RECONNAÎTRE LA VÉRITÉ A SES FRUITS

Si 27, 4-7 ; 1 Co 15, 54-58 ; Lc 6, 39-45
Huitième dimanche du temps ordinaire – année C (27 février 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Le petit passage de l’évangile que nous venons d’entendre ressemble à un patchwork. Luc y a rassemblé, dans une sorte de grand discours inaugural, des points forts de la conduite pratique, concrète, de ses disciples. Cela revêt nécessairement un côté un peu décousu. Tout se passe comme si Luc, ayant déjà choisi les passages les plus importants et décisifs, se rendait compte qu’il en manquait et faisait un copier-coller pour terminer ce discours de Jésus. Il s’y trouve donc une part de composition littéraire de la part de l’évangéliste. Trois thèmes méritent ici d’être évoqués pour en mesurer les conséquences pour notre propre comportement personnel.

La première petite parabole de Jésus se demande si un aveugle peut guider un autre aveugle. Pour guider un aveugle, il vaut mieux évidemment choisir une personne ayant une bonne vue. Que signifie en réalité cette situation un peu provocatrice ? Dans le monde grec en particulier (Luc écrit en grec), le mot " aveugle" n’a pas tout à fait le même sens qu’aujourd’hui. Pour nous, le mot (qui date environ du XIIIe siècle) signifie être privé de ses yeux. En grec et à l’époque de Luc, le mot "aveugle" (le vocabulaire concernant la cécité est important dans l’Ancien Testament) signifie "enfumage", dans les deux sens du terme. C’est avoir les yeux et le corps "enfumés". Mais le mot s’applique autant à l’incapacité de voir qu’à ce qui devrait être vu. L’"enfumage" est collectif en quelque sorte. L’"enfumé" est celui qui a les yeux embrouillés, qui ne voit plus. Mais la chose qu’on devrait voir et qu’on ne voit pas est aussi dite "enfumée".

Comment un aveugle pourrait-il conduire un autre aveugle ? C’est à interpréter selon le sens strict d’"enfumé" : celui qui ne voit pas et ce qui n’est pas vu. L’aveuglement n’est pas seulement une blessure au sens sensoriel. La communication ne passe plus, on ne voit plus le réel, lui-même "enfumé" à nos yeux. Qu’est-ce que cela indique pour notre propre manière de faire ? Dans quelle situation sommes-nous tous à la fois "enfumés" (aveugles) et "enfumeurs" (empêchant les autres de voir) ? Nous vivons dans une société qui, par le débordement, le délire de l’information, arrive à des capacités d’"enfumage" peu banales. C’est comme si l’excès d’information nous empêchait de voir, comme si la façon de nous présenter les choses n’avait comme résultat que de l’"enfumage".

Le monde grec était sensible au fait que pour voir, il fallait deux critères : d’abord que la réalité se montre à nous, ensuite que nos yeux ne soient pas "enfumés" pour pouvoir l’accueillir. Jésus critique – on ne trouve cela nulle part ailleurs – le fait que l’on n’y voie rien avec comme corollaire que les choses ne sont pas faciles à voir. La vérité même des grands problèmes actuels baigne la plupart du temps dans l’"enfumage", autant parce que nous n’arrivons pas à voir que parce que les choses n’arrivent pas à se faire voir. Jésus fait alors une remarque sur laquelle nous devrions être plus attentifs. Nous croyons voir, mais c’est plus compliqué que nous le pensons : nous sommes depuis Descartes surtout, des passionnés de l’évidence, et nous avons raison d’une certaine façon. Mais il faudrait se souvenir que pour bien voir, il faut avoir les yeux grands ouverts et savoir discerner les choses qui se présentent à nous dans leur vérité.

C’est pourquoi Jésus dans un deuxième temps accentue le défaut de la vision. Il montre que la vision est aussi très dépendante de ce que l’œil est capable de percevoir, en particulier dans la relation interpersonnelle. Comment se fait-il que nos yeux voient parfois les défauts des autres et ne voient pas ces mêmes défauts à la puissance 10 dans notre propre existence ? On ne peut pas se cacher derrière le fait que les autres ne voient pas, pour croire que nous-mêmes, nous voyons. C’est une leçon d’esprit critique assez extraordinaire et Jésus trouve utile d’en faire part à ses disciples : « Vous ne serez jamais en pleine possession de votre vision, et même si peu en sa possession qu’à certains moments vous croirez voir alors qu’en réalité vous n’avez même pas vu que votre œil était "enfumé" ».

