SERVICE ET BONHEUR D'ENSEIGNER

Si 27, 4-7 ; 1 Co 15, 54-58 ; Lc 6, 39-45
Huitième dimanche du temps ordinaire – année C (2 mars 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, le petit florilège de sentences que nous venons de lire a de quoi fournir une bonne quinzaine de sermons : rassurez-vous, je ne m’arrêterai qu’à deux. Le premier est tout simple : « Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? » Pensez simplement aux relations de Messieurs Poutine et Trump : ça se passe de tout complément de commentaire.

Mais le second est plus intéressant, surtout pour nous : c’est la fameuse histoire de la poutre et de la paille. Cette petite parole de Jésus, sans doute l’une de ses inventions, ne se trouve pas auparavant dans les textes de l’Ancien Testament. Jésus a dit ici quelque chose de tellement marquant qu’on l’a vraiment retenu dans les communautés chrétiennes, de telle sorte que quand saint Luc rassemble toutes les paroles que Jésus avait dites, sans doute des milliers, il considère que celle-là est tellement importante qu’il faut la rappeler aux communautés. Pourquoi ?

C’est tout le problème de l’annonce de la parole de Dieu : quand on annonce la parole de Dieu, on ne s’en rend pas compte la plupart du temps, mais on est persuadé qu’on a raison. C’est d’ailleurs le grand péché des prédicateurs, j’en suis conscient. Quand on annonce la parole de Dieu, quel que soit notre rôle dans l’Église, on est dans la position de celui qui veut expliquer, qui veut donner des indications. Même le plus modeste des enseignants, dès qu’il est en face des étudiants, se sent plus doué qu’eux et plus à même de leur donner des explications. Dès qu’on annonce la parole de Dieu, on se sent capable de le faire et d’expliquer des choses que les auditeurs ne savent pas. Du coup, c’est une relation dissymétrique : celui qui enseigne sait mieux que celui qui est enseigné. La dynamique profonde de toute la vie des enseignants, et des parents avec leurs enfants, c’est toujours de penser qu’ils savent mieux, plus, et donc il faut exhorter à mieux savoir, à mieux exercer, à mieux appliquer.

De ce point de vue-là, il est évident – pas seulement pour des raisons de diplômes – que celui qui enseigne sait et il a toujours l’air ou la prétention de vouloir rendre meilleurs les autres. C’est le drame des enseignants : normalement, tous devraient se dire qu’ils enseignent sans être beaucoup plus capables que les autres, qu’ils ont aussi des lacunes. Mais allez faire reconnaître à un enseignant qu’il y a des lacunes dans son enseignement !

Toujours est-il que dans la première communauté, c’était la même chose : on voulait toujours être celui qui enseigne la parole de Dieu et donc on était dans un état supérieur aux autres, on voulait leur dire ce qu’il fallait faire et on était très content de soi. C’est quelque chose qui a véritablement marqué les premières générations de l’Église, peut-être encore plus que les nôtres aujourd’hui (nous, nous avons courbé l’échine, nous disant « c’est notre curé qui sait, j’écoute ce que dit mon curé et j’ai la foi du charbonnier »). Mais à cette époque, on n’avait pas la foi du charbonnier, on avait vraiment envie de comprendre et celui qui vous faisait comprendre était flatté par le fait qu’il pouvait donner des indications aux autres. On entre dans un jeu où on se dit qu’il faut améliorer les autres. Et la meilleure façon d’améliorer les autres, c’est de dire ou de faire remarquer les failles ou les choses qui ne vont pas. À ce moment-là, chaque enseignant devient un père-la-morale, qui sait tout, et à certains moments, c’est assez pénible.

Or, le Christ Lui-même dit : « Quand vous voulez transmettre la parole de Dieu, quand vous voulez vous apprendre les uns aux autres quelque chose, il faut que vous soyez prudents : pas d’excès de zèle. » Cette sentence de Jésus sur ceux qui doivent faire attention à la poutre qu’ils ont dans l’œil (en réalité, ils se sentent déjà supérieurs aux autres) les met en garde : ils se mettent dans une situation de supériorité qui peut être mal prise non seulement par les autres mais d’une certaine manière également par eux-mêmes.

Je crois qu’il n’y a pas de formulation aussi critique de la relation de maître à disciple que celle-là : chaque fois que l’on veut enseigner, il faut savoir qu’on n’enseigne pas pour affirmer sa supériorité. De même qu’être chrétien, c’est témoigner du Salut mais ce n’est pas être sauveur, de même, enseigner la parole de Dieu, partager l’évangile avec les autres, ce n’est pas être le maître qui enseigne ou qui explique. Nous sommes tous, d’une certaine façon, enseignés, et malheur au prédicateur s’il perd cette condition d’être enseigné lorsqu’il enseigne. Toute la tâche de l’éducation est là et c’est ce que Jésus est venu dévoiler : si vous voulez véritablement enrichir le cœur de vos frères, ne commencez pas à dire que vous savez mieux que les autres.

Est-ce que l’on a toujours ce réflexe-là, même dans les choses les plus humbles qui sont la pédagogie la plus ordinaire avec les enfants, avec les petits… ? En réalité, c’est la grandeur de l’enseignant de se mettre au même niveau, voire à un niveau inférieur à celui de l’enseigné. Les bons, les vrais professeurs sont ceux qui savent ce que c’est d’avoir été insuffisant, ignorant ou ayant besoin d’apprendre. En revanche, ceux qui veulent absolument enseigner en disant : « De toute façon tu n’y connais rien, je vais te sortir de ton ruisseau pour te faire découvrir ce que tu es, mais d’abord je vais te faire les reproches que tu ne sais rien, » ceux-là manquent absolument d’une chose extraordinaire, mais ce n’est plus du tout le langage des médias, qui s’appelle l’humilité. L’humilité, c’est savoir qu’il y a un certain nombre de choses que l’on connaît, mais on ne les enseigne pas parce qu’on est supérieurs à ceux qui ne les connaissent pas, on les enseigne parce qu’on est heureux de partager avec eux ce qu’on a découvert.

C’est le secret de l’annonce de la mission et de l’évangélisation. C’est pour cela qu’il ne faut pas se doper avec des moyens de communication, on ne s’en rend pas compte, mais avec les moyens de communication, on est en train de se gonfler les yeux avec la poutre d’internet, c'est-à-dire croire qu’on a les moyens de communiquer alors que ces moyens même nous ont été donnés.

Frères et sœurs, c’est un bon chemin pour entrer dans le Carême. Si nous considérons qu’annoncer l’évangile, partager en famille la joie de l’évangile, être au service des enfants, c’est toujours retirer la paille qui est dans leurs yeux : non, c’est simplement essayer de voir la limite de nos moyens, pas d’excès de zèle, pas de supériorité, le fait de savoir ne nous donne aucun prestige, il nous donne simplement une exigence plus grande de service.

Nous sommes à la veille du Carême, quand nous allons y entrer, il faut que non seulement nous comprenions cela, mais que nous l’intégrions vraiment à notre manière d’être, de servir et de vivre ensemble, car le secret de la communion entre les membres d’une même famille comme entre les membres d’une même Église, d’une même communion, c’est précisément cela, savoir que ce que nous sommes, ce que nous réalisons, nous ne le réalisons pas par la force de cette extra-lucidité que nous avons parfois envie de nous attribuer, mais simplement par la simplicité, le bonheur et l’humilité de le partager. Amen.