ENTRER DANS LE MYSTÈRE DE LA MISÉRICORDE
1 S 26, 2+7-9+12-13+22-23 ; 1 Co 15, 45-49 ; Lc 6, 27-38
Septième dimanche du temps ordinaire – Année C (23 février 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
En premier lieu, Jésus nous demande d'aimer nos ennemis, cette chose si difficile de pardonner à ceux qui nous ont fait du mal, ou pire encore qui ont fait du mal aux êtres qui nous sont chers. Problème immense et sur lequel nous butons bien souvent. Et puis, dans la deuxième partie de ce texte, Jésus nous parle de la miséricorde.
Comme nous avons déjà eu l'occasion de parler à diverses reprises du pardon et de l'amour des ennemis, si vous le voulez bien je vous propose de réfléchir plutôt aujourd'hui sur la miséricorde, sur ce que recouvre ce mot mystérieux propre au vocabulaire chrétien.
Nous parlons souvent de la miséricorde de Dieu, nous le supplions d'être miséricordieux à notre égard et ce mot de "miséricorde" évoque Dieu qui pardonne, l'indulgence de Dieu pour ces pauvres que nous sommes. Et nous évoquons volontiers à ce propos le geste large et paternel de Dieu qui se penche vers nous et qui, avec un sourire à la fois navré et affectueux, accepte de ne pas tenir compte de nos incartades et nos péchés. Mais je vous ferai remarquer tout d'abord que dans cet évangile, Jésus nous demande non seulement de faire appel à sa miséricorde, mais encore d'être nous-mêmes miséricordieux avec nos frères comme Il est miséricordieux à notre égard. Et vous vous souvenez certainement de la béatitude qui dit : "Bienheureux les miséricordieux car il leur sera fait miséricorde". Alors puisque la miséricorde n'est pas seulement une qualité divine que nous devons implorer, à laquelle nous devons nous recommander, mais aussi quelque chose qui relève de notre vie, qui doit exister dans notre propre cœur, il est peut-être important que nous comprenions exactement ce que signifie ce mot de "miséricorde".
Volontiers nous ferions une équivalence entre la miséricorde et la pitié. Or c'est un contre-sens complet. La pitié n'est pas un sentiment très évangélique, ni même très beau. La pitié consiste à regarder l'autre qui est en bas du haut de notre grandeur. La pitié, c'est le sentiment du juste confronté avec le pécheur, de celui qui est heureux et qui est fort à l'égard de celui qui est malheureux et qui est faible. La pitié, c'est l'attitude de celui qui a à l'égard de celui qui n'a pas. Dans la pitié entre toujours la conviction de notre supériorité, même si nous acceptons de ne pas nous en contenter et de condescendre à nous intéresser à ceux qui rampent sur le sol ou dans la boue. Dans la pitié, il y a toujours, secrètement, une sorte de mépris de l'autre.
La miséricorde n'a rien à voir avec cette sorte de condescendance que d'ailleurs, souvent, nous prêtons à Dieu. Et quand nous disons que Dieu est miséricordieux, nous nous imaginons toujours que du haut de sa sainteté et de sa transcendance, Dieu jette un regard apitoyé sur ces pauvres petits êtres que nous sommes, un peu comme Gargantua, assis sur les tours de Notre Dame, regarde ces fourmis que sont les hommes et qui s'agitent dans la rue. Nous pensons volontiers que Dieu laisse tomber négligemment, avec un regard de bienveillance distraite, un petit peu de bénédiction sur ces pauvres êtres qui en ont tellement besoin et qui, de toute façon, sont si misérables. Et puisque, nous, nous sommes de bons chrétiens, invités par Jésus à la miséricorde, nous qui sommes vertueux, et qui avons la chance d'avoir la foi, eh bien, nous acceptons de ne pas nous détourner de tous ces pécheurs qui nous entourent, ces gens de mauvaise vie et de mauvaises mœurs, et au lieu de les rejeter ou de les ignorer, nous acceptons de prêter quelque attention à tous ces hommes sans foi, sans vertu que nous croisons si souvent dans la rue.
Mais, frères, il ne s'agit pas du tout de cela dans l'évangile. "Miséricorde", c'est en fait un mot extrêmement beau. Il vient de "misère" et de "cœur", puisqu'en latin "cœur", ça se dit "cor", "cordis", le suffixe "corde", c'est le radical du mot latin qui signifie le cœur. Avoir de la miséricorde, c'est avoir un cœur accordé à la misère, non pas un cœur accordé à la misère par une sorte de forcing où nous voudrions, malgré nos vertus et nos bonheurs, essayer de comprendre tant bien que mal la misère de ceux qui nous entourent, mais un cœur accordé à la miséricorde parce qu'il se sent participant de la misère de celui qui est misérable.
Quand Dieu a voulu nous sauver, Dieu n'a pas fait au-dessus de nos péchés un geste large de pardon et d'oubli, Dieu est venu parmi nous. Il s'est fait semblable à nous, Il a voulu connaître tout de notre misère. Non seulement, Il a voulu partager nos misères, nos souffrances, mais d'une façon extraordinairement mystérieuse, Lui qui est sans péché, selon la parole de Paul, "Il a été fait péché", Il a pris sur Lui le poids de notre péché, Il a pris sur Lui l'horreur et la déchirure et toute cette sorte de dégradation intérieure que représente le péché. Oui, Jésus a été fait péché, Il a été fait misère, Il a voulu comprendre notre misère en se faisant misérable avec nous. Ce n'est pas par un surcroît de sa sainteté v que Dieu a comblé notre déficit, c'est en descendant au plus profond de notre misère que Dieu est venu guérir cette misère. On ne guérit pas le mal de loin, il n'y a de guérison que par l'amour qui vous fait partager la souffrance de celui qui souffre, la misère de celui qui est dans le malheur, qui vous fait partager même l'horreur de cette séparation d'avec Dieu de celui qui est pécheur : "Mon Dieu, pourquoi M'es-Tu abandonné ?" Mystère de ce Christ qui descend jusque dans les plus grandes profondeurs des abîmes du cœur de l'homme.
