DÉCOUVRIR QU'ON A BESOIN D'AMOUR
Si 35, 12-14+16-18 ; 2 Tm 4, 6-8+16-18 ; Lc 18, 9-14
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année C (25 octobre 1998)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Dieu donc, par la bouche de Jésus, nous parle de la manière dont n exauce ou n'exauce pas la prière des hommes. Et nous sommes en présence, dans cette parabole, d'un publicain c'est-à-dire un pécheur notoire : un publicain c'est quelqu'un qui tripote l'argent de façon pas tout à fait convenable, un peu comme on fait dans la mafia, c'est quelqu'un qui en plus collabore avec l'ennemi parce que, à cette époque-là, Israël est occupé par les Romains et que les trafics d'argent se font avec la bénédiction et pour le profit des occupants, donc c'est quelqu'un de pas très reluisant et que vous n'aimeriez pas fréquenter ni rencontrer dans la rue. Ce publicain, c'est un pécheur, et quand il dit : "Seigneur, prends pitié du pécheur que je suis", ce n'est pas fausse modestie, ce n'est pas manière d'exagérer, il dit tout simplement ce qui est vrai, il est un pécheur.
Et d'ailleurs le pharisien, lui, dit aussi la vérité. Quand le pharisien dit : "je jeûne deux fois par semaine", c'est la vérité, il jeûne deux fois par semaine, c'est-à-dire plus qu'il n'est demandé. Il donne la dîme de ses biens, ce n'est pas rien, je ne suis pas sûr que vous donniez le dixième de vos biens au Denier du Culte, ce n'est pas évident, en tout cas, lui le faisait. Et quand il disait : "je ne suis pas comme ce publicain", et bien c'était la vérité, il ne tripatouillait pas dans les magouilles d'argent, il n'était pas collaborateur avec l'ennemi, etc ... et il s'efforçait d'observer la loi, quitte à en rajouter même, et donc ce pharisien ne se gonfle pas au-delà du réel. Si donc cette parabole, à travers la relation de Dieu, la réponse de Dieu à la prière des hommes traite de l'orgueil, l'orgueil ne consiste pas à s'attribuer des mérites qu'on n'a pas. Les mérites que le pharisien prétend avoir, eh bien ! il les a, il n'est pas adultère, il n'est pas rapace, il n'est pas un homme d'argent ni un homme de plaisir, il est un homme de vertu, il est un homme qui s'efforce d'être bien comme il faut.
Alors pourquoi retourne-t-il chez lui non justifié alors que ce sale publicain qui est mêlé à toutes sortes de choses pas très odorantes, pourquoi lui est-il justifié ? En quoi consiste ce qui, dans le pharisien, fait que Dieu ne répond pas à sa prière ? Le tort essentiel du pharisien n'est même pas tout à fait de mépriser le publicain, certes ce n'est pas l'idéal : quand bien même on serait mieux que son voisin en profiter pour mépriser le voisin, ce n'est pas tout à fait charitable, ce n'est pas tout à fait évangélique, d'accord. Mais ceci n'est que l'écume du péché du pharisien.
Il y a une racine plus profonde de ce péché : non seulement il méprise le publicain pour ses péchés réels comparés à ses vertus à lui non moins réelles, non seulement il le méprise, mais, si je peux dire, il a tout faux, il se trompe sur toute la ligne. Et pourquoi se trompe-t-il ? eh bien ! il se trompe parce qu'il croit que la récompense de Dieu, l'amour de Dieu, la grâce de Dieu est une réponse à sa vertu. Sa vertu est réelle, c'est vrai qu'il fait bien c'est vrai qu'il fait de son mieux, c'est vrai qu'il en rajoute même, il jeûne plus qu'il n'est demandé, il donne plus qu'il ne serait absolument rigoureusement exigé. C'est donc vrai qu'il est quelqu'un de bien, mais précisément ça n'a rien à voir avec la grâce de Dieu. Autrement dit le pharisien ne ment pas, le pharisien n'a rien compris. C'est là le problème : il n'a absolument rien compris à l'amour de Dieu et à l'évangile parce que précisément l'évangile est une affaire d'amour et non pas de comptabilité. Dieu n'est pas là pour rendre aux vertueux une récompense et pour punir les méchants. Non. Et quand je parle des méchants, ne pensons pas seulement à ce publicain qui nous semble à priori sympathique, vous avez tort d'ailleurs parce qu'il faisait partie d'un gang, et accidentellement il pouvait tabasser les gens qui ne crachaient pas au bassinet. Mais les méchants, selon l'évangile, cela ne se limite pas aux publicains, ce peut être toutes sortes de pécheurs qui nous répugnent, qui nous font horreur et dont nous sommes contents de ne pas faire partie.
