LA VERITE, POUR QUE JE VOIE

Jr 31, 7-9 ; He 5, 1-6 ; Mc 10, 46b-52
Trentième dimanche du temps ordinaire – année B (24 octobre 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Que veux-tu que je fasse pour toi ? Rabbi, fais que je voie ».

Frères et sœurs,

Le thème de cette homélie nous est imposé par la liturgie, ce n’est pas le désir de commenter l’actualité, mais c’est véritablement celui de savoir ce que le Christ nous a révélé dans cet épisode. En effet, la plupart du temps on considère que cette guérison de l’aveugle Bartimée fait partie du répertoire des miracles, du programme publicitaire de Jésus au moment où Il va monter vers Jérusalem. Eh bien, il n’en est rien !

En réalité, c’est un texte qui s’adresse à nous aujourd’hui et il faut essayer de comprendre pourquoi. Tout d’abord, il faut essayer de comprendre la démarche de Bartimée. Il crie simplement, il crie dans la foule et il fait appel à la miséricorde de Jésus : « Aie pitié de moi ! » C’est-à-dire : « Tu vois ma misère, la difficulté dans laquelle je me trouve, j’ai besoin que Tu viennes près de moi ». C’est très beau, c’est au fond l’attitude de tout chrétien et de tout croyant lorsqu’on commence à se poser la question de se situer vis-à-vis de Dieu, eh bien : « Aie pitié de moi », c’est-à-dire que je ne m’en sors pas, je m’en sors mal, j’ai des difficultés ou bien je suis dans une situation insoluble : « Aie pitié de moi ! »

Tel est le préalable. Mais ensuite Jésus devine, à travers cette détresse et une certaine angoisse, qu’Il doit agir. Précisément, au moment où la foule lui dit : « Tais-toi » –  le détail est important –, c’est-à-dire que toutes les prières et toutes les supplications ne parviennent pas toujours à Jésus, non pas parce que Dieu est sourd, mais parce que la foule fait du bruit. C’est exactement la situation dans laquelle nous nous trouvons à certains moments : nous chrétiens, nous pouvons parfois crier vers Dieu, mais il y a une sorte de brouhaha, de parasitage de tous les bruits que l’on peut imaginer. Notre monde est devenu de plus en plus bruyant. Petit détail : on a examiné le chant des oiseaux en Californie pendant le confinement, et durant cette période, on a constaté que les oiseaux chantaient moins fort et mieux. C’est un révélateur indubitable : ils sont plus heureux. Terminons la parenthèse des oiseaux.

Ça veut donc dire que Bartimée, le seul miraculé dont on connaisse le nom personnel, a crié et finalement il a fallu que Jésus entende la supplication. À ce moment-là, Il le fait venir. Remarquez bien la manière dont Jésus pose le problème. Il a confessé sa misère et sa détresse. « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Et la réponse : « Rabbi, que je voie ». Non pas, « fais-moi voir », mais « fais que je voie ». L’aveugle ne demande pas à Jésus, comme par exemple dans le très célèbre miracle de l’aveugle près du Temple à Jérusalem : « Ouvre mes yeux ». Sentez-vous la nuance entre « Ouvre mes yeux » et « Que je voie » ?

« Ouvre mes yeux », c’est à la portée de tous les ophtalmologistes qui vous opèrent de la cataracte : on ouvre les yeux, c’est une intervention chirurgicale et vous y voyez nettement plus clair qu’avant, c’est un quasi petit miracle que l’opération de la cataracte. J’en ai été le bénéficiaire. Ici, il ne dit pas « ouvre mes yeux » pour signifier de mettre simplement en route le mécanisme par lequel je peux voir ce qui se passe autour de moi au niveau de la connexion du nerf optique. Il dit « que je voie », et d’ailleurs c’est bien ce que Jésus avait préparé : « Que veux-tu que Je fasse pour toi » ? Autrement dit ici, le miracle n’est pas le fait que Jésus intervient brutalement dans la vie de cet homme en lui donnant de voir. Il lui donne, Lui Jésus Fils de Dieu, la possibilité à lui pauvre homme dans la détresse, de voir par sa propre initiative, de ses propres yeux. « Je l’ai vu, dis-je, de mes propres yeux vus, ce qui s’appelle vu ». C’est-à-dire : je l’ai vu moi-même. Il y a une différence infinie entre le voir du témoin et le voir simplement des yeux qui s’ouvrent. Nous sommes donc là dans une situation très particulière, c’est Jésus qui change le problème du rapport. « Fais que je voie ».

