MORT OU EST TA VICTOIRE ?

Si 27, 4-7 ; 1 Co 15, 54-58 ; Lc 6, 39-45
Huitième dimanche du temps ordinaire – Année C (25 février 2001)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

"Mort où est ta victoire ? Où est-il ô mort ton dard venimeux ? La mort a été engloutie dans la victoire." Ces exclamations triomphales de saint Paul dans la première épître aux Corinthiens que nous entendions tout à l'heure, nous invitent à réfléchir sur cette victoire, sur ce triomphe du Christ. Si cette victoire est si importante, si décisive, si elle est le centre même de notre foi et la raison d'être de notre présence ici, car nous ne sommes réunis que parce que le Christ est ressuscité, c'est donc que la mort est quelque chose d'extrêmement grave, une expérience profonde et décisive. Je vous invite à réfléchir sur le sens de la mort pour que nous puissions prendre pleinement la mesure de la victoire du Christ ressuscité. D'ailleurs, peu avant, dans cette même épître aux Corinthiens, Paul disait : "Le dernier ennemi vaincu ce sera la mort" (I Corinthiens 15, 26). Voilà donc que parmi tous les obstacles qui s'opposent au règne de Dieu, le mal, Satan, le péché, c'est la mort qui est l'ultime obstacle, comme le résumé de tout ce qu'il y a de mal dans le monde. saint Paul dit aussi : "S'il n'y a pas de résurrection des morts, si le Christ n'est pas ressuscité des morts, principe de notre propre résurrection, si c'est pour cette vie seulement que nous somme sauvés, alors, nous sommes les plus malheureux des hommes" (I Corinthiens 15, 18-20).

       Qu'est-ce donc que cette mort qui est l'ultime ennemie que le Christ est venu vaincre ? De nos jours, il est de bon ton et courant d'essayer de jeter une sorte de voile, de fumée, sur la mort. Notre civilisation s'efforce d'oublier la mort, de l'éclipser. Quand quelqu'un approche de la mort, on multiplie les efforts pour lui cacher sa situation. En réalité nous savons bien qu'il sait ! Mais c'est notre propre peur de la mort que nous préservons, et c'est pour cela que même avec les êtres les plus proches, les plus intimes, au moment où ils s'approchent de cette heure ultime, il est rare que l'on aborde de front cette question de la mort, elle est comme tabou. Vous savez qu'il existe même des pays où les morts dûment fardés, sont assis dans des salons comme s'ils allaient continuer la conversation qui s'est interrompue, ou prendre le thé avec leur famille, tant est grande la peur de la mort qu'on en refuse même la représentation la plus évidente.

       Qu'est-ce donc que cette mort dont nous avons si peur ? Nous aussi chrétiens, nous sommes victimes de cette même peur, car nous aussi nous essayons de jeter un voile sur cet évènement ultime, décisif, radical et définitif. Utilisant un autre réflexe, nous disons : nous savons que la mort ce n'est pas la fin, qu'il y a une vie après la mort, que nos morts sont auprès de Dieu, nous savons que nous ressusciterons et par conséquent, la mort n'est qu'un mauvais moment à passer et elle débouche sur la vie. Nous disons cela si vite et avec tant de hâte, nous passons si rapidement sur le moment intermédiaire, qu'au fond nous enlevons aussi de sa signification à cette mort. Ne pas regarder en face le drame de la mort, c'est par le fait même enlever aussi de la valeur, de la puissance, de la splendeur à cette victoire sur la mort, car précisément, si cette victoire est si importante, c'est parce que la mort est quelque chose de terrible, de difficilement dépassable. De la même façon, l'Incarnation de Dieu qui se fait homme, qui se fait notre frère, ne prend toute sa valeur que si nous avons pleinement conscience de la transcendance de Dieu. C'est parce que Dieu est Dieu, qu'Il est le Tout Autre, qu'Il est infini, sans commune mesure avec nous que le fait qu'Il se fasse notre proche prend toute sa signification et toute sa valeur. Il en va de même ici. C'est à la mesure du drame de la mort que nous pouvons comprendre la puissance d'espérance que représente la victoire de la Résurrection.