Mais l'évangile n'est pas là pour récompenser les bons et pour punir les méchants. Ce n'est pas l'objet de la venue du Christ. Le Christ est venu pour nous dire qu'Il nous aime, ou plus exactement que le Père dont Il est le témoin, dont Il est le messager, dont Il est l'ambassadeur auprès de nous, que le Père nous aime, et nous aime à la folie, Il nous aime, quoi qu'il arrive. Souvenez-vous de la parabole de l'enfant prodigue : le Père n'a qu'une idée en tête, c'est que son fils soit heureux, voilà, le reste tant pis. Que le fils fasse des bêtises, qu'il dilapide son argent, qu'il réclame égoïstement son héritage à l'avance, c'est bien dommage, cela prouve qu'il n'est pas tout à fait en place, qu'il a la tête qui ne marche pas très, très bien, il a des problèmes, ce pauvre gamin, mais justement le père, ce qu'Il voudrait c'est qu'il en sorte de ses problèmes et qu'enfin il s'équilibre un peu et qu'il ne cherche pas son bonheur à tort et à travers, là où il n'est pas, qu'il soit heureux enfin, qu'il découvre la vraie source du bonheur. Voilà ce que Dieu veut, voilà ce que Dieu veut passionnément. Alors, bien entendu, Il ne souhaite pas que nous nous enfoncions dans le péché parce que le péché, c'est une fausse piste, ça ne vous conduit pas au bonheur. Mais dès là que, du fond de notre péché, nous sommes conscients du manque d'amour qu'il y a dans notre vie, du manque de vérité, du manque de lumière qu'il y a dans notre vie, du manque du don de nous-mêmes, dès là que nous sommes conscients que nous sommes en train de perdre notre vie et que finalement ce n'est pas si gai que ça, dès là que nous appelons au secours, (attention ne nous imaginons pas que ce que Dieu veut c'est qu'on appelle au secours pour qu'on soit là en train de ramper à ses pieds, ce n'est pas ça que Dieu veut), Dieu veut que nous voyions la vérité telle qu'elle est, c'est-à-dire que l'argent ne fait pas le bonheur, et le sexe non plus, et tout ce que les hommes cherchent partout, ça ne fait pas le bonheur, ce n'est pas ça le vrai bonheur. Alors Dieu souhaite que nos yeux s'ouvrent et que cette soif de vie, cette soif d'accomplissement, cette soif de joie qu'il y a en nous finissent par devenir assez lucides pour ne plus s'éparpiller, pour ne plus courir à droite, à gauche à la recherche de n'importe quoi.
Mais alors, vous comprenez, par rapport à cela, le pharisien, il est totalement à côté de la plaque, parce qu'alors lui il s'imagine non pas que c'est l'argent, non pas que c'est le plaisir sexuel, non pas que c'est de faire la foire, non pas que c'est tout cela qui rend heureux, il s'imagine que ce qui rend heureux, c'est d'être content de soi, c'est de pouvoir se dire tous les soirs : "tu as réussi ta journée, tu as donné une aumône aux pauvres toutes les fois où tu les as rencontrés, tu as observé la Loi, tu es en règle, tu es un type formidable". Alors il croit que c'est le bonheur. Eh bien ça, c'est encore pire que le reste, parce qu'il vaut mieux faire des bêtises, il vaut mieux gaspiller son temps, son argent, sa santé, tout ce que vous voudrez, dans n'importe quelle forme de péché parce qu'au moins là on se rend compte, on a le nez sur la réalité, on voit bien que cela ne marche pas. Tandis que lui, son auto-satisfaction peut durer assez longtemps, elle peut durer à la limite toute une vie. Et le voilà en train de se dire : finalement ça ne s'est pas si mal passé que ça, je n'ai pas grand-chose à me reprocher, quand on va se rencontrer avec Dieu, nous pourrons parler entre amis, sur pied d'égalité, nous pourrons discuter entre "gens bien", et Dieu évidemment reconnaîtra mes mérites, et donc me donnera le Paradis. Et bien non, le paradis ne consiste pas du tout en un coup d'encensoir supplémentaire pour quelqu'un qui a passé son temps à s'encenser lui-même. Ce n'est pas ça du tout. Le Paradis, c'est une affaire d'amour. Et si le pharisien croit que le bonheur, c'est de moi-même à moi-même, il est complètement en dehors de la question. Il aurait fallu qu'il ait besoin d'être aimé, qu'il ait besoin de se donner et de recevoir, de recevoir le don de quelqu'un qui l'aime et de Celui qui l'aime par-dessus tout, c'est-à-dire de Dieu. Il n'a besoin de rien, "tout va très bien, Madame la Marquise". Alors c'est pour cela qu'il retourne chez lui non pardonné parce qu'il n'avait rien à demander, il était nanti, spirituellement j'entends, tandis que le publicain savait que cela ne marchait pas, que cela ne fonctionnait pas, et alors il a appelé au secours, ou plus exactement il a senti en lui ce manque d'amour, ce vide intérieur, et cela a fait un appel d'air, c'est un appel à la grâce, c'est un appel à la tendresse, à la miséricorde de Dieu. Et c'est pour ça qu'il est sauvé, parce que comment voulez-vous que Dieu résiste à cet appel, à cette demande ? Tandis qu'Il voudrait bien donner quelque chose au pharisien, encore faudrait-il qu'Il trouve la place d'insérer sa grâce quelque part dans le cœur et la vie de ce bonhomme.
Alors voilà, ou bien nous avons la chance de nous reconnaître pécheurs, parce que de toute façon nous le sommes, ou bien nous avons la chance de nous reconnaître pécheurs, de savoir qu'il y a en nous un creux, un vide, et donc que nous sommes en manque d'amour, en manque de don, en manque de bonheur vrai, ou bien nous avons cela et alors finalement nous sommes déjà sauvés, en tout cas nous sommes en route pour l'être, ou bien notre péché est ce qu'on appelle l'orgueil et saint Augustin nous dit : "la différence de l'orgueil avec les autres péchés, c'est que les autres péchés nous font faire du mal, tandis que l'orgueil nous fait faire du bien de telle sorte qu'en le ramenant à nous-mêmes, il devienne du mal". Alors c'est la catastrophe complète parce qu'on ne peut pas regretter le bien qu'on fait, et si on est content de l'avoir fait et qu'on s'en félicite, et bien on transforme la valeur de ce qu'on a fait, parce que ce n'est plus par amour qu'on l'a fait, c'est par auto-satisfaction. Alors essayons de ne pas être des pharisiens, supplions Dieu de nous faire la grâce de ne pas être des pharisiens et prions les uns pour les autres afin que nous ne soyons pas des pharisiens.
AMEN