LE PHARISIEN ET LE PUBLICAIN
Si 35, 12-14+16-18 ; 2 Tm 4, 6-8+16-18 ; Lc 18, 9-14
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année C (29 octobre 1995)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Trop souvent le chrétien a peut-être eu l'habitude, au cours de sa prière, de s'abaisser, de s'humilier. Et il m'arrive assez régulièrement de dire aux gens : "Mais il faut rendre grâce de ce que vous êtes. Il faut rendre grâce de ce que vous avez fait". Et à la limite si on a fait un bon travail, on devrait être heureux de l'avoir bien fait. Si on a fait le mieux possible tout ce qu'on avait à faire, on devrait être content de ce qui a été accompli. On devrait finalement pouvoir rendre grâce de ce que l'on est. Alors peut-être qu'on a tendance, en écoutant cet Évangile, à schématiser trop vite la manière dont nous percevons ce que Jésus veut nous dire plus précisément.
Certes on pourrait dire, mais Jésus Lui-même oppose le pharisien et le publicain, mais quand on voit tout ce que fait le pharisien, c'est quand même assez éloquent, car ce cher pharisien, c'est un être, comme tous les pharisiens, qui recherchait une certaine paix, un certain équilibre, une sorte de justice. Finalement le pharisien, c'est celui qui recherche le bien. Et dans la société juive, ils étaient honorés, ces pharisiens, ils étaient même admirés parce qu'ils étaient capables de rester intègres même dans les situations les plus difficiles, même face à l'occupant romain ou même face à telle ou telle difficulté que l'histoire d'Israël nous livre, le pharisien est celui qui essaie toujours d'accomplir ce que Dieu lui demande, Lui commande.
En somme peut-on reprocher à quelqu'un de faire ce qu'on lui demande, ce qu'on lui commande, surtout si c'est Dieu qui le lui demande ?
"Je Te rends grâce, Seigneur, car je paie la dîme, dix pour cent de mon salaire". Quand on y pense, c'est beaucoup. Si tout le monde faisait ainsi, l'Église n'aurait pas de problème avec le denier du culte.
"Je Te rends grâce, Seigneur, de ne pas être voleur, injuste, adultère". C'est quand même pas mal parce qu'en somme, même si ça ne nous arrive pas tous les jours, ce sont des péchés vers lesquels on pourrait glisser très facilement : l'injustice, le vol, voire l'adultère, ça n'émeut plus beaucoup de monde.
"Je jeûne deux fois par semaine". Donc il fait plus que ce qui lui est demandé.
Par contre le publicain, il faut le savoir, c'est presque un pécheur public, je dirais même que dans la société il est haï tout simplement parce que nous dirions aujourd'hui que c'est un collaborateur, il collabore avec le pouvoir en place, il ramasse de l'argent et avant d'en donner une petite partie au pouvoir de l'occupant, au pouvoir romain, il en garde lui, une grosse partie. Le publicain n'est donc pas quelqu'un d'admirable, d'exemplaire.
Ce que Jésus en somme nous dit, est assez révélateur de ce qu'Il veut accomplir aujourd'hui pour nous. Jésus dit : il y a deux hommes qui montent vers le Temple de Jérusalem. Et ces hommes qui montent au Temple de Jérusalem recherchent la justice. Puisque Jésus nous le dit, Il parle pour certains hommes qui étaient convaincus d'être justes. La fin de cette parabole, c'est : "Je vous le dis, ce dernier (le publicain) rentra chez lui, il était justifié, et non pas l'autre". En somme celui qui croyait être juste est peut-être resté juste, mais celui qui ne se croyait pas juste est ressorti justifié.
Vous allez dire : à quoi ça nous avance, il y a toujours le mot juste ou le mot justice. Et dans une ville où l'on connaît l'importance de la justice, on pourrait justement réfléchir sur la justice de Dieu, car en somme c'est à cela qu'aujourd'hui Jésus nous appelle. Quelle est la justice de Dieu ? Est-ce que la justice de Dieu, c'est simplement de rendre en fonction de ce que les hommes ont fait ? On pourrait se dire: oui et l'on aurait certainement raison, c'est saint Paul lui-même qui nous l'enseigne : "Le Seigneur, le Juge impartial me la remettra, la récompense au vainqueur, en ce jour-là comme à tous ceux qui auront désiré avec amour sa manifestation dans l'amour". Donc le Seigneur semble être Celui qui d'abord donne à chacun selon ce qu'il a fait. Et l'on pourrait trouver de nombreux passages d'Évangile où il est question justement de Dieu qui rend justice à chacun.