Ainsi, c’est non seulement une différence de conception du rapport du "voir", mais le mot "voir", surtout chez nous, peut-être pas en hébreu, mais dans la pensée de notre époque, est encore très ambigu. Si on dit : « fais-moi voir », c’est-à-dire donne-moi, à moi, la possibilité par l’initiative de mon propre moi, de ma liberté, de ma subjectivité de voir, là c’est moi qui vois. Mais il y a toujours la possibilité, et on l’a toujours hélas présente à l’esprit : il nous en fait voir de toutes les couleurs. Faire voir, à ce moment-là, peut vouloir dire : « Tu nous faire voir ce que tu veux, comme tu veux, ce qu’on peut voir on le voit, ce qu’on ne voit pas, on ne le voit pas ».

Cela s’appelle l’illusion, la manière de contrôler le "voir". Nous sommes devenus de grands maîtres dans le monde contemporain pour ce qui est de la faculté de faire voir ou de ne pas faire voir. Il y a des choses dont on ne parle jamais, puis il y a des choses dont on peut parler, car de toute façon c’est comme dans les grandes affaires, il n’y a plus de problème à discuter, c’est déjà réglé par l’opinion journalistique commune.

Frères et sœurs, simplement dans la demande de Bartimée c’est : « que je voie », autrement dit la destinée chrétienne quand on entre dans la relation avec Jésus pour le supplier, c’est de voir nous-mêmes, non pas ce que l’on nous fait voir, mais ce que l’on peut voir, ce que l’on peut constater en vérité. Dans le "voir" s’introduit la question de la vérité. Qu’est-ce que je vois ? Est-ce que je vois uniquement ce que l’on m’autorise à voir ? Ou bien est-ce que je vois aussi ce que je cherche à voir ? Non pas par curiosité mal placée, mais simplement pour savoir ce que je peux voir en vérité, car il s’agit du jugement de mon cœur, de ma liberté pour savoir si en vérité je vois ce qu’il en est.

Autrement dit le "voir", plus que les autres sens comme le toucher, le goût qui sont très subjectifs, peut être discuté. Il est question à ce moment-là de ce qui est en vérité. Donc ce que demande l’aveugle, c’est de voir à partir de ce qu’il peut voir et non pas simplement dans les cadres de ce qu’on veut lui faire voir ou ne pas voir. Ça suppose donc ici la question de la vérité. Voulons-nous voir la vérité ou simplement comment ça fonctionne à partir de ce que nos yeux avalent au « Vingt heures » ou sur Internet ? Telle est la question. Où en est la vérité même des choses ? Or, c’est souvent très difficile de distinguer ce qui est vrai et ce que l’on nous fait voir.

Pour nous éclairer il y a un auteur que j’affectionne, anglais comme par hasard, qui a un nom que vous connaissez peut-être puisque vous êtes un public très cultivé, il s’agit de Chesterton. Je ne sais pas si vous avez lu Chesterton, si vous ne l’avez pas lu, il faut vous précipiter pour l’acheter et le lire. D’abord vous rirez comme ce n’est pas possible, c’est un Anglais, donc normalement anglican, qui s’est converti au catholicisme au tout début des années 1900 et qui est considéré comme un paria puisque anglican, il est passé au catholicisme. Eh bien, ça lui a donné des ailes parce qu’il a vu la vérité. Du coup il n’a cessé, dans toutes ses œuvres, d’être d’une certaine manière comme Bartimée : « Seigneur que je voie », et il a vu.