        Qu'est-ce que la mort ? Nous aurions peut-être un peu trop tendance à penser que c'est le passage d'une vie à un autre mode de vie, meilleur d'ailleurs, puisqu'il serait avec Dieu. Nous escamotons ce moment du passage qui est à proprement parler la séparation de notre âme et de notre corps, c'est-à-dire non pas la séparation de deux substances plus ou moins autonomes et capables d'avoir leur propre vie chacune de son côté, mais la séparation de notre structure la plus profonde : nous sommes divisés à la naissance même des moelles comme le dit l'auteur de l'épître aux Hébreux à propos de la Parole de Dieu qui vient nous séparer dans nos articulations les plus intimes et les plus profondes (Hébreux 4, 12). Oui, la mort, c'est la rupture de notre être, c'est la division. Nous le savons bien, le corps en l'absence de l'âme n'est plus le corps, il devient simplement un élément de ce monde, et il retourne dans le cycle cosmique. Nous imaginons trop facilement que l'âme elle, va se retrouver plus ou moins libérée de ce corps pesant, difficile, et qu'elle va pleinement jouir de cette autonomie.

        Nous oublions que l'âme n'est pas une substance pensante comme le croyait Platon, une substance pensante qui aurait sa propre autonomie et qui serait un peu par hasard affligée d'un corps qui lui ne pense mais au contraire est lourd d'exigences. L'âme c'est ce qui fait vivre le corps, c'est le principe de vie. Une âme sans corps, c'est un principe de vie qui n'a plus à faire vivre ce pourquoi elle est faite. C'est comme si nous imaginions un courant électrique sans ampoule, ou l'énergie d'un moteur sans machine à faire tourner. L'âme sans corps c'est un principe de vie qui n'a plus ce qu'il doit faire vivre. Même lorsque nous réfléchissons à l'âme comme principe de pensée ou principe d'amour, nous oublions trop facilement que nous réfléchissons à partir de ce que nous touchons, ce que nous voyons, ce que nous entendons, c'est notre corps qui pense par notre âme, c'est notre corps qui aime, grâce à notre âme. Nous ne sommes capables d'amour que dans l'union indissociable de notre âme et de notre corps, et quand deux êtres s'aiment, ce n'est pas seulement une communication angélique qui se passe entre eux, mais c'est une communication de chair et de sang, autant que de cœur et d'esprit. Alors, la séparation de l'âme et du corps est une violence semblable à une épée qui vient diviser l'être et le laisser pantelant, cassé, brisé. L'âme séparée du corps, c'est une situation violente, et cette violence qui nous est faite ne correspond ni à notre être, ni au dessein de Dieu. Nous n'avons pas été faits pour la mort, c'est écrit dans le livre de la Sagesse, Dieu n'a pas voulu la mort (Sagesse 1, 13). Il est le principe de la Vie et Il veut donner la Vie à tous les êtres.

       La mort, c'est une violence faite à notre vie et au dessein de Dieu. La mort c'est la division à la racine même de notre être. Mais c'est aussi la division dans tous les domaines : la mort nous sépare du monde, des autres. Nous le savons bien, un des aspects les plus terribles de la mort de nos proches, c'est de ne plus pouvoir les voir, les toucher, leur parler, communiquer avec eux. Il y a cette sorte de rupture dans la communication qui va prendre l'apparence d'une rupture de communion. La mort c'est la séparation dans tous les domaines et c'est pourquoi nous ne devons pas minimiser cette expérience. Elle est la plus terrible, et si nous ne savons pas d'expérience intérieure et pour cause, ce qu'est notre propre mort, cependant l'expérience de la maladie, de la vieillesse nous permet déjà de pressentir quelque chose de notre propre mort, cette sorte d'isolement progressif d'avec tout ce qui nous entoure, nous est proche, d'avec notre propre vie et notre passé, cette sorte de rétrécissement progressif de la vie qui annonce le moment de la rupture complète.

        Alors, me direz-vous, que pensez-vous de l'état de l'âme après la mort ? Cela fait partie de notre foi que dès l'instant de notre mort, notre âme se trouve en présence de Dieu. Si j'ose exprimer cela avec une image, je vais dire qu'il ne s'agit pas tellement d'une demeure bienheureuse de l'âme auprès de Dieu que d'une sorte d'aspiration de notre principe de vie par Dieu, qui est le principe universel de toute vie. Dieu c'est la Vie. Cette Vie divine va attirer à elle comme un aimant, notre propre principe de vie pour qu'il puisse redevenir à son tour principe de vie de notre corps au jour de notre résurrection. Il y a dans la situation de l'âme après la mort à la fois une violence dans sa séparation d'avec son corps et une sorte d'espérance par cet appel d'air que Dieu exerce sur l'âme pour la combler d'un surcroît de vie afin qu'elle puisse être le moyen et l'instrument de la résurrection de notre corps, pour nous permettre de retrouver la plénitude de notre être, de notre vie, de notre présence auprès de Dieu.