Mais en somme ce qui va changer, c'est que la justice de Dieu n'est pas comme celles des hommes. La justice de Dieu se base sur la miséricorde. Sa justice c'est son amour, sa justice c'est sa miséricorde, sa justice c'est sa grâce. Et c'est là où il y a une très nette différence avec ce que les hommes peuvent vouloir et ressentir. En définitive ce que Jésus stigmatise, c'est le regard et les paroles, le regard du pharisien, ses paroles, le regard du publicain et ses paroles.
Le pharisien prie, il prie en lui-même, mais il prie comme tous les juifs, c'est-à-dire qu'il prie en marmonnant. On peut entendre parfois les paroles de la prière du juif, ce n'est pas une prière cachée, secrète. Et l'on prie debout, comme c'est la coutume. Et le publicain aussi devait prier debout. Et le publicain était peut-être juste à côté du pharisien, et le publicain a peut-être entendu tout ce que le pharisien disait, il n'était pas sourd et il a très bien pu entendre confesser ses péchés par son voisin. Et le publicain apprend à être juste.
Le pharisien se compare : "Je Te rends grâce de n'être pas comme ce publicain". Ca, c'est une chose que l'on peut faire très souvent. Vous savez, il y a un proverbe qui dit : "Quand je me regarde, je me désole, quand je me compare, je me console". On raconte même une histoire dans la fraternité à propos de l'ordre dominicain où un dominicain disait : "ça va très, très mal chez nous". On pourrait peut-être dire aussi ça de la fraternité. "Grâce à Dieu, c'est pire chez les autres". C'est à peu près ça la prière du pharisien : "Je Te rends grâce, Seigneur, parce que, tout compte fait, je suis bien mieux que mon voisin". Et donc le regard du pharisien s'est posé sur le publicain et il a établi une comparaison par un long discours. Le regard du publicain lui, on nous le dit : "Il n'osait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine". Et sa phrase est très courte : "Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis". Le publicain sait très bien qu'il est pécheur, il ne le sait que trop bien. Un : ça ne l'empêche pas de venir prier, ça ne l'empêche pas de venir au Temple, au Saint des Saints. Deux : ça ne l'empêche pas de demander le pardon et la miséricorde. Et ce qui, au début, pouvait paraître chez le pharisien comme une prière d'action de grâce, on dirait aujourd'hui peut-être une prière d'eucharistie : "Je Te rends grâce, Seigneur", le publicain lui fait une prière de confession, il manifeste qu'il a besoin de l'amour de Dieu, il manifeste qu'il a besoin de la miséricorde et de la grâce de Dieu, il manifeste qu'il a besoin de la justice de Dieu, même s'il est injuste, voleur, adultère, même s'il ne jeûne pas, même s'il ne donne pas d'argent pour le culte.
Frères et sœurs, les paroles du pharisien et du publicain, le regard du pharisien et du publicain aujourd'hui existent encore, aujourd'hui le pharisien est parmi nous, aujourd'hui le publicain est parmi nous, il est dans notre société, il est dans notre monde, nous pourrions tous sortir des noms très connus de gens voleurs, injustes, de gens qui ne sont pas pieux, que ne font pas ce qu'il faut faire. Aujourd'hui le pharisien et le publicain sont dans cette église. On pourrait regarder notre voisin : "celui-là, celle-là, je sais ce qu'il a fait tel ou tel jour, ça ne se sait pas publiquement, mais moi je connais, je pourrais en dire". Et puis d'autres qui, humblement, confessent : "oui je suis pécheur". Nos églises, notre communauté aujourd'hui rassemblée, c'est un aujourd'hui où le pharisien et le publicain se rencontrent.
