VOUS AVEZ DIT AMOUR ?

Ex 22, 20-26 ; 1 Th 1, 5-10 ; Mt 22, 34-40
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année A (27 octobre 1996)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Les pharisiens Lui posèrent cette question pour L'embarrasser : quel est le plus grand com­mandement ?"

Frères et sœurs, il faut bien avouer que les grands principes de l'existence chrétienne que Jésus nous a révélés ont souvent été formulés dans un contexte assez paradoxal. L'autre jour, le frère Jean-François nous a expliqué comment ce mystère de notre propre identité face à Dieu avait été formulé par Jésus dans une question piège concernant le problème de l'impôt dû à César, Jésus renvoyait à ses interlo­cuteurs la question de savoir finalement quelle était notre effigie, si c'était celle de César ou si c'était celle de Dieu. Aujourd'hui, ce texte de l'évangile de Mat­thieu raconte un épisode qui fait pratiquement suite à celui de la question du tétradrachme et de l'impôt et la question n est pas beaucoup plus brillante. Les phari­siens apprennent que Jésus a eu des difficultés avec les sadducéens au sujet de la résurrection et ils s'em­pressent d'enchaîner immédiatement sur le problème de l'interprétation et de la connaissance du plus grand commandement. Pour un juif, c'est la question fon­damentale : "Qu'en est-il de notre relation à Dieu ? Comment vivre avec Dieu ? Comment vivre pour Dieu ? Quel est le plus grand commandement ?"

Dans la tradition juive, on pense que c'est le commandement, la Tora elle-même qui peut et doit donner la clef de notre relation à Dieu. Et par consé­quent l'interprétation du Maître, que l'on appelle peut-être Maître avec une certaine nuance d'ironie, parce qu'on sait que la question est un piège, va être déci­sive. Vous connaissez cette interprétation de Jésus : c'est le commandement de Dieu et le commandement qui lui est semblable, de l'amour du prochain qui constituent la clef de toute la loi.

Première réflexion : que n'a-t-on pas tiré de cela ? Si on regarde aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales ce qu'on a fait du commandement de l'amour, on s'aperçoit qu'il est devenu la "tarte à la crème" médiatique du philanthropisme banalisé et généralisé. Je ne veux pas faire allusion à certaine grande campagne pour lutter contre certaine grande maladie, mais il faut bien reconnaître que ce genre de langage et de discours arrive à "accrocher" le public parce que, précisément, il s'inscrit sur l'arrière-fond complètement déformé, défiguré et caricaturé de cette interprétation de la Loi par Jésus. Je lisais encore ré­cemment dans un illustré une publicité pour une radio bien connu dont le slogan est le suivant : "l'essentiel, c'est de vibrer". Mon Dieu, où va se loger la charité ? Et moi-même, il m'est arrivé, il y a quelque temps une histoire incroyable concernant la charité. Je vous la livre toute crue. J'ai fait mettre par les services muni­cipaux du stationnement et de la circulation, un pan­neau : "interdiction de stationner" juste au débouché de la cour du centre saint Jean parce que, comme les voitures roulent à toute allure à cet endroit-là, elles ne voient pas, au cas où une autre voiture stationne, que des enfants peuvent déboucher en courant d'une séance de catéchisme. Et eux, les enfants ne pensent absolument pas à la voiture qui pourrait arriver à plus de soixante à l'heure. Evidemment personne, nous sommes dans le Sud de la France et personne ne res­pecte cette interdiction de stationner. Il m'est donc arrivé une fois de tomber sur une dame, maman elle-même d'un enfant du catéchisme et qui venait allè­grement de stationner là-devant. Et j'ai essayé de lui expliquer qu'elle mettait en jeu non seulement la vie de son propre enfant, mais celle des autres enfants. Elle n'a rien trouvé de mieux à me dire : "mais mon Père, la charité ?" Alors si la charité, cela consiste à autoriser de garer sa voiture n'importe où sous pré­texte que le foyer saint Jean appartient à la paroisse et qu'on peut tuer les enfants allègrement au nom de la charité ! Je dois dire que je lui ai répondu sans charité, sur un ton qui lui a fait comprendre que je n'avais pas du tout la même idée qu'elle du problème.

