AIMEZ VOS ENNEMIS. QUELS ENNEMIS ET DE QUEL AMOUR ?

Lv 19, 1-2.17-18 ; 1 Co 3, 16-23 ;  Mt 5, 38-48
Septième dimanche du temps ordinaire ; année A (22 février 1987)
Homélie du Frère Michel MORIN

Frères et sœurs, lorsque nous écoutons ou lisons l'évangile, on ne se tourne pas d'abord vers soi-même pour savoir ce qu'il va nous dire, mais vers le Seigneur pour qu'Il nous révèle son vi­sage : Il est Verbe de Dieu fait chair, et cette expres­sion ne désigne pas uniquement le Christ quand Il nous parle, mais le Christ comme Parole qui révèle Dieu. Tournons donc nos regards vers le Christ Jésus? Il est venu sur la terre pour nous demander de faire avec Lui un mille, et nous avons refusé. Il est venu sur la terre pour nous demander quelque chose à Lui donner, et nous avons dit non. Il est venu sur la terre comme notre ami, et nous nous sommes comportés comme son ennemi. Il est venu sur la terre comme le Fils du Père, et nous n'avons pas voulu le recevoir ainsi. Il est venu chez les siens pour les délivrer des liens du péché et nous lui avons fait un procès. Il est venu sur la terre nous tendre la joue, pour que nous puissions par un baiser dire notre amour pour le Père, nous Lui avons donné le baiser de la trahison. Il est venu chez nous pour nous donner le salut de Dieu, et nous n'y avons pas répondu. Cet évangile a comme centre le visage de Jésus-Christ, mais nous l'avons regardé comme un ennemi, et ennemi, nous l'avons mis à mort, c'est de bonne guerre.

Ce discours de Jésus se situe dans ce qu'on appelle "le Sermon sur la montagne". Les grands théologiens moralistes l'ont toujours considéré comme le cœur, la source de la morale chrétienne, et même de tout agir humain. Quand les moralistes ont appuyé leurs raisonnements et leurs arguments sur d'autres textes ou d'autres réalités que le discours sur la mon­tagne, l'enseignement de l'Église est devenu morali­sateur et contraignant, car il perdait la source de toute morale et de tout agir chrétien, c'est-à-dire une per­sonne, et non pas une Loi, une personne qui est le Fils de Dieu, une personne divine et historique, qui a vécu dans sa chair l'inimitié, l'hostilité, la persécution, la haine, et enfin la destruction.

C'est pourquoi il nous faut un instant bien ré­fléchir à ce que le Christ veut aujourd'hui nous dire. Et je vous rappelle que le sermon sur la montagne, base, raison au sens latin du mot, c'est-à-dire cause, principe, et pas uniquement raisonnement, ce texte, fondement de la morale chrétienne, commence par ces mots, écoutez bien : "Bienheureux ", car tel est le but, la finalité de l'enseignement moral de l'Église nous donner le bonheur en nous rendant capables d'ac­cueillir le bienheureux, la personne de Jésus Christ. Il faudrait qu'en ces temps où l'Église cherche à affiner son discours moral, que ceux qui en parlent, quelle que soit leur situation, puissent toujours se souvenir que la source de toute morale et de tout agir, c'est Jésus Christ, et rien d'autre, que le but de toute morale et enseignement, même quand ils paraissent aller à l'encontre de ce que pense ou fait la majorité, c'est toujours pour le bonheur, le bonheur de l'homme en communion avec son Dieu.

Ceci nous permet de réfléchir sur une seule des paroles de Jésus : "Aimez vos ennemis", pas simple ! Nous n'arrivons même pas à aimer nos amis. Jésus nous dit dans l'ancienne Loi, il a été dit : "œil pour œil, dent pour dent", quelle belle justice, car il ne faut pas faire aux autres plus de mal qu'ils ne nous en ont fait souvent nous n'en sommes même pas encore là. Or Jésus nous demande d'aller beaucoup plus loin, alors que nous nous rendons compte que nous som­mes incapables de vivre ce qui était demandé lors de la première Alliance. "Aimez vos ennemis". Un scribe est venu un jour demander a Jésus : "Qui est mon prochain ? " Jésus lui a raconté la parabole du Samaritain, en signifiant que c'est un étranger qui a été le prochain de l'homme blessé, que cet étranger était la figure de Jésus lui-même venant apporter la guérison et le salut à l'homme. Et je voudrais poser la question, aujourd'hui : "Et qui est mon ennemi ?" Au sens strict du mot grec "ennemi " désigne celui qui est contre nous, en état d'hostilité déclarée contre nous. Et Jésus le pense ainsi puisqu'Il dit aussitôt après : "Priez pour vos persécuteurs".

