DU DROIT DES HOMMES, DE L'AMOUR DE DIEU

Ex 22, 20-26 ; 1 Th 1, 5c-10 ; Mt 22, 34-40
Trentième dimanche du temps ordinaire – année A (29 octobre 2023)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Les Pharisiens, les Saducéens dans la série des textes que nous lisons depuis quelque temps, ont vraiment envie de mettre Jésus dans l’embarras. Et il faut bien dire que la question qui est posée ici aujourd’hui à Jésus nous y met aussi : c’est que nous avons une conception un peu "bisounours" de la vie, des relations internationales, si bien qu’il faudrait aimer tout le monde, tout va bien, tout baigne, ni guerres, ni conflits, ni tensions, on peut tout résoudre…

En fait, à force de dire que « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », ça devient un monde dans lequel chacun devient insupportable à l’autre jusqu’au niveau le plus individuel et parfois le plus intime, comme en témoigne cette grande déchéance de la conception de l’amour humain aujourd’hui.

Il ne faut donc pas se raconter d’histoires. C’est beau d’aimer son prochain ! En oubliant soigneusement qu’il faut aussi aimer Dieu de tout son cœur et de toute son âme... Ça ne serait plus nécessaire, on n’en aurait plus besoin. Et comme on s’aime tous, ça ne doit pas poser de problèmes. Si quelqu’un provoque une guerre quelque part, on va essayer d’arranger les choses, envoyer les casques bleus par exemple. Or nous vivons dans une illusion épouvantable, dans une conception de la vie et de la société humaine absolument inouïe. Plus on rêve la réalité qu’on voudrait, plus la réalité devient atroce. Il faudrait s’interroger là-dessus car ce que l’on voit, c’est tout l’inverse.

L’irruption même de cette foi à laquelle nous croyons tous fermement et que nous essayons de mettre en œuvre de la façon la plus rigoureuse et la plus exigeante possible, est devenue quelque chose de beaucoup plus nuisible au lieu de servir précisément l’idéal que l’on propose. Il faut y voir clair. La situation est aujourd’hui terrible. On a beau dire qu’il faut calmer le jeu par tous les moyens, en réalité, on ne le calme pas du tout. Alors comment comprendre les choses ?

Jésus répond à la question en deux temps. En premier, il cite le grand commandement : « Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de toute son âme et de tout ton esprit ». Cela, tout le monde le comprend, surtout dans le monde religieux de l’époque du Christ où la majorité y consentait. Mais Jésus y apporte immédiatement une restriction : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », c’est-à-dire « de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit ». Et quand on parle d’amour, on ne parle pas de sentiment, de pathos psychologique, on parle de la réalité des choses pour ce qu’elle est. Il faut désamorcer tous les faux-fuyants de sensibilité, de gentillesse, de séduction, de charme qui consistent à dire qu’on aime tout le monde. En réalité, le simple fait de dire qu’on aime tout le monde signifie qu’on n’aime personne. Aimer les Ouzbeks et les Tadjiks, tout le monde les aime et aussi les Tchéchènes et tous les Russes… En fait on ne dit rien quand on dit cela.

Jésus parle du prochain dans une société où le prochain est celui qui partage la même destinée humaine, culturelle, populaire, de nation. C’est là que se situe l’amour dans une proximité. En réalité, Jésus n’a pas dit : « Tu aimeras tout le monde comme toi-même », mais « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Le prochain est celui qui est proche dans mon cœur, ma pensée, mon amour, mon esprit et pas seulement celui qui se trouve là. Aussi, cet amour universel dont on se réclame aujourd’hui avec, entre autres, la caution juridique des droits de l’homme, ne vaut rien. L’amour universel n'est que "jus de cervelle" de philosophes et de quelques penseurs religieux dont on peut vraiment se demander comment ils ont réalisé l’amour universel ! En cela, je pense notamment à Gandhi qui était un homme absolument insupportable et qui prêchait par la non-violence l’amour de tout le monde.

En fait pour nous, comme disciples du Christ, le problème est le suivant : tu aimeras ton Dieu, tu aimeras ton prochain. Cela veut dire que je suis déjà dans un ordre créé, dans un monde où existe une humanité qui remonte de plus en plus haut et où on laisse aux archéologues le soin de nous expliquer pourquoi il y a des charniers de 5000 personnes 4 ou 5000 ans avant Jésus-Christ. Déjà le problème était terrible. Il faut reconnaître que nous sommes une société telle qu’elle est et je n’ai jamais vu de société, nation ou Etat qui mette en premier article dans sa constitution : « Nous nous aimons tous, embrassons-nous Folleville ». C’est de la part de nos gouvernants un signe d’un peu plus de bon sens que l’on ne croit.

Le premier point, ce que les sociétés ont fait de mieux, c’est d’élaborer des principes, des exigences de reconnaissance que chacun a des droits et aussi des devoirs les uns vis-à-vis des autres (en évitant de parler de devoirs vis-à-vis de Dieu car ça fâche tout le monde). Cette réalité est celle du droit et de la justice qu’accompagnent des principes d’autorité et de justice pour rendre compte du tort, du mal que l’on a fait à d’autres et de sanctionner parfois très concrètement par des peines. Mais on ne demande pas d’annuler le mal car on ne peut annuler le mal que chacun a fait à l’autre dans une société (au mieux, on peut faire des amnisties mais ça n’annule pas le mal). C’est pour cela qu’aujourd’hui on parle très rarement de pardon. Le pardon, c’est Dieu qui restaure la créature qui a fait le mal et lui redonne une plénitude qu’elle pouvait avoir auparavant. Mais, on n’en est pas là.

