LE BAL DE LA VIE ÉTERNELLE

Jr 31, 7-9 ; He 5, 1-6 ; Mc 10, 46b-52
Trentième dimanche du temps ordinaire – année B (27 octobre 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, c'est un peu paradoxal, mais quand on est malade, quand on attrape la grippe, il arrive que cela donne des idées. Aujourd'hui, je n'ai pas beaucoup de peine à chercher des idées parce qu’il y en a plein dans le buzz médiatique actuel.

Commençons d'abord par l'évangile, à tout seigneur, tout honneur. Vous l’avez entendu, c'est le schéma classique d'une guérison. Ce n’est pas très original par rapport à ce que Jean l'évangéliste a fait avec la guérison de l'aveugle-né. Ce texte-là est presque d'une banalité désarmante. Pourtant il y a quelque chose qui mérite vraiment qu'on y réfléchisse. 

Cela vous paraît peut-être annexe, mais c'est très important : le comportement de la foule. L'aveugle Bartimée – c'était déjà comme ça chez les Grecs, les aveugles voient le mieux – qui est perdu dans la foule, qui ne voit donc rien et en plus a les yeux bouchés, (par quelle intuition ?) s’écrie : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi. » Il ne dit pas n'importe quoi parce que « fils de David », c'est quand même la reconnaissance que Jésus est Messie, ce n’est quand même pas si mal. Il crie « aie pitié de moi ». C'est lui seul qui voit exactement qui est Jésus, tous ceux qui sont autour et qui accompagnent Jésus à Jéricho ne voient rien. À ce moment-là, que fait la foule ? Elle veut le faire taire. Cependant, il crie encore plus fort : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ».

Le premier mouvement de la foule qui entoure Jésus, c'était en réalité une sorte d'embryon de l'Église, consiste à dire que lorsqu’on est dans l'Église, on se tient en silence, on ne bouge pas et on écoute. Lui, il crie, il crie sa misère. Ensuite, quand Jésus l'appelle, cette foule extrêmement versatile, même si elle est un embryon d'Église, le conduit jusqu'à Jésus ; on lui apporte ce qui lui manque pour avoir le contact direct avec Jésus. Or dans ce petit détail, il y a quelque chose d’important : qu'est-ce que l'Église ? C’est le peuple composé de ceux qui ne croyaient pas, et qui finalement se mettent à croire ou à espérer quelque chose.

C'est cela le sens même de cette parabole : le statut de Bartimée, fils de Timée, change parce que l'Église change son attitude vis-à-vis de Jésus. Le petit groupe des disciples croit connaître, mais finalement ne connaît qu'une chose : puisque ce pauvre homme a besoin qu'on le guide, qu'on le pilote, ils vont le faire. Et c'est dans ce changement que va se produire le miracle. C’est comme si Jésus attendait que les gens autour de Lui, ceux qui croient savoir et connaître le Christ, cette Église qui se croit le cercle privilégié, le premier cercle, admettent que celui qui est censé ne rien y voir, ne rien y connaître, leur frère aveugle Bartimée, soit finalement amené près de Jésus pour qu’Il l'accueille.

Je pense que c’est un peu le problème fondamental de l'Église aujourd'hui. C'est vrai qu’à certains moments, l'Église a tendance à se considérer comme ceux qui connaissent Dieu, et les autres, tant pis pour eux, ne le connaissent pas. C'est cela le premier comportement de la foule quand elle entend Bartimée crier et dire un titre de Jésus qui n’est normalement réservé qu'aux intimes et aux proches. À ce moment-là, Jésus les laisse rabrouer le malade, mais Il fait signe quand même en disant que Bartimée a sa place. C'est là que l'Église, ce petit embryon d'Église, se dit que s'il a sa place, alors il faut le conduire là. Trop souvent, quand on parle de missions et de missionnaires, on pense que c'est du volontarisme. C'est moi qui veux connaître Jésus et à ce moment-là, je veux organiser le service médiatique pour Le faire connaître. C'est plus subtil que cela. Il faut que l'Église, pour annoncer le Christ, pour faire que le Christ rencontre nos frères, se fasse ouvrir les yeux elle-même sur la situation. Et c'est cela qui est, au fond, le cœur même du problème actuel de l'Église dans le monde. L'Église, je crois, il n’y a pas de doute, connaît le Christ. Quand nous célébrons l'eucharistie, quand nous disons le Credo, nous disons la vérité même du salut de Dieu, et nous en sommes les premiers bénéficiaires. Mais attention à ne pas récupérer cela comme un privilège.

