DIEU NOUS APPREND COMMENT AIMER NOS ENNEMIS
Lv 19, 1-2.17-18 ; 1 Co 3, 16-23 ; Mt 5, 38-48
Septième dimanche du temps ordinaire ; année A (19 février 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Voici quelques dimanches que nous lisons ce discours inaugural du Christ dans lequel Il nous donne la charte de la vie nouvelle selon l'évangile. Ce discours qui a commencé par la proclamation du bonheur dans les Béatitudes, ce discours était un appel à notre liberté, l'ouverture des chemins de la liberté de l'homme, voici qu'aujourd'hui il nous invite à réfléchir sur la démesure de l'exigence évangélique. Jésus, en effet résume son enseignement dans une phrase : "Soyez parfaits comme votre Père du ciel est parfait ". Perfection, c'est un mot qui est au-delà des limites de l'homme, mais quand cette perfection se donne pour modèle la perfection même de Dieu, de Celui qui est au-delà de toutes limites, nous comprenons bien qu'il s'agit là d'une exigence qui dépasse de toutes parts les possibilités de notre cœur, de notre volonté, de notre liberté. Tout au long de ce discours, Jésus n'a cessé d'accumuler les paradoxes et d'exagérer volontairement ses exigences. Dimanche dernier, Il nous disait : "Si ton œil te scandalise, arrache-le ; coupe ta main si elle risque d'être pour toi une occasion de chute". Voici qu'aujourd'hui, Jésus invite à donner non seulement ce qu'on nous demande, mais encore ce qu'on ne nous demande pas, à ne pas nous défendre contre celui qui nous attaque, et si nous recevons un coup sur la joue droite, à tendre la joue gauche. Manifestement, le Christ veut nous montrer qu'il ne s'agit pas là simplement de préceptes à accomplir pour se trouver en règle, mais d'un idéal infini qu'Il nous propose et sur lequel nous n'avons jamais fini d'avancer.
Plus particulièrement en ce jour, Jésus nous révèle quel est à la fois le secret, la raison d'être de cette exigence infinie et quel est également le moyen qui nous est donné pour répondre à l'infini de cette exigence. Nous avons entendu tout à l'heure dans le Lévitique cette parole : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même". Vous vous êtes étonné peut-être en vous rendant compte que déjà, dans l'Ancien Testament, cet amour du prochain comme soi-même fait partie des préceptes de Dieu. Et vous savez que quand on interrogeait Jésus sur ce qu'il fallait faire pour être sauvé, Il disait reprenant les paroles de l'Ancien Testament : "Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toutes tes forces, et tu aimeras ton prochain comme toi-même". Ces deux commandements sont semblables l'un à l'autre. Mais voici qu'aujourd'hui précisément Jésus affirme : "On vous a dit, tu aimeras ton prochain comme toi-même, et moi je vous dis". Et Jésus veut que nous allions encore plus loin : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même " ? cela ne suffit pas. Voici qu'il faut aimer nos ennemis, voici que l'amour doit être tellement universel qu'il doit s'adresser non seulement à ceux qui nous sont proches, non seulement à ceux qui nous aiment, mais encore à ceux qui nous haïssent, à ceux qui nous veulent du mal, qui nous persécutent : "Moi je vous dis : aimez vos ennemis".
Nous pourrions nous demander si Jésus, là n'entre pas en contradiction avec Lui-même, puisque c'est le même Jésus qui, dans l'évangile de saint Jean, proclamait : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis". Et tout l'évangile de saint Jean insiste pour nous dire : "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés". La plénitude de l'amour, telle que nous l'enseigne l'évangile, telle qu'elle sort de la bouche de Jésus, c'est cet amour qui venu de Dieu, sort de notre cœur pour aller vers notre frère et sort du cœur de notre frère pour revenir vers nous. Car il est profondément vrai qu'il n'y a d'amour véritable que dans la réciprocité et que l'amour ne peut atteindre sa plénitude que lorsque chacun résonne à cette même longueur d'onde, que lorsque le même amour venu du cœur de Dieu rejaillit dans chacun de nos cœurs pour constituer entre nous tous une vraie communion d'amour. Sans cette communion d'amour, l'amour ne serait peut-être pas une illusion, mais il resterait imparfait, ce serait un amour qui ne débouche pas, un amour qui voudrait se donner mais ne pourrait pas y parvenir. Car n'est-il pas vrai que le don ne s'accomplit que quand il est reçu ? et qu'un amour proposé, mais qui n'est pas accepté n'est pas un amour qui peut atteindre sa vérité ?
Alors quel est ce paradoxe ? Jésus qui nous disait qu'il n'y avait pas de plus grand amour, que l'amour ne pouvait atteindre sa plénitude que quand il donnait sa vie, quand il se donnait lui-même à ceux qu'il aime, comment peut-il maintenant nous dire que "si vous aimez ceux qui vous aiment, cela ne sert à rien, les païens n'en font-ils pas autant ?" Cet amour réciproque serait-il donc un amour seulement humain, seulement selon le monde et l'amour de l'évangile serait-il cet amour à fonds perdu qui ne se soucie pas de la réponse de son frère et qui, à la limite, se réjouit que celui qu'on aime ne laisse pas vous répondre, parce que, comme cela il est vraiment votre ennemi, et par conséquent nous sommes sûrs que votre amour n'est pas intéressé puisqu'il n'y a pas de réponse ? N'y a-t-il pas là une sorte d'exagération qui nous conduit à l'illusion de cet amour universel qui, en fin de compte, parce qu'il aime tout le monde, parce qu'il aime des gens dont on ne se soucie même pas de la réponse, finit par devenir un amour anonyme qui s'adresse de façon indifférente aux uns ou aux autres : que vous acceptiez cet amour ou que vous le refusiez, que vous me répondiez ou que vous ne me répondiez pas, cela n'a aucune importance. A force d'aimer tout le monde, ne risque-t-on pas de n'aimer personne vraiment ? Quel est donc ce précepte de l'amour des ennemis qui n'est pas un précepte d'ailleurs, mais bien plutôt une limite ou une absence de limite vers laquelle Jésus veut nous jeter, une asymptote offerte à notre effort ?
Mais puisque nous devons être parfaits comme le Père du ciel est parfait, et puisque cet amour des ennemis est une des formes de cette perfection qui nous est demandée, nous allons nous interroger : comment Dieu aime-t-Il ? Tout d'abord, c'est vrai, Dieu n'aime pas seulement ceux qui répondent à son amour. Dieu ne se contente pas d'aimer ceux qui ouvrent leur cœur à son Amour. Saint Paul nous dit : "La preuve que Dieu nous aime, c'est que le Christ a donné sa vie alors que nous étions pécheurs". Pour quelqu'un de bien, oui peut-être acceptera-t-on de donner sa vie ? Mais la preuve que Dieu nous aime, c'est qu'alors que nous étions dans le mal, dans le péché, dans le refus de l'amour, c'est à ce moment-là que le Christ a donné sa vie pour nous. Oui, la preuve, la manifestation de l'amour de Dieu, c'est que Dieu nous a aimés alors que nous refusions cet amour. Et ceci n'est pas vrai seulement de cette époque lointaine où le Christ est mort sur la croix, car c'est chaque jour que Dieu donne son amour pour nous, c'est chaque jour que nous le refusons et c'est chaque jour que Dieu nous aime avant que nous l'aimions, avant que nous soyons capables de l'aimer. Au moment même où nous refusons cet amour, Dieu insiste avec toute l'intensité, toute la puissance de sa tendresse pour briser ces limites que notre cœur sans cesse cherche à opposer à l'invasion de cet amour. Et nous venons précisément de commencer à dire ce qui est la clé de ce mystère. Oui, Dieu nous aime au moment où nous refusons son amour, Dieu nous aime pour briser les résistances que nous opposons à son amour, Dieu nous aime pour envahir notre cœur bien que nous voulions nous opposer à l'entrée de cet Amour en nous.
Si nous devons être parfaits comme le Père du ciel est parfait, nous devons par conséquent ne pas limiter notre amour à ceux qui acceptent cet amour et s'ouvrent à cette réciprocité, mais ce n'est pas pour nous contenter du refus de nos ennemis, Dieu ne se satisfait pas de notre refus d'aimer. Dieu n'est pas là jetant à pleines mains son amour sans chercher à savoir ce que cet amour deviendra ni quelle réponse Lui sera donnée. Si Dieu nous aime au moment où nous refusons son amour, c'est pour arriver à ce que ce refus disparaisse, c'est parce que Dieu, à force d'amour, nous apprend à accepter d'être aimés. C'est que Dieu veut briser ces carapaces d'indifférence ou de mépris, ou d'orgueil, ou de repliement sur nous-mêmes, toutes ces carapaces innombrables que nous construisons sans cesse autour de notre cœur. Dieu veut les briser pour que notre cœur soit ouvert, pour que notre cœur comprenne enfin qu'il est aimé, pour que nous devenions capables d'aimer comme Il nous aime. Si Dieu aime ceux qui n'aiment pas ce n'est pas pour se satisfaire qu'ils n'aiment pas, mais pour qu'eux aussi parviennent à la joie d'aimer. Quand Dieu nous aime le premier, ce n'est pas pour rester éternellement seul à aimer, c'est pour que nous aimions comme Il nous aime, pour que cet amour devienne en nous source d'amour, jaillissement d'amour.
Alors si nous aimons nos ennemis, ce n'est pas pour nous satisfaire qu'ils restent nos ennemis, ce n'est pas pour nous donner cette bonne conscience de dire : "Moi, j'aime gratuitement et peu m'importe la réponse de mon frère ", au contraire rien n'est plus important à mes yeux que la réponse de mon frère. Et c'est précisément parce que celui qui ne m'aime pas, qui me hait, me persécute et me veut du mal, c'est parce que celui-là est mon frère que je ne peux pas me satisfaire de cette situation de haine et de tension. Je dois, à l'image de Dieu, une image bien pauvre, bien faible et balbutiante, mais tout de même à la manière de Dieu, je dois mobiliser toutes les énergies de mon cœur pour arriver à convaincre, par amour, mon frère aimé de m'aimer et d'aimer tous ses frères. Devant la haine et la violence, devant le refus et le péché, je ne peux pas me satisfaire, je ne peux pas avoir de repos jusqu'à ce que cette joie d'aimer, ce bonheur d'aimer soient réellement partagés par celui-là même qui les refuse.
Être chrétien, c'est croire à cette force invincible de l'amour, c'est croire qu'en aimant celui qui n'aime pas, en aimant patiemment, humblement, pauvrement, quotidiennement, inlassablement, en aimant quoiqu'il arrive, non pas de façon anonyme et aveugle, non pas d'un amour indifférent à la réponse, mais d'un amour qui sans cesse, revient discrètement, délicatement s'offrir, d'un amour qui reconnaît le refus, qui en souffre, qui est déchiré par l'absence de communion, d'un amour qui, sans cesse est blessé par la croix qui est au centre du monde, mais d'un amour qui ne se console pas du manque d'amour, d'un amour qui toujours, humblement est offert. Rien ne pourra résister à la force divine de l'amour, croire que si nous ne cessons jamais d'aimer nos frères, un jour le cœur le plus sec, le plus haineux, sera touché par l'amour. Non pas par notre amour, car nous savons bien que notre amour à nous est un amour infiniment médiocre, et lui-même tellement rempli de refus et d'égoïsme, un amour tellement parasité par toutes ces misères qui sont les nôtres et nous savons bien que l'ennemi de l'amour, c'est d'abord notre propre cœur, mais à travers les pauvres gestes d'amour que nous posons, c'est la puissance de l'amour du Dieu parfait qui passe entre nos mains, par notre cœur et par nos lèvres. Oui, nous savons qu'à travers ces pauvres gestes dérisoires que nous posons, toute la puissance de l'amour de Dieu est rendue présente ; et c'est dans cette force de l'amour de Dieu que nous avons foi.
Frères et sœurs, une des caractéristiques de l'amour de Dieu, c'est son imagination : quoi que nous inventions pour refuser son amour, Dieu ne nous force jamais la main, mais Il invente toujours une manière plus belle, plus neuve et plus éblouissante de nous proposer cet amour, de nous le proposer en frappant humblement à notre porte. Dieu n'est jamais à court d'idées.
Dieu a toujours beaucoup plus d'idées dans l'amour que nous en avons dans le refus et dans le péché. Et c'est cela que Dieu fait à travers nos mains, suscitant en nous aussi l'intelligence du cœur, l'imagination de l'amour, pour que nous n'ayons de cesse d'avoir inventé ce geste, et puis celui-là encore, et puis cette parole, et puis ce silence, et puis cette attente en face de notre frère qui ne sait pas encore aimer, et puis cette humilité en sachant que nous-mêmes nous savons si mal aimer, et que peut-être si notre frère ne nous aime pas, c'est parce qu'il n'a pas vu dans notre regard la présence de l'amour.
Frères et sœurs, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait, non parfait par une force que vous tireriez de vous-même. Non pas parfait par un effort qui serait au-dessus de vos limites, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait, c'est-à-dire, soyez parfaits de la perfection même que votre Père met dans votre cœur, Lui qui s'est penché jusqu'à vous, Lui qui est venu jusqu'à nous, le Père qui nous a envoyé son Fils pour qu'Il soit notre frère, et pour que face à face, côte à côte, Il puisse nous apprendre à vivre jour après jour de cet amour. Que la perfection de Dieu soit dans notre cœur, que notre ambition ne soit pas trop courte. Acceptons l'ambition de Dieu pour nous. Que nous soyons ouvert à cette perfection, non pas nous seuls, mais tous nos frères avec nous, car personne n'est en dehors de cet appel à la communion et à la perfection, cet appel à l'humble partage de l'amour que Dieu met dans nos cœurs.
AMEN