C'est cela la miséricorde de Dieu. Ce n'est pas, encore une fois, la sainteté qui se penche sur la pauvreté, la miséricorde de Dieu, c'est Dieu qui s'anéantit Lui-même, comme le dit saint Paul dans l'épître aux Philippiens : "Lui qui pouvait revendiquer le rang qui l'égalait à Dieu, il s'est anéanti Lui-même", Lui qui pouvait se glorifier de son rang de Dieu, il s'est fait esclave, Il est descendu plus bas encore, jusqu'à la mort, à la mort de son corps et à cette mystérieuse mort du péché qu'Il a endossé pour nous guérir. Voilà la miséricorde de Dieu, voilà cette chose extraordinaire, à peine compréhensible, c'est cela l'infini, la transcendance de l'amour de Dieu : pouvoir, Lui pour qui le péché est une horreur que nous pouvons à peine imaginer, car le péché, c'est le manque d'amour. Et pour Dieu, qui est amour, le manque d'amour, c'est quelque chose d'inimaginable, d'incompréhensible, d'atroce, d'abominable, eh bien, ce péché, il l'a pris sur Lui, il l'a mis sur ses épaules avec le poids de la croix et Il en est mort, Il en est mort d'amour, Il en est mort d'écrasement, Il en est mort déchiré, lacéré, défiguré, n'ayant même plus l'apparence d'un homme, combien moins celle d'un Dieu !
Alors qu'est-ce donc que la miséricorde pour nous, frères ? Nous n'avons pas, nous, à revendiquer le rang qui nous égalerait à Dieu. Nous n'avons pas à descendre du ciel, nous sommes déjà sur la terre, et bien terrestres et terreux, nous n'avons pas à renoncer à la gloire qui serait la nôtre. Nous n'avons pas à endosser les péchés, nous sommes déjà pécheurs. Pour nous, la miséricorde c'est d'abord reconnaître notre pauvreté, rejeter cette tentation qui est la nôtre de nous croire vertueux parce que nous avons fait tel ou tel petit effort, que nous avons telle ou telle petite vertu, toutes sortes de choses qui sont si dérisoires, si médiocres. Nous avons à prendre la mesure de notre propre misère et à nous sentir en communion avec la misère de nos frères.
Pour nous, être miséricordieux, c'est communier à la pauvreté de ceux qui sont pauvres, c'est nous savoir pécheurs avec les pécheurs et c'est en quelque sorte partager cette pauvreté, partager ce péché et nous présenter à Dieu dans l'humilité qui est notre vérité profonde et qui est celle aussi de nos frères. Et ainsi nous pouvons venir vers Dieu comme ce publicain qui se tenait au fond du Temple et qui disait : "Seigneur, je ne suis pas digne de m'approcher de Toi". Il ne pensait pas au péché des autres, il pensait d'abord à son propre péché. Et par le fait même, son cœur se trouvait en accord avec celui des autres pécheurs, dans une même pauvreté, dans une même misère, dans une même supplication, dans un même appel.
Voilà ce qu'est la miséricorde. Frères et sœurs, la caractéristique du chrétien ce n'est pas d'être un surhomme, le chrétien n'est pas quelqu'un qui dépasse les autres par ses performances et par sa vertu. Le chrétien n'est pas quelqu'un qui a réussi, fût-ce dans le domaine spirituel. Le chrétien, c'est un pauvre, mais qui se sait pauvre, qui s'accepte tel, devant Dieu, qui se présente non seulement avec sa pauvreté, mais avec celle de tous ses frères, se tenant par la main avec tous ces pauvres qui, de génération en génération, défilent sur la terre, pour nous tourner vers Celui qui a voulu se faire pauvre avec nous pour que la seule vraie richesse, qui est son amour, soit communion avec nous, communion entre Lui et nous, et entre nous et tous nos frères. La miséricorde, c'est ce visage de l'amour, aussi bien de l'amour que nous avons pour Dieu que de l'amour pour nos frères, ce visage de l'amour qui naît dans le cœur d'un pauvre à l'égard d'un autre pauvre. Ce sentiment qui est à la fois humilité et en même temps confiance, espérance, car si Dieu a voulu venir jusqu'au fond de notre abîme, jusqu'au fond de notre pauvreté, si Dieu a voulu venir jusque-là, quelle n'est pas la grandeur de cet amour et comment n'aurions-nous pas une confiance sans limité pour un amour pareil qui pourra tout pour nous ? Quelle est la misère qui pourra résister devant un amour capable d'une telle humiliation, capable d'un tel anéantissement ?
Alors, frères et sœurs, accordons notre cœur à la misère de nos frères, parce que nous prenons d'abord conscience de la misère de notre propre cœur. Et à ce moment-là remettons-nous entre les mains de Celui qui a voulu partager notre misère pour y apporter la lumière éblouissante de son amour devant laquelle toute misère est transfigurée et devient entrée dans la communion éternelle avec Dieu.
AMEN