Frères et sœurs, c’était mon commentaire du cerveau, ce n’était pas très long, mais il se trouve, comme je vous l’ai dit, c'était le changement d'heure hier. Vous remarquerez le côté un peu abrupt de la conclusion. Vous ne l’avez sans doute pas encore lu, mais puisque le pape François a voulu conclure ce synode, j'ai pris soin dès ce matin de faire que la conclusion du pape vous soit connue pas simplement par les journaux, mais par le texte officiel de ce qu'il a prononcé hier soir.

C'est très intéressant parce que ça touche immédiatement la question que nous soulevions tout à l'heure à propos de l'évangile. Le pape a voulu le Synode. Il nous dit, c'est une chose habile : « Tout d’abord un don pour moi, Évêque de Rome. En convoquant l’Église de Dieu en Synode, j’étais conscient d’avoir besoin de vous, Évêques et témoins du chemin synodal. Merci ! » On veut bien le croire, ce qui nous étonne, c'est que cela ait été couvert d'un tel mystère et d'un tel silence. Habituellement, l'omerta c'est pour cacher les choses qui ne sont pas très louables. Mais là, l'omerta s’étend même aux choses dont on ne veut pas que, en dehors des 358 personnes, on puisse en entendre quoi que ce soit avant la conclusion. Ça se fait pour élire un pape, mais là pour un synode, c'était quand même un peu raide ! Il ne fallait pas que nous le sachions ! C'est là tout le paradoxe du Synode : le Synode, c'est pour faire que tout le monde puisse réentendre d'une façon nouvelle la parole de Dieu, mais là, il faut qu'il y en ait 350 choisis sur le volet, comme par hasard, on sait très bien comment ils sont orientés, pour qu’ils disent ce qu'ils pensent de la foi et de la vie de l'Église. Ce n'est pas critiquable, il fait comme il veut, mais pour quelqu'un qui veut absolument, petit à petit, démonter la structure hiérarchique de l'Église, avouez que c'est un tout petit peu paradoxal. On n’a rien à dire, nous sommes habitués à obéir à la parole du pape, mais c'est quand même un paradoxe qu’au moment même où c’est une des préoccupations majeures du pape François, il dise : je choisis 350 personnes pour avoir exactement les orientations fondamentales du Synode.

La deuxième chose, c'est encore des paradoxes, parce qu'il est définitivement paradoxal, ce pape François. Que se passe-t-il ? La seule chose qu'on sait, c'est la difficulté avec laquelle les membres du Synode ont dû élaborer quelque chose, une sorte d'esquisse ; eux-mêmes ont travaillé avec l'idée que le pape éditerait un texte revu et corrigé par lui. Or, coup de théâtre au dernier moment, quand il reçoit le texte, l'ébauche du travail de programme, le pape François dit : « Vous me donnez le texte, je le publie tel quel, je ne le repasse pas à la moulinette de mes convictions et de mes sentiments, ou de ce que j'attendais de vous, je le publie tel quel ». Ça évidemment, c'est assez original, ça ne s'est jamais fait. Toujours, même dans les conciles, il faut qu'il y ait l'Assemblée conciliaire, et là il n’y a que des évêques donc la fine crème de la hiérarchie, puis il faut que le pape signe en bas qu’il est d'accord avec eux. C’est le pape et le Concile. Et là précisément, c'est le Synode sans le pape ! Cela mérite d'être souligné parce que c'est un geste absolument novateur, on ne sait pas ce que ça va donner, mais en tout cas c'est un geste tel que l’a voulu le pape en promulguant non pas le Synode revu et corrigé par lui, comme le faisaient avec beaucoup d'application Jean-Paul II, Benoît XVI etc. Ils se donnaient beaucoup de mal parce que c'est assez difficile de faire plaisir à tout le monde, mais là : « Je suis là pour vous écouter, j'ai besoin de vous écouter ; vous êtes un petit groupe choisi, vous me faites le document, je le publie tel quel, je n’ajoute rien. »