      Quant-à nous poser la question du délai entre notre mort et notre résurrection, je ne voudrais pas aborder cette question faute de temps. Je vous dirai seulement que le temps étant lié au monde, à l'univers, à la matière et donc à notre corps, nous ne pouvons pas imaginer ce que peut signifier un temps ou un délai pour une âme séparée de son corps. D'une certaine manière nous pouvons dire que du point de vue de notre corps s'étendront des siècles et des siècles avant le moment du jugement dernier et de la résurrection mais que du point de vue de notre âme ce délai n'existe pas puisque notre âme n'est plus dans le temps. Il s'agit d'un problème plus philosophique, laissons-le de côté pour le moment.

        Ce qui est important pour nous, c'est la mesure même de ce drame qu'est celui de cette rupture intérieure, de notre destruction, de notre déchirement intime qui s'accompagne du déchirement de tout ce qui nous entoure, avec tout ce que nous aimons. C'est à la mesure de ce drame de la mort que nous pouvons comprendre la victoire du Christ. Si la mort est essentiellement division, séparation, ceci nous explique aussi les paroles de saint Paul qui rapproche la mort du péché, quand il dit : "L'aiguillon de la mort, c'est le péché", et ailleurs d'une façon plus précise encore il dira :"Le salaire du péché, c'est la mort" (Romains 6, 23). Non pas que nous devions construire je ne sais quelle hypothèse attestant qu'avant le péché originel la mort n'existait pas, là n'est pas le but de l'Écriture. Ce que l'Écriture veut nous faire comprendre, c'est qu'il y a une connivence entre le péché et la mort, parce que le péché c'est aussi la division, la rupture de tout amour, division d'avec Dieu, d'avec nos frères et d’avec nous-mêmes.

        C'est cela le péché, la mort et le péché font cause commune, c'est la même œuvre de rupture, de séparation qu'ils opèrent et c'est pourquoi celui qui est le principe du péché, le tentateur, celui qui est aussi le principe de la mort est appelé le diable, "diabolos", ce qui signifie le diviseur. Il s'oppose au "symbolos", le symbole qui est au contraire le principe d'unification. Division en face de laquelle se tient le Dieu de toute communion. S'il n'y avait pas Dieu, alors oui, nous serions les plus malheureux de tous les êtres, parce que cette inéluctable marche vers la dissolution, la dégradation, la rupture ne serait pas entravée, mais Dieu, parce qu'Il est la Vie est le principe toute communion, de tout rassemblement, de toute réunion, de toute résurrection qui est la négation de la mort. La résurrection est la victoire sur la mort, victoire inimaginable et que nous ne pouvons pas nous représenter, victoire qui est simplement l'objet de notre foi : nous croyons que la vie, que la communion et l'amour sont plus forts que la mort. Le Christ a voulu aller jusqu'au fond de la mort et Il en a eu peur. Il a dit : "Père s'il est possible que cette coupe passe loin de moi."( Matthieu 26, 39)et encore : "Mon âme est triste jusqu'à la mort" (Matthieu 26, 38). Et Il est allé même jusqu'à vivre cette division, mystérieusement, d'avec son propre Père en disant : "Mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné ?" (Matthieu 27,46). Personne n'est allé aussi profondément dans l'expérience de la division, de la séparation et de la mort que le Christ, précisément parce qu'il est le principe de la Vie et que nul ne peut mieux comprendre l'horreur de la mort que Celui qui est principe de la Vie. Mais parce que Celui qui est la Vie a voulu aller jusqu'au tréfonds de la mort, Il a apporté au cœur de la mort la victoire. "Mort où est ta victoire? Mort, où est ton dard venimeux ?" La mort a été engloutie dans la victoire parce que l'amour est allé jusqu'à connaître l'horreur la plus terrible de la mort afin d'en être victorieux.

        Frères et sœurs c'est cela notre foi. Et si ce n'était pas cela notre foi nous serions voués au désespoir. Alors, nous sommes invités aujourd'hui comme chaque dimanche, comme chaque jour à ouvrir les yeux vers ce principe de Vie qu'est Dieu, vers ce principe d'unité, de réunification, de réconciliation, de rassemblement, vers ce principe qui nous fera de nouveau être nous-mêmes et être les uns avec les autres dans une inimaginable communion d'amour.

        Frères et sœurs, croyons en ce Seigneur de la Vie, en se Seigneur de la Résurrection, afin de pouvoir crier avec Paul : "Mort où est ta victoire ? La mort est engloutie dans la victoire".

        AMEN