Donc, il faut le reconnaître simplement, une telle approche de la charité peut devenir la justifica­tion des comportements les plus stupides souvent, et je viens d'en donner quelques exemples, mais aussi parfois les plus blasphématoires et les plus menson­gers. Le grand thème de la pensée moderne qui cher­che à fonder la vie des hommes entre eux sur la bonne volonté, peut conduire à des solutions aberrantes. Une philosophie qui est basée uniquement sur des bons sentiments, peut conduire plus ou moins rapidement à une vie d'enfer. Alors, qu'est-ce que le Christ a pu vouloir dire lorsqu'Il a dit que le plus grand comman­dement, c'était d'aimer Dieu et de nous aimer les uns les autres ? Est-ce qu'Il nous a prêché l'évangile des "bonnes poires" ou des "imbéciles" ? Ou bien est-ce qu'Il nous a vraiment révélé le cœur de Dieu qui, jus­qu'à nouvel ordre, n'est ni une "bonne poire" ni un "imbécile" ? Ainsi donc, lorsqu'on parle du comman­dement de l'amour, de quoi parle-t-on ?

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, le problème n'a pas beaucoup changé, entre le contexte dans lequel Jésus a prononcé cette parole et le contexte contemporain et les analogies sont frappan­tes. En effet, pourquoi les pharisiens posent-ils cette question à Jésus, sinon parce que la connaissance et l'interprétation de la Loi étaient extrêmement diffici­les ? Vous savez qu'à l'époque de Jésus, la Loi qui était au départ contenue dans les dix commandements, est devenue une somme d'interprétations, de détails, d'analyses casuistiques sur chacun des comporte­ments, chacun des cas et chacune des situations concrètes qui devaient aboutir à la formulation d'une tradition législative qui contenait six cent treize com­mandements positifs et si ma mémoire ne me trompe pas, environ deux cent quarante-huit interdits. Il y avait vraiment matière à catéchisme ! Ce qui induisait une exégèse de chaque situation en fonction de détails et de critères d'une complication insoluble et c'était d'autant plus insoluble que, dans la perspective phari­sienne qui était d'une logique inflexible, si l'on tou­chait à l'un de ces commandements, c'était toute l'ob­servation de la Loi qui s'effondrait d'un seul bloc. Déjà les pharisiens avaient une vision extrêmement cohérente de l'existence religieuse. L'existence reli­gieuse n'est pas toujours à l'abri de la tentation totali­taire parce que la religion englobe toute la vie. Mais dans le cas de la Loi, j'allais dire, avec les six cent treize commandements positifs et les deux cents qua­rante-huit commandements négatifs, vous imaginez la manière dont on était tenu. Et par conséquent ce qui obsédait la conscience pharisienne de l'époque, pour interpréter la Loi, c'était de définir le principe d'inter­prétation dans toute cette panoplie de la perfection.

Vous comprenez par conséquent pourquoi la démarche des pharisiens est à la fois un piège et mani­feste pourtant en même temps une réelle curiosité. Car la manière dont Jésus va répondre pour définir ce principe essentiel, ne définit pas simplement un prin­cipe important par rapport à d'autres qui seraient se­condaires. Jésus va répondre à la question : "quel est le principe fondamental d'interprétation de la loi qui me permet de comprendre et l'enchaînement de tous les autres commandements et interdictions et de sa­voir leur nécessité et leur importance ?"

Jésus ici ne parle pas, contrairement à certains sous-titres de traductions bibliques, d'une Loi nou­velle. Il parle de la Loi ancienne. "Si tu veux com­prendre ta Loi, toi, pharisien, tu repars de ce point de départ qui est en même temps l'englobant et le prin­cipe d'interprétation de toute la Loi." Ça paraît être l'œuf de Christophe Colomb, d'une simplicité enfan­tine. Et pourtant, ça ne l'était pas, parce que, en disant cela, Jésus ouvre une perspective radicalement nou­velle. Et je crains, entre nous soit dit, que cette pers­pective ne soit pas encore véritablement ouverte, si j'en juge par les exemples que j'ai cités tout à l'heure.