Certes, il y a un certain nombre de petits codicilles qui ne sont pas dits explicitement dans le discours final. Vous allez d'ailleurs l’avoir sur les présentoirs tout à l'heure, je vous invite vraiment à le lire, parce que c'est un document assez original, presque improvisé, c'est assez drôle. Le pape donne ce petit mot de conclusion dans lequel c'est lui qui parle pour dire ce qu'il a voulu, il laisse entendre et c'est cela qui est intéressant, que ce sera publié tel quel. Et d'un air de dire que ça pourra même être corrigé par la réception qu'on en fera.

Cela, c'est aussi original parce qu’habituellement, on demande de réceptionner les textes du Concile, mais pas de les changer. Et là, il dit dans quel esprit il faut le recevoir. Il propose – il est quand même jésuite, c'est la méthode – il crée un texte, et dans ce texte, l'auteur qu'il cite en premier est un Père grec du IVe siècle, saint Basile de Césarée, qui a écrit un traité sur le Saint-Esprit. Il développe ce thème, et pourquoi j’aime tant saint Basile ? C'est parce qu'il a voulu que le Saint-Esprit crée l'harmonie dans l'Église.

Donc pour lui, ce qui est essentiel, c'est que nous trouvions la possibilité de vivre en harmonie. Je ne sais pas si pour vivre en harmonie, il faut chanter la messe en grec ou en latin ou en français. En tout cas, lui, il le redit clairement, alors qu'à certains moments, il a dit qu'il ne fallait plus dans l'Église dire le rite ancien. Libre à lui, mais enfin, on verra comment tout cela se combine à partir de ce qui a été dit. Donc saint Basile, l'harmonie. Mais alors là, c'est ma surprise, j'espère que c'est aussi la vôtre. J'ai déjà dit mon étonnement que le pape François ne veuille pas venir à Paris. Et donc on pourrait se dire : ça y est, on est grillé, on est flambé, on n’aura jamais le pape. Il veut citer comment il conçoit la réforme qui est proposée par le groupe qu’il a convoqué, et là il dit une chose extraordinaire, il veut dire que dans l'Église, tout le monde a la parole. On ne sait pas ce que cela va engendrer, mais il le dit parce que les membres du Synode l'ont dit.

Donc ça veut dire qu’il veut arrêter ce qu'il appelle le cléricalisme, qui est sa bête noire depuis plus de dix ans et dans laquelle il explique qu’il faut que tout le monde ait la parole. Ce qui, à mon avis, n'est pas une nouveauté, car quand vous regardez l'évangile et les Actes des Apôtres, on s'aperçoit qu’en général, les gens ont la parole – même ceux qu'on considère comme des aveugles et qui ne peuvent pas comprendre. Eh bien là, on en a un bel exemple.

Alors il dit vouloir qu'il y ait – en fait, c'est ce qu'il cherche – une réforme. D’abord diviser l'Église entre ceux qui ont la parole, ceux qui réfléchissent, ceux qui écrivent et ceux qui n'ont pas la parole, qui réfléchissent beaucoup moins, en tout cas, ils sont considérés comme tels et qui doivent écouter : il dit que c'est le péché de l'Église. Il attaque cela tout de go. Il choisit alors une femme, Madeleine Delbrêl, qu’un certain nombre d'entre vous connaissent, une française. Et Madeleine Delbrêl a écrit quelque chose sur le rapport – en 1930 donc ça date déjà d'un moment – entre les fidèles et les laïcs. Apparemment, ça le comble de bonheur. Pour lui, c'est cela un peu la clé. Donc, n'ayons pas peur, le Synode est bien français. En tout cas par la volonté du pape François.

