CE QUE L'AVEUGLE VOIT
Jr 31, 7-9 ; He 5, 1-6 ; Mc 10, 46-52
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année B (27 octobre 1991)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Je ne sais pas s'il vous est arrivé de conduire quelque aveugle. Mais comme il est embarrassant pour celui qui voit et qui accompagne l'aveugle d'essayer de répondre à ses questions. Je pense à ceux qui ont perdu la vue et qui continuent à se servir de vos yeux pour voir ce qu'ils ne voient plus. Ainsi, il est presque humiliant de constater que notre propre vision a un penchant pour les généralisations. Au contraire, l'aveugle que j'accompagnais réclamait de moi une vision et une description plus précise, allant à l'essentiel de chaque réalité que nous croisions. Et c'est un fait qu'il faut apprendre à voir. Et je me rappelle la façon dont, avec un peu d'agacement, il renvoyait mes descriptions, semblant me dire : "oui, essaye d'apprendre vraiment à regarder pour que je puisse, par tes yeux, voir à mon tour". Et en réfléchissant à ces aveugles qui voient Jésus, je me suis dit qu'ils sont peut-être dans une disposition qui nous est étrangère, une disposition qui serait comme le préliminaire essentiel à reconnaître Jésus, quelque chose qui serait peut-être ce qui précéderait la foi, comme une sensibilité extrême au passage de la présence de Dieu, comme un pressentiment qui ferait tressaillir toutes ses fibres lorsque le Seigneur de la vie passe près de lui.
Ce sentiment, cette disposition, cette faculté de rassembler toutes ces sortes d'intuitions souvent obscures ou cachées, la Bible le connaît et l'appelle "la crainte", entendons-nous bien la crainte n'est pas la peur, la crainte c'est cette disposition à être d'emblée prêt à entrer dans une expérience de la présence de Dieu, ou plus précisément : l'attirance du désir consciente du danger de l'aventure divine. Dans le jardin d'Eden au paradis, il y avait un ou deux arbres. En tout cas le rédacteur des textes de la chute dans la Genèse est embarrassé, ou nous embarrasse pour désigner l'arbre de vie comme l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Au début du texte, il est bien précisé qu'il y a l'arbre de vie, l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Et puis après, comme par enchantement, l'arbre de vie disparaît complètement et l'on ne parle plus que de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Je ne vous donnerai pas toutes les interprétations nombreuses qu'on donne à cet oubli, volontaire évidemment. Il en est une qui pourrait servir notre commentaire d'aujourd'hui.
Quand l'homme, au premier temps de la création, dérobe ce qui lui était fondamentalement destiné, c'est-à-dire le fruit de l'arbre de vie. De fait lorsque Dieu créa l'homme et la femme, Il les créa de telle façon qu'ils puissent encore recevoir de Lui, mais avec leur collaboration, avec leur consentement, cette plénitude de vie qui les amènerait comme doucement avec des liens d'amour librement acceptés, à recevoir la vie divine. Et ce fruit de l'arbre de vie, c'est cette vie divine que Dieu se promettait de donner à chaque homme. Mais évidemment il y a peut-être plusieurs façons de voir cet arbre de vie. Si je me mets à dérober cette vie parce que j'ai l'impression qu'on ne veut pas me la donner, et qu'on veut me la cacher, ce que le serpent explique longuement à la femme qui l'explique à son tour à l'homme, cet arbre n'est plus un arbre de vie, mais il peut devenir un arbre de discernement de ce qui est bien ou de ce qui est mal. Et dans ce cas-là, l'accès à la vie divine ne se fera plus par la réception d'une grâce qui est le fruit de l'arbre de vie, mais va se faire dans le cadre d'un discernement personnel de ce qui est bien et de ce qui est mal. C'est pourquoi finalement, dans la seconde partie, après que le serpent eût tenté la femme et l'homme, il n'est plus question de l'arbre de vie, mais simplement question de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Parce que la façon dont l'homme a perverti sa relation avec Dieu, l'a obligé non plus à recevoir la vie, mais à connaître le bien et le mal, bien piètre chemin pour accéder à Dieu. Et souvent, frères et sœurs, notre relation avec Dieu s'empêtre de cette connaissance du bien et du mal, de ce qui est bien ou de ce qui est mal pour l'atteindre, alors qu'il faudrait simplement avoir peut-être comme l'aveugle ce frémissement vital, cette crainte première qui est de sentir lorsque Dieu passe près de nous et que c'est le Seigneur de la vie et qu'Il peut me sauver et me donner cette vie. Nous sommes souvent des non-voyants de la vie de Dieu.
Frères et sœurs, il est vrai que le pauvre, en l'occurrence le mendiant, l'aveugle au bord de la rue à Jéricho ne pouvait pas procéder à une connaissance puisqu'il ne voyait pas, il n'avait pas à sa disposition cette faculté que nous avons qui est de pouvoir discerner : "Est-ce que cet homme de Nazareth est vraiment le Fils de Dieu, est-Il vraiment capable de me donner la vue et la vie" ? Il va directement à l'essentiel comme l'aveugle qui me demandait de lui décrire avec exactitude l'essentiel de ce que je voyais pour le lui transmettre. Et c'est là, je pense, un des secrets profonds du vice de notre relation à Dieu. Nous avons transformé cette relation de vie en connaissance du bien et du mal. C'est le péché originel, c'est le péché de fondement, et c'est cela qui empêche que nous puissions développer en nous cette faculté première, ce profil essentiel du disciple qui est la crainte. La crainte, en ce sens, c'est une ouverture, c'est une disposition à pressentir, à nous rendre de plus en plus sensibles au Seigneur de la vie.
Frères et sœurs, demandons au Seigneur que nous renversions notre façon de le voir et que nous nous "tenions aux aguets", comme en éveil pour pouvoir mieux sentir ce que le Seigneur de vie a à nous donner. Demandons de recevoir comme un bien cette disposition de crainte qui nous met d'emblée dans une expérience intérieure de Dieu, afin que nous puissions comme l'aveugle, au passage de Dieu, nous écrier avec véhémence : "Fils de David, aie pitié de moi".
AMEN