Cette réalité, qu’elle soit au niveau des nations, des pays ou des groupes humains, existe comme telle et aussi au niveau du droit international avec des règles, des lois et des principes, même s’ils peinent parfois à se faire appliquer. C’est pour cela que l’on peut reprocher à certaines nations de ne pas respecter le droit international. Mais on n’a pas rappelé le droit international à ceux qui ont produit un massacre en Israël le 7 octobre dernier : non seulement, ils s’en fichent mais ils veulent le détruire. Il y a donc quand même une humanité qui essaie de vivre par le respect du droit les uns par rapport aux autres.

Encore faut-il le vouloir. Si l’on adopte comme principe de vie : « Je t’anéantirai pour que tu n’existes plus », il n’y a rien à faire. Il ne faut donc pas se tromper dans l’appréciation du droit humain : c’est déjà extraordinaire que l’on arrive à reconnaître des données de droit international avec tous les moyens que l’on a mis en œuvre qui valent ce qu’elles valent. Mais le droit est toujours une invention humaine pour essayer de vivre ensemble. On peut dire qu’on a des moyens surnaturels mais allez expliquer à l’ONU le passage de saint Matthieu ! Le fait est qu’il existe aujourd’hui un véritable droit entre les nations.

Le deuxième point est que nous appartenons à un monde politique avec des problèmes religieux sous-jacents pour le peuple d’Israël qui lutte depuis vingt siècles pour maintenir son identité. Si l’Eglise avait subi les mêmes persécutions, je ne sais pas si elle y serait arrivée… Les Juifs ont réussi à s’installer en Israël avec les Anglais qui ont joué un double jeu. On a par ailleurs un monde sous la coupe de l’Islam qui vise à ce que les 510 millions de km2 de la planète deviennent islamiques ce qui commence avec Israël de la taille de sept ou huit départements français. On doit faire face à un monde politique empoisonné par des pseudo- convictions religieuses et c’est là que l’on va détruire au nom de Dieu. C’est ce que nous ne voulons pas.

Jésus dit que l’amour de Dieu est fondamental mais qu’il doit se décliner comme un pianiste décline les notes de la partition sur son clavier, par une manière d’être les uns vis-à-vis des autres. On ne peut pas utiliser des données religieuses pour justifier la mort de quelqu’un ou d’un peuple. La réalité même religieuse d’utiliser la relation avec Dieu pour tuer est inadmissible.

Il faut reconnaître que c’est encore une tentation de beaucoup de comportements religieux aujourd’hui. Il suffit d’ouvrir le journal. Là où certaines religions voulaient apporter la paix et la concorde, on n’a fait que semer des germes de division, de corruption de l’ordre naturel des relations entre les libertés humaines. On attendrait une petite déclaration des autorités ecclésiastiques pour nous rappeler que le fait d’être membre d’une religion ne permet pas d’avoir un comportement criminel vis-à-vis d’une autre.

Une dernière chose que le christianisme a proposée à la suite du Christ : si l’on reçoit l’amour de Dieu qui se fait proche – celui qui parlait, Jésus, est à la fois Dieu et homme – c’est maintenant à nous de jouer avec les données de la société dans laquelle nous vivons. Jésus n’a pas demandé de fonder l’ONU le lendemain de sa résurrection. Il y a une réalité humaine avec laquelle il faut compter et qu’on ne peut nier : le souci des peuples et des hommes pour vivre ensemble doit se faire selon une justice et des exigences humaines avec le mystère de la proximité de Dieu dans toute la vie humaine, même si on ne trouve pas toujours la solution.

On a même essayé à certains moments dans l’Eglise de vouloir trop systématiser jusqu’à caricaturer ce que le Christ nous disait ce jour-là. La vérité est que nous devons à la fois respecter la justice civile, humaine et la corriger si nécessaire mais ne pas utiliser des données religieuses comme prétexte pour anéantir la réalité des sociétés dont les membres veulent vivre, ensemble dans le respect.

On ne peut pas décider maintenant et d’un coup que le christianisme est universel. L’Eglise a bien eu parfois la tentation de le faire. Mais ce n’est pas ce qu’on veut dire d’abord. Il y a la réalité inaliénable de la vie des hommes entre eux : on ne veut pas la court-circuiter ni faire des manœuvres pour déclarer que ce qui existe est insuffisant et établir le véritable amour. Cela conduit à ce que les jésuites avaient conçu avec les Amérindiens, ce qui n’a pas été un exemple à suivre. Nous n’avons pas à dire que le droit humain – civil, pénal, international – n’a pas à exister. Il est là et doit être appliqué.

Ce texte nous ouvre aujourd’hui une perspective beaucoup plus réaliste et modeste sur notre manière d’envisager l’histoire du monde. Nous n’avons pas un gadget : « Aimez-vous les uns les autres ». Il y a dans le monde actuel un combat véritable où l’on doit dire ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, ce qui est conforme à l’humanité et ce qui ne l’est pas, sans énoncer nécessairement tout de suite des principes religieux. Il faut arriver à s’entendre entre humains, de façon modeste, simple. Cela nous invite tous à savoir que l’on n’arrivera jamais à construire le Royaume de Dieu sur les ruines qu’ont déclenchées la haine religieuse ou l’incompréhension entre les hommes, comme si on arrivait avec le remède miracle de faire que tout le monde soit dans le bonheur et dans la plénitude.

C’est cela l’eschatologie chrétienne : attendre et vouloir la fin des temps sans dire qu’il faut que Dieu intervienne à Gaza ou Jérusalem. Dire que nous attendons, avec les pauvres moyens dont nous disposons, dans cette lutte au corps à corps et avec toutes les exigences que cela pose, que quelque chose se passe. Mais nous n’allons pas enjamber les moyens humains de faire la paix ou de reconnaître le droit de chacun simplement pour des raisons religieuses.