Voici quelques vers de Madeleine Delbrêl qui sont une prière, assez musclée, elle parle au Christ : « Je pense que Vous en avez peut-être assez des gens qui toujours parlent de Vous servir avec des airs de capitaine – le ton est donné – de Vous connaître avec des airs de professeurs, de Vous atteindre avec des règles de sport, de Vous aimer comme on s'aime dans un vieux ménage. Faites-nous vivre votre vie. Non comme un jeu d'échec où tout est calculé, non comme un match où tout est difficile, non comme un théorème qui nous casse la tête, mais comme une fête sans fin où votre rencontre se renouvelle – donc gens ayant des ministères et gens qui n'en n'ont pas, les baptisés – où votre rencontre se renouvelle – alors là, accrochez-vous – comme un bal, comme une danse, entre les bras de votre grâce dans la musique universelle de l'amour. »

Avouez que pour quelqu'un qui vit maintenant depuis quelques années dans un fauteuil roulant, considérer le synode comme le moment d'un bal et d'une danse où on se retrouve les bras dans les bras, c'est quand même assez extraordinaire. Et pourquoi dit-elle cela ? Je crois que c'est assez simple. Évidemment la danse, il n’y a pas trop de règles, tout n'est pas codifié mais il dit : « On a posé les bases d'une sorte de réalité fondamentalement une, qui est tous les baptisés, dans lesquels il y a des gens qui exercent un service et un ministère, mais ni comme des capitaines, ni comme des professeurs, ni comme des gens qui imposent des règles du sport, ni comme on s'aime dans un vieux ménage ».

Cela veut dire qu’ici, le pape considère que nous avons toutes les données, nous sommes un peuple avec des baptisés, tous sont baptisés, nous sommes un peuple où chacun a sa place et il faut arriver à vivre ensemble. Bonjour. C'est cela le style. Il n’y a pas de figure imposée, c'est improvisé. Et je dois dire que c'est un des aspects les plus sympathiques du pape, c'est de reconnaître en général que la vie n'est pas simplement l'exécution d'un projet ou d'un programme et que non seulement ce n’est pas l'exécution, mais dans l'exécution il n’y a pas ceux qui donnent des instructions et ceux qui obéissent. Le pape, les évêques, les prêtres ne sont pas chargés de vous imposer d'être pour vous des profs de danse. Cela veut dire que ce qu'il veut essayer de ranimer, c'est la possibilité pour le peuple chrétien, dans une véritable unité, de vous proposer simplement de retrouver le sens même de la vie de l'Église. Un peu comme quand le Christ voit que la foule autour de Bartimée lui dit : « Tais-toi ». Le Christ a le geste suffisamment délicat pour dire : « Laissez-le parler ». Et à ce moment-là, c'est la foule qui s’avance avec lui, Bartimée, auprès du Christ pour qu'il soit guéri de sa cécité.

Frères et sœurs, ça mérite quand même d'être médité. Qu'est-ce que va devenir le Synode ? Personne n'en sait rien, je crois – il faut le dire, pas même le pape. C'est tellement improvisé qu’on ne peut pas dire qu'il va y avoir une réforme dans l'Église. C'est d'ailleurs – là je m'avance un peu – peut-être un peu ce qui a été le problème du Concile Vatican II. On a dit qu’on changeait de méthode et qu’il fallait obéir à la nouvelle méthode. Précisément, c'est plus compliqué que cela. Il apparut au Concile d'aider les chrétiens, les baptisés, à trouver leur véritable vocation. Mais c'est vrai que de temps en temps le corps clérical en a un peu profité pour dire : « Le Concile, c'est nous d'abord qui le comprenons et qui allons vous l'imposer ». Et puis ça ne s'est pas passé tout à fait comme ça.

Alors c'est peut-être ça qu'il cherche, on n'en sait rien, de toute façon, il ne le dira pas. Mais ça veut dire que pour nous aujourd'hui, il faut recevoir et lire ce texte comme une sorte d'interrogation-provocation en disant : si l'Église ne veut pas essayer de trouver qui elle est ou qu'elle croit qu’elle attend la réponse toute faite des encycliques et des papiers que l'on publie, c'est sans doute une insuffisance dans l'incompréhension de l'Église. On va arriver à la Toussaint, et je termine par là. La Toussaint, c'est le fait de célébrer la rencontre de tous les baptisés, y compris le clergé, rencontre de tous les baptisés dans l'unique peuple de Dieu qui est le Royaume de Dieu. C'est une belle introduction à célébrer la Toussaint, comme un bal ou comme une danse parce qu’effectivement, je pense que le Royaume de Dieu, même si on ne le dit pas très souvent, ce sera le lieu où nous danserons éternellement la vie éternelle.