 Jésus intensifie ici le drame de la relation, de la connaissance des uns avec des autres. Qui d’entre-nous accepte facilement d’avoir une poutre dans son œil, forme de cécité totale ? C’est une mise en garde à la fois humaine et spirituelle. La réalité du jugement pour atteindre la vérité n’est pas toujours aussi évidente qu’on croit. La vérité n’est pas l’opinion publique, ni ce que pense mon entourage, ni ce qui se dit ou est guidé dans mon jugement par mes passions. Il y a une ascèse du "voir" pour voir la vérité. Même quand on l’aura vue, il faudra toujours se souvenir qu’on l’a vue à la mesure de notre capacité de voir de nos propres yeux. Voilà ce deuxième conseil de Jésus ; il nous fait comprendre que la réalité même de la communication, chose la plus naturelle et la plus évidente, n’est pas si simple que cela.

La troisième parole de Jésus est à la fois la plus dramatique et la plus inquiétante : c’est l’histoire de l’arbre et de son fruit. On peut admettre que notre organe visuel soit défaillant ou que nous nous contentions de vivre dans le brouillard.  Mais plus difficile est de convenir que nous ne sommes pas capables de voir et d’être mis devant des réalités – les fruits – qui la plupart du temps nous surprennent. Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin sur les temps qui courent. On reconnaît l’arbre à son fruit. Du coup, on ne peut pas le reconnaître au printemps. On le reconnaît à l’automne quand on voit les fruits qui mûrissent sur les branches de l’arbre et quand on goûte le fruit. Nous sommes toujours à retardement, et même à certains moments, on n’y voit encore pas clair.

C’est une condition de la vision du jugement et de notre rapport à la vérité dans notre propre existence. Même quand il se passe quelque chose, nous sommes contents de voir les arbres fleurir et on croit reconnaître l’arbre à ses fleurs, mais on ne le reconnaît qu’à ses fruits. C’est une grande énigme pour nous-mêmes parce que nous nous reconnaissons nous-mêmes ou nous nous faisons connaître par nos fruits, parfois des fruits abîmés. Dans le même temps, nous devons avoir la patience de discerner ce qu’il faut voir alors que la plupart du temps, nous pensons savoir ce qu’il en est avec un jugement un peu rapide. Aujourd’hui, on voit que soixante-dix ans de totalitarisme dans un état puissant sont encore capables de porter des fruits absolument délétères. Qui s’en était aperçu ? Qui n’avait pas dit à un moment ou à un autre que maintenant c’était la paix ? Nous reconnaissons l’arbre à ses fruits.

La vérité, la reconnaissance de la vérité est le fruit d’une longue patience. C’est cela qui est difficile, même dans notre vie individuelle. Par l’éducation, par l’information, on voudrait que tout le monde soit immédiatement au courant de la vérité. Ce n’est pas vrai car la caméra de télévision ne voit pas davantage dans l’immédiateté les fruits d’une pensée, d’une action, d’une décision. En voici la preuve. Il a fallu beaucoup de temps pour se rendre compte où cela conduisait.

Frères et sœurs, cela nous oblige à voir quel est le fondement de notre jugement en matière de vérité. Il n’y a que Jésus qui pouvait nous le dire en disant : « Je suis la Vérité ». Mais il faut que nous soyons plus exigeants sur le mystère de la Vérité comme ce qui se donne à voir dans tous les sens du terme et dans certaines conditions. Ne pas croire que la perception de la réalité se fait dans l’immédiateté de nos réactions, de notre jugement, de nos passions, de nos préférences. Cela fait partie des fondamentaux de la condition humaine. Nous sommes confrontés à une sorte d’opacité du réel, au fait que nos yeux tant de notre corps que ceux de notre intelligence, sont très limités dans leur acuité visuelle.

Nous ne pouvons percevoir la Vérité que dans le temps avec cette lente maturation absolument indispensable et exigeante pour savoir reconnaître là où elle est et là où elle n’est pas. Sinon nous risquons toujours de vivre nous-mêmes "enfumés" dans un monde "enfumé".