Mais je voudrais aller plus profond que la simple exégèse du texte. Au début de cette homélie, nous nous sommes situés comme ennemis par rapport au Christ Lui-même mais l'ennemi c'est aussi nous tous, car nous le savons, à partir du moment où nous traitons Dieu en ennemi de nous-mêmes, les autres le deviennent aussi, car vous savez bien, nous n'avons qu'un seul cœur pour aimer ou ne pas aimer Dieu, les autres et nous-mêmes. L'ennemi, c'est toujours celui avec qui, pour une raison ou une autre, Jésus en situa­tion d'hostilité, d'incompréhension, de fermeture, de refus, de négation, voire de destruction. L'ennemi, c'est chacun d'entre nous vis-à-vis de lui-même, cha­cun d'entre nous vis-à-vis de son frère, de son ami, de son épouse, de son patron ou de son employé, à partir du moment ou s'installe dans la relation, un germe de destruction, de suspicion, d'accusation. Car le regard que je porte sur l'autre peut en faire mon ennemi. Alors qu'est-ce que ça veut dire : "aimer ces gens-là" ? Vous le savez, vous vous en souvenez peut-être, il y a un an ou deux, j'avais prêché sur ce mot "amour", en essayant de distinguer dans l'évangile, à partir des mots grecs "eros", "philia" et "agape". Le sens spéci­fique de l'amour chrétien. Je vous rappelle très rapi­dement que le mot "eros", surtout chez Platon, signi­fie cette sorte d'amour fou, absolu qui nous emporte vers l'irrationnel, le divin, si vous voulez, ce qui est tout à fait juste, digne et beau. A la "philia" corres­pond plutôt l'amour d'amitié tissé de réciprocité, d'at­tention, de respect, de contemplation de la beauté intérieure de l'autre. Or les auteurs du Nouveau Tes­tament n'emploient jamais ces mots-là pour désigner l'amour dont parle Jésus. Et les Pères latins feront la même chose, ils n'emploieront pas le mot "aimer ", mais plutôt le terme "dilectio", puis "caritas". Cela veut dire que lorsque l'on parle d'aimer ses ennemis, il s'agit non pas d'abord de mettre en exercice nos sen­timents humains, notre affection humaine, nos capa­cités d'aimer. Il ne s'agit pas d'étendre par la généro­sité notre bienveillance à tous, ce que nous avons tant de mal à faire avec nos proches. Il ne s'agit pas d'aller puiser dans nos pauvres cœurs déjà bien fatigués d'aimer, un peu plus d'amour pour un peu plus de personnes, ni non plus de faire de nos ennemis, des amis. C'est bien clair dans l'évangile. Il faut passer à un tout autre niveau de relation en trouvant une autre origine d'amour, à cause d'une autre destinée de l'amour.

Qu'est-ce que cela veut dire ? saint Paul nous éclaire par ce verset de l'épître aux Romains : "l'Amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l'Esprit saint qui nous fut donné. Et la preuve que Dieu nous aime, c'est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous" (Ro­mains 8), alors que nous nous sommes faits ses en­nemis, le Christ nous a aimés, en nous donnant la preuve de l'excellence de cet amour, le don de sa vie. Comment aimer nos ennemis ? Non pas avec l'amour de notre cœur humain, mais avec l'amour qui vient de Dieu, répandu en nos cœurs par l'Esprit Saint, et dont la preuve est la mort de Jésus-Christ, preuve que nous allons célébrer et manifester aujourd'hui encore, dans la Pâque de son eucharistie. Voilà, frères et sœurs, la seule source, la seule raison qui nous permet d'accep­ter d'entendre et de commencer à vivre cette parole de Jésus : "Aimez vos ennemis". Tant que nous resterons au niveau des sentiments humains, les meilleurs soient-ils nous n'arriverons pas à vivre cette exigence, car elle n'est pas un article de loi, mais elle est le don d'une personne. Don de l'amour de Dieu, c'est-à-dire de Dieu Lui-même, car Dieu est amour, et ce don nous est donné dans l'Esprit saint que nous avons reçu au baptême, donc nous pouvons vivre ce com­mandement de Dieu, nous n'avons aucune raison de dire , "il est impraticable ". Humainement, oui, cent fois oui, chrétiennement non, car ce qui est impossible à l'homme est possible à Dieu, et Dieu le rend possi­ble pour tout homme qui accepte, dans sa vie, de re­cevoir le Don de son amour divin. Ce qui nous est demandé à chacun : un surcroît d'amour que nous n'allons pas puiser dans nos pauvres cœurs qui s'es­soufflent à force de mal aimer, mais dans le cœur de Dieu. Jean Guitton l'exprimait ainsi "l'amour c'est beaucoup plus que l'amour". Et Julien Green écrivait : "Je crois à la charité et je crois que ce qu'il faut d'amour à l'homme lui est donné par l'amour même, c'est-à-dire le saint Esprit". En dehors de cela, il n'y a pas de morale valable, pas de morale du bonheur c'est-à-dire de l'établissement entre nous et les autres de la relation que Jésus est venu créer et instaurer entre Lui et nous.

Ceci m'amène à trois brèves réflexions, pour conclure, au moins aujourd'hui.

- Première réflexion. Vous le voyez bien, nous ne sommes plus au niveau de la spontanéité sympathique, bienveillante et affectueuse. Il va nous falloir un acte de volonté, une adhésion de tout notre être, de notre intelligence, de notre responsabilité et de nos décisions. Et c'est pour cela que l'amour de Dieu est un commandement. Il ne naît pas de nous-mêmes, il faut donc y adhérer, et cela demande un acte de volonté radical, à la racine même de notre être et de ce que nous sommes. C'est notre façon de ré­pondre à l'amour de Dieu que de l'accueillir librement et volontairement pour le laisser s'exercer dans toutes les situations et dans tous les actes de notre vie. Mais ceci ne peut se faire que si nous sommes plongés dans l'Amour de Dieu, comme un fleuve est soumis à sa source. Jean Giono écrivait : "pour apprivoiser quoi que ce soit, il faut longtemps être son domestique", si nous pouvions longtemps être domestiques de l'amour de Dieu, nous apprendrions à nous apprivoiser les uns les autres, dans l'amour de Dieu.

- Deuxième réflexion. Je vais plus vite parce qu'on me fait signe qu'il faut arrêter. J'étais hier et avant-hier au colloque sur Pie XII, et la parole qui a été le plus souvent répétée, c'était : "Je n'ai qu'une demi-heure pour parler", moi je n'ai que douze mi­nutes. Cette deuxième réflexion, c'est très important : tout agir chrétien, tout enseignement de la morale de l'Église, ne consiste pas en l'accomplissement des préceptes d'une loi, mais de vivre une expérience mystique. Cela vous étonne que la morale soit une mystique, mais si elle n'est pas ça, qu'est-ce qu'elle est ? Une chose rebutante, contraignante, et nous n'en avons que faire, il ne nous reste plus qu'à nous taire. La vie dans la morale chrétienne est une expérience mystique. Pourquoi ? parce qu'elle nous fait entrer par le don de l'Esprit saint dans le mystère de la commu­nion d'Amour de Dieu pour les hommes, afin de pou­voir la vivre avec les autres. Jésus le signifie très clai­rement et sans équivoque aucune dans la dernière phrase de l'évangile de ce jour : "soyez parfaits comme votre Père du ciel est parfait". Ceci demande­rait de longues explications, peut-être si Dieu me prête vie, j'y reviendrai plus tard.

- Troisième réflexion. C'est peut-être la plus difficile : ni vous ni moi, nous n'allons arriver à vivre parfaitement d'ici le jour de notre mort ce que je viens de dire. Alors, découragés nous nous excusons dans un : "c'est impraticable" reprenant à notre compte ce que des disciples avaient dit en une autre circons­tance: "ces paroles sont trop fortes, nous ne pouvons les accepter". Que faire ? C'est vrai, il y a des situa­tions où l'amour humain est devenu impossible, où l'amour de Dieu ne parvient pas à entrer ni à pénétrer, tant est lourd notre cœur de péché, nos tristesses et nos désespoirs, la déception, et tout ce que vous vou­lez. Je vous propose simplement ceci, en m'inspirant encore de Jean Guitton : si tu dis que tu ne peux pas aimer par des actes, essaie d'aimer par des paroles, quand tu ne peux pas aimer par des paroles, essaie d'aimer par le silence, dans le silence, et puis prépare-toi et attends. Attends quoi ? saint Clément de Rome nous le dit : "C'est dans la charité que le maître nous a attirés à Lui. C'est à cause de sa charité envers nous que Jésus Christ notre Seigneur, selon la Vo­lonté de Dieu, nous a donné son sang pour nous, sa chair pour notre chair, sa vie pour notre vie". Atten­dre dans le silence le don de la chair, de la vie, de l'amour de Dieu. Attendre jusqu'à quand ? Frères et sœurs, jusqu'à maintenant puisque dans l'eucharistie, ce don nous est livré.

 

AMEN