Mais peut-être qu'il ne faut pas aller chercher si loin, aujourd'hui c'est en nous-mêmes, dans notre propre personne, nous qui sommes chrétiens, que nous voyons le pharisien et le publicain. Finalement combien de fois avons-nous voulu le bien, combien de fois avons-nous voulu accomplir ce qui nous est demandé, combien de fois nous sommes-nous avancés et précipités, avec presque la rage au cœur, d'arriver à être saints ? Et aussi combien de fois avons-nous pu constater nos échecs, notre fragilité, nos limites, combien de fois avons-nous pu mesurer combien nous sommes pécheurs ?
Aujourd'hui le pharisien et le publicain, ce n'est pas mon voici, c'est aussi moi-même, c'est lorsque je suis obligé, quand je fais face au Seigneur, de constater que certaines images de moi-même ou certaines illusions ne tiennent pas la rampe face à Dieu et que la seule chose qui me reste, c'est toujours ce péché que parfois je veux masquer, que parfois je veux enlever, en me présentant comme juste. En somme la question qu'aujourd'hui Jésus nous pose, est de savoir si nous sommes venus en pensant être des justes ? est-ce que nous sommes venus en pensant que nous avons fait tout ce qu'il fallait faire ? sommes-nous venus en pensant que tout ce que nous avons, c'est du concret, c'est du précis qui appelle une rétribution ? est-ce que finalement nous sommes certains que tout ce qu'il y a dans notre vie est bon, valable, juste, solide ? est-ce que nous sommes venus avec notre assurance, notre morgue assurance parfois de nous croire supérieurement juste ?
Ou bien sommes-nous venus en nous disant : encore une fois, ce dimanche, aujourd'hui j'ai besoin d'être justifié, j'ai besoin d'accepter ce que je suis et de me recevoir du Seigneur, aujourd'hui encore j'ai besoin d'être pardonné, aujourd'hui encore j'ai besoin de l'amour du Seigneur ? Le Seigneur nous répondra que sa récompense, comme l'écrit Saint Paul, est pour "tous ceux qui auront désiré avec amour sa manifestation dans la gloire". Il faut donc avoir besoin de Dieu, il faut donc avoir besoin de son amour, il faut avoir besoin de sa miséricorde et de sa grâce. Le publicain repart justifié, c'est-à-dire qu'il repart gracié.
Dans cette eucharistie, c'est ce que nous avons fait. Voyez le pharisien et le publicain peu à peu monter sur le mont Sion vers le Temple de Dieu. Et puis ils vont redescendre chez eux. Et Jésus nous dit : "Qui se sera abaissé sera élevé et qui se sera élevé devra être abaissé". Et l'un au sommet du Temple de Jérusalem, un au saint des saints, s'est élevé : "Je Te rends grâce, je suis tellement bien ". Et l'autre au sommet de la prière s'est abaissé : "Je ne suis rien que le pécheur qui est devant Toi et qui a besoin de Toi". C'est une véritable eucharistie, c'est d'abord se reconnaître pécheur comme nous l'avons fait : "Seigneur, prends pitié. O Christ venu dans le monde pour sauver tous les hommes, prends pitié de nous". Et ensuite nous allons rendre grâce, mais notre action de grâce, quelle est-elle ? c'est les offrandes que nous apportons, or nous savons bien ce que nous apportons. En vérité nous savons bien ce que valent nos vies, pas grand-chose souvent, mais dans l'action de grâce, c'est le Seigneur Lui-même qui se met à notre place, Lui s'est abaissé, Lui a regardé les hommes, mais Il est allé en dessous des hommes, Il est devenu infra-humain en mourant sur la Croix. Et par ce don, par ce sacrifice, par sa prière : "Seigneur, pardonne leur, ils ne savent pas ce qu'ils font", il a été élevé, Il a été exalté. La Résurrection, c'est cette action de grâce, c'est ce qu'aujourd'hui nous vivons.
Alors, pour les pharisiens de cette assemblée, les publicains de cette assemblée, pour chacun d'entre nous à la fois pharisiens et publicains, entrons réellement dans l'aujourd'hui de Dieu qui nous accorde sa justice c'est-à-dire sa grâce, son salut, sa miséricorde, si en vérité nous reconnaissons ce dont nous avons besoin : son amour.
AMEN