Pour les juifs, la Loi est si compliquée parce qu'on croit pouvoir mesurer la réalité même de l'amour aux signes qui la manifestent. Autrement dit, si la Loi est si compliquée, c'est parce que les phari­siens sentent, sans pouvoir se l'expliquer, qu'il y a en elle un principe réel qui lui donne son unité, c'est la raison pour laquelle on parle de la Loi et non pas des lois, un principe d'unité réelle, mais qui en fait se dif­fracte dans une multiplicité de situations et de com­portements. D'où la démultiplication des commande­ments et des interdits. En réalité, ce n'est pas à cause de la Loi elle-même, c'est à cause de la multiplicité des situations dans lesquelles il faut vivre selon la Loi, avec son frère, avec sa sœur, avec son père, avec sa mère, avec sa grand-mère, avec son beau-père, avec sa belle-mère, ce qui implique généralement plusieurs paragraphes supplémentaires. Les pharisiens sentent bien que la Loi est une réalité toute simple, mais en même temps ils sont comme obnubilés et aveuglés par la démultiplication de tous les cas d'ap­plication. Ce qui, en d'autres temps, a engendré donné les colères de Pascal dans les Provinciales. Pascal redit exactement la même chose, si vous vous souve­nez de vos études littéraires en seconde : si Pascal "bouffait du jésuite", c'était parce qu'il comprenait que grâce à l'éducation des bons pères dans certains collèges, on était en train de réintroduire dans la vie chrétienne une nouvelle casuistique pharisienne. Dé­multiplication des principes de la Loi en fonction de la diversité des situations et de la diversité des signes que ces situations engendrent. C'est dans ce cas que l'on mesure le comportement juste et religieux en fonction de l'image que l'on donne ou que l'on veut donner de soi.

Or, c'est très proche de nos problèmes actuels, il y a des clichés de la charité avec des agences pu­blicitaires qui savent exactement la photo qu'il faut afficher sur les panneaux ou dans le métro, pour in­duire efficacement un réflexe de Pavlov, du point de vue de la gestion de son porte-monnaie. La charité comprise dans ce sens-là devient en fait une nouvelle casuistique pharisienne avec les six cent treize affi­ches possibles et les deux cent quarante-huit affiches pas impossibles. C'est le même problème. C'est le problème de la traduction de quelque chose de simple, "aimer", dans la complication et la démultiplication des situations humaines ou des tempéraments hu­mains, des analyses psycho-sociologiques des grandes tendances de l'humanité actuelle, dans le contexte médiatique contemporain. Face à quoi, Jésus nous dit : "il n'y a qu'une réalité en laquelle est complètement contenue la Loi et qui littéralement simplifie tout à condition qu'on la comprenne : aimer Dieu, aimer le prochain". Et c'est tout.

Alors vous allez objecter que si c'était aussi simple que ça, pourquoi, depuis vingt siècles, on continue régulièrement à retomber dans la même er­reur ? Nous nous retrouvons là devant un malentendu fondamental. De quoi s'agit-il lorsqu'on parle d'amour ou de charité ? Pour nous qui sommes hommes, nous parlons indissociablement de la réalité profonde, ce que Jésus désigne lorsqu'il dit : "de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit", mais nous en parlons toujours dans la complexité des situations dans lesquelles nous nous trouvons, parce que nous sommes des êtres situés dans le temps et l'espace et nous ne vivons pas dans l'absolu, hélas ! Nous som­mes des êtres situés, nous lions toujours ce comman­dement fondamental à tous les réflexes, à tous les gestes, à tous les langages que nous devons utiliser et que nous devons réaliser dans telle ou telle situation. Il est évident par exemple que l'amour maternel est une réalité très profonde et essentielle contrairement à ce que pensait Madame E. Badinter, mais l'amour maternel tel qu'il est compris de nos jours passe par des clichés qui sont sans doute différents de ceux du dix-huitième siècle, avant Jean-Jacques Rousseau. Mais nous sommes incapables d'isoler les deux as­pects, la réalité de l'amour et les modes concrets, les signes par lesquels nous la manifestons. Nous lions à la fois le dynamisme profond et les images, les ré­flexes, les symboles qui nous servent de référence.

Or Jésus précisément casse le moule et dit : "Si vous voulez vous donner la peine d'accueillir la charité, l'amour, le principe dynamique de la Loi, Je vous le révèle. Il n'y a que Moi, Jésus, qui peux vous le faire connaître et vous découvrirez que l'amour que vous portez dans votre cœur comme une puissance, une grâce et un don de Dieu, cet amour ne s'arrête pas aux schémas d'actions, de projets ou de comporte­ments que vous pourrez imaginer, cet amour vous ouvre directement de la réalité de Dieu et du pro­chain". Cela, on ne l'avait jamais dit, on n'avait jamais dit que l'amour, c'était ce qui ouvrait le cœur d'un homme à la perception réelle de cet Autre qui est Dieu ou de cet autre qui est mon frère. Autrement dit, ici il y a une sorte de changement et de bouleverse­ment fondamental de la compréhension de l'amour. L'amour n'est pas la culture d'un certain look charita­ble, si élaboré soit-il. L'amour est l'apprentissage dif­ficile, austère, qui, à certains moments, exige la croix, l'apprentissage difficile et crucifiant de la réalité de l'autre.

Il n'y a pas d'autre moyen que d'aimer pour être en phase avec l'autre dans ce qu'il est. Et c'est pour cela que Dieu nous a donné l'amour comme le moyen privilégié d'entrer en relation avec Lui parce que l'amour nous porte à Dieu comme Dieu, et non pas nous porte à Dieu comme nous faisant pratiquerez des actes pieux qui lui feraient et surtout nous feraient plaisir. Il détruit tout narcissisme religieux, il détruit toute fausse image de soi ou des autres ou de Dieu dans le comportement religieux. L'amour est ce qui dépouille de tout le système de représentations, d images, de signes, de symboles, de comportements que je puis imaginer et créer, et tout cela pour arriver à une réalité toute simple : l'amour est ce qui m'ouvre fondamentalement à la réalité de Dieu, à la réalité de la personne de Dieu et à la réalité même de la per­sonne du prochain.

Frères et sœurs, voilà pourquoi le comman­dement de l'amour est si exigeant, c'est que loin de nous isoler dans une sorte de bulle affective pour per­cevoir le réel comme il nous fait plaisir, il est au contraire cette école et cette véritable ascèse par la­quelle nous nous donnons ou nous acceptons d'avoir pour but de découvrir la réalité de l'autre dans ce qu'il est. C'est pourquoi Jésus seul pouvait nous le révéler, même si toute la dynamique de la Loi dans l'Ancien Testament avait déjà été obscurément animée par cette dynamique et par cette recherche, en réalité il n'y a que Jésus seul qui pouvait nous la révéler, parce qu'Il est seul à aimer le Père dans la réalité même de ce qu'Il est et parce qu'Il est le seul à pouvoir nous aimer, chacun d'entre nous dans la réalité même de ce que nous sommes. Jésus, c'est l'absence de cliché publicitaire, c'est peut-être la raison pour laquelle son commandement passe si mal dans le contexte média­tique contemporain. C'est précisément la raison pour laquelle Jésus nous a appris que le chemin de l'amour pouvait passer par la croix, non pas là encore une sorte d'imagination doloriste pour se créer des mérites ou des capacités illusoires d'accéder à Dieu par nos propres pouvoirs ou notre auto-mutilation, mais sim­plement par cette Croix et cette ascèse qui consistent à nous dépouiller de tout appareil pour attraper la réalité de l'autre, pour s'exposer à la réalité de l'autre dans ce qu'il est, tels que nous sommes.

 

 

AMEN