PEUPLE ET TEMPLE, RAYONNEMENT DE LA PRÉSENCE DE DIEU
Lv 19, 1-2 + 17-18 ; 1 Co 3, 16-23 ; Mt 5, 38-48
Septième dimanche du temps ordinaire – année A (19 février 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Ne savez-vous pas que vous êtes le Temple de Dieu ? Et que vous êtes la demeure de l'Esprit ? »
Frères et sœurs, nous avons entendu une traduction que l'Office liturgique français a modifiée. Auparavant, on disait tout simplement le « Temple » de Dieu. Maintenant, on a mis « sanctuaire » de Dieu. Je ne sais pas s'il y avait une intention derrière ce changement de mots, mais il semble pourtant que le mot « temple » soit beaucoup plus évocateur que celui de « sanctuaire ». Le sanctuaire désigne aussi bien le petit oratoire du coin de la rue que la basilique Saint-Pierre. En fait, le mot n'est pas « sanctuaire » mais « temple ». En effet, en entrant bientôt dans le temps de carême, il s'agirait de pouvoir orienter véritablement notre méditation et notre réflexion sur le sens même de cette phrase.
Saint Paul parle aux Corinthiens et nous avons vu comment cette communauté était, d'une certaine façon, extrêmement désordonnée. Elle était un peu anarchique : tout le monde voulait avoir son mot à dire, voulait interpréter, parler en langue, les uns voulaient dominer les autres, il y avait des rivalités entre hommes et femmes… Ce n'est pas d'aujourd'hui ! C’était un peu le cirque à Corinthe… Il ne faut pas imaginer que l'Église de Corinthe était une Église modèle. C’était une Église récemment fondée par saint Paul, il y avait mis le meilleur de lui-même. Il a eu un peu le coup de cœur pour les Corinthiens parce qu’il trouvait leur spontanéité finalement assez sympathique. En réalité, il s'aperçut que, sitôt qu'il avait le dos tourné, tout le monde se divisait et se déchirait, ils se réclamaient notamment de plusieurs références pour justifier leur foi et leur manière d'être ensemble. « Moi je suis à Paul – Et moi, à Apollos – Et moi, à Céphas ». Sitôt Paul disparu, alors qu'il venait pendant environ dix-huit mois de mettre de l'ordre dans cette communauté, il s'aperçut que tout le monde se disputait, se chamaillait, interprétant personnellement le christianisme et la foi chrétienne.
C'est quand même un peu décourageant pour Paul lui-même – mais il va y mettre bon ordre – et d'une certaine manière encourageant pour nous, parce que nos communautés chrétiennes ressemblent par certains côtés énormément à cela. Aujourd'hui, on n'est plus pour Paul ou Pierre, références complètement ringardes, mais on est pour le progrès, l'ouverture, comme France Culture, on est pour le conservatisme et les bons vieux principes d’antan etc. Tout cela ne fait pas une Église très unifiée ni témoin du mystère du Christ. On est plus attaché à l'interprétation de l'évangile qu’à l'évangile. C'est quand même assez terrible de nos jours. Il faudrait penser cela. On est d'accord avec le pape ou on préfère Benoît XVI, etc. Bref, tout peut arriver. Le wokisme ne s'exprime pas uniquement dans les universités américaines, par certains côtés, il guette aussi la structure de nos communautés chrétiennes.
On ne peut pas faire de sondage aujourd'hui sur les opinions de chacun d'entre nous, mais on aurait plutôt tendance à se dire que puisque chacun pense à sa façon, c'est très bien comme ça. Sauf que pour Paul, ça ne peut pas marcher ainsi. Si on ne confesse pas vraiment le mystère du Christ, source du salut, Christ mort et ressuscité, on retombe dans le péché de Corinthe. Et Corinthe, même dans le monde grec païen, n'était pas tout à fait une référence morale de premier ordre. C'était d'ailleurs un proverbe très répandu dans l'Antiquité : « Ne va pas qui veut à Corinthe ». C'est-à-dire que pour aller à Corinthe, il fallait de l’argent, des moyens, avoir des adresses, s'inscrire pour le temple avec des prostituées sur la montagne qui domine Corinthe. C'était un peu le symbole de la corruption, du point de vue païen. Alors, ce qui est dans la tête de Paul à ce moment-là, c'est qu’il ne faudrait pas que sa communauté devienne comme ça. Il le dit d'ailleurs ouvertement à certains moments : il y a des gens qui ont une vie proprement scandaleuse, même dans la communauté.
Comment donc essayer de comprendre la possibilité d'une unité ? C'est un problème très grave parce qu’il concerne également nos communautés actuelles. Il dit cette chose toute simple : « Ne savez-vous pas que vous êtes le Temple de Dieu ? » Vous me direz que c'est très gentil, mais être le « Temple » de Dieu, ce serait être un bâtiment, un monument historique ? J'espère que non. « Vous êtes le Temple de Dieu » pour Paul, signifie quelque chose d'extraordinaire. Il se réfère à la manière dont la tradition juive avait élaboré la notion de temple. Or, qu'est-ce qui les intéressait dans cette notion ? C'était que ces pierres taillées, harmonisées, ajustées, formaient un bâtiment qui n’était pas seulement magnifique, admirable, faisant l'admiration de tous ceux qui les visitaient – d'ailleurs, on ne visitait pas le Temple en réalité. Les temples grecs par exemple, étaient des banques. À cette époque-là, il n’y avait pas besoin d'avoir des coffres-forts dans des banques accréditées. C'était la demeure du Dieu, inviolable. Si on voulait faire des cadeaux aux dieux, on y mettait des richesses et certaines villes dédiaient des centaines de kilos de métal doré ou argenté, c'était la banque.
Qu'est-ce alors que le Temple ? Pour Paul et dans la tradition juive, pas de trésors métalliques, il y