Qu’a-t-il vu ? Il a vu essentiellement la différence entre ce que l’on vous fait voir, et pour lui c’est bien entendu tout son héritage culturel avec les œillères et les limites que l’on peut imaginer à la culture anglaise à cette époque, et ce qu’il voit par la foi. Il a évidemment une manière tout à fait singulière de le faire voir, c’est un homme extrêmement cultivé qui lisait tout. Il lisait Nietzche, ce qui était quand même une grande nouveauté pour les Anglais, et il lisait également Tolstoï, c’est vous dire son registre culturel. Voici ce qu’il écrit, pour faire comprendre comment il voit les choses ; je vous prie de vous laisser conduire et guider par monsieur Chesterton. Connaissez-vous la différence entre Jeanne d’Arc, Nietzche et Tolstoï ? Voilà un problème très intéressant n’est-ce pas ? Eh bien voici ce qu’il en dit : « Nous savons qu’aucune armée n’effrayait Jeanne d’Arc, alors que Nietzsche, pour autant que nous le sachions, avait peur d’une vache. Tolstoï pour sa part se contentait de faire l’éloge du paysan, Jeanne d’Arc était une paysanne, Nietzche se contentait de faire l’éloge du guerrier, elle, elle était une guerrière. Elle les a battus tous les deux, sur le terrain de leurs idéaux [idéal du guerrier pour Nietzche, idéal du paysan pour Tolstoï]. Elle était plus noble que l’un [Tolstoï], elle était plus violente que l’autre [Nietzche] ». Voyez-vous la différence ? « Et cette femme parfaitement pragmatique a accompli quelque chose, tandis que ces deux spéculateurs ne font rien ». « Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire » comme Zazie dans le métro.

Frères et sœurs, nous avons là un critère : que voulons-nous voir ? Si nous voulons voir des illusions comme en tournant le caléidoscope devant nos yeux, ce n’est pas la peine d’avoir les organes de la vue. Là précisément, ce ne sont pas les illusions des petits cristaux de verre, ce que je veux voir c’est la réalité et c’est ça que le Christ lui donne de voir. Chesterton comprend que toute la différence dans l’éveil au "voir" est là : ou bien dans le voir même je discerne l’acte par lequel je saisis et j’accueille la vérité et je la reconnais comme vérité, ou bien je me laisse embarquer par ce que l’on raconte.

Frères et sœurs, c’est exactement le discernement que nous attendons de la Conférence épiscopale à Lourdes dans la semaine qui vient. D’une certaine façon, la Ciase a répondu à l’appel des évêques. Que voulez-vous que je fasse pour vous ? On peut transposer la question à la Ciase, c’est monsieur Sauvé qui dit aux évêques, à la Conférence épiscopale : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? »

Alors j’espère, sinon ça n’aurait pas de sens, que la Conférence épiscopale réponde : « Monsieur Sauvé – il faut dire qu’il a un nom prédestiné –, que je voie, fais que je voie ». C’est ce qui a été fait. La Ciase, dans le temps donné, dans les limites et les exigences indiquées a fait que l’épiscopat puisse voir. C’est très important.

C’est ici un peu le même geste, et pas seulement à notre niveau de simples baptisés laïcs. La Ciase a fait voir pour que voient les évêques. C’est précisément ce qu’on attend, qu’ils voient. Non pas qu’ils nous fassent voir ce qu’ils veulent qu’on voie, je pèse mes mots, mais qu’ils voient eux d’abord pour qu’ensuite nous puissions voir.

Or l’affaire n’est pas réglée. Je me permets simplement de citer un témoignage de quelqu’un qui s’est adressé à la Ciase, qui a envoyé son rapport et qui après la publication du rapport fait part de ses réactions concernant les évêques. Il est au courant parce qu’il a été plus ou moins témoin de quelque chose de terrible et il a essayé de se battre pour ça et c’est ce qu’il raconte en dix lignes, ce qui nous laisse effectivement réfléchir sur la manière dont l’épiscopat français – mais pas seulement l’épiscopat français hélas, c’est partout logé à la même enseigne – doit procéder pour voir et pour nous aider à voir.

Voilà ce qu’il dit : « Quand je vois ces évêques qui battent leur coulpe, honteux, catastrophés… Ce sont des Tartuffes qui font mine de découvrir le problème ! Oui, il faut ouvrir les yeux sur cette réalité-là aussi et ne pas se laisser berner.

Les évêques savaient… pas tous sans doute, et pas tout, mais beaucoup. Je peux en témoigner pour avoir alerté moi-même. Je peux même le prouver. Ils n’ont pas bougé. Il faut réaliser d’où l’on vient. Il y a moins de dix ans, j’ai demandé à un évêque pourquoi il remettait un prêtre en responsabilité de jeunes adolescents, alors que son prédécesseur l’en avait écarté. L’évêque en question reconnaissait que ce prêtre avait des attitudes mal ajustées et immatures. Il avait également connaissance d’au moins deux situations où ce dernier avait dépassé la ligne rouge. Que m’a-t-il répondu ? "Si je lui enlève les jeunes, je le tue".

Aujourd’hui cette comédie de la surprise et de la honte est avant tout pour beaucoup une énième manœuvre d’autoconservation. Ils feraient mieux de se taire et de poser de vrais actes en suivant les recommandations très pertinentes de la Ciase ».

Je pourrais terminer là-dessus, mais je n’ai pas envie simplement de faire choc. Je voudrais simplement vous faire percevoir où est la subtilité de tout ce problème. En deux mots. Quand on s’adresse à Jésus : « Fais que je voie » – ou que je voie –, on demande à Celui qui peut faire voir. Mais il ne faudrait pas confondre le pouvoir de faire voir qu’a Jésus et l’autorité et le pouvoir qu’ont les évêques. Les évêques n’ont pas le pouvoir de faire voir comme le roi le jour de son sacre avait le pouvoir de guérir les écrouelles. Ce n’est pas vrai. Les évêques ont le pouvoir de confirmer dans la vérité, c’est-à-dire qu’ils ne se substituent pas dans le "voir" à leur peuple. Ils sont là pour dire au peuple : « Ce que vous voyez est vrai ». Et c’est pour ça que quand Pierre dit des bêtises à la veille de la mort de Jésus, Jésus lui dit : « Quand tu seras revenu, confirme tes frères ».

Le ministère de l’évêque en priorité, mais aussi de tous ceux qui ont une charge ministérielle d’enseignement, c’est d’abord de confirmer dans le fait qu’on voit, ce n’est pas de voir à notre place. On peut tourner le problème dans tous les sens, un évêque ne peut pas se prendre pour Jésus Christ. Personne ne peut se prendre pour Jésus Christ sauf à perdre la raison. Nous sommes donc ici exactement devant le problème. Ce que nous avons à voir, il faut que nous puissions le voir, mais encore faut-il qu’on puisse nous confirmer dans ce qu’on voit, et pour confirmer dans ce qu’on voit, le premier devoir est de ne rien cacher.

C’est peut-être la pire chose de toute cette affaire, l’omerta, le fait d’avoir, ou de croire avoir le pouvoir de cacher ce que l’on ne veut pas que les autres voient. Ce n’est pas tolérable et ça met en cause la véracité du témoignage de l’Église, non pas heureusement dans les croyants, les membres du peuple de Dieu, vous et moi et tous les baptisés, mais dans ceux qui sont là pour confirmer notre foi. Non pas nous faire croire, non pas nous en faire voir, mais nous confirmer dans ce que nous voyons. C’est évidemment une chose extrêmement grave et tant que l’Église ne sera pas au clair là-dessus, elle fera effectivement surgir des doutes dans la qualité et la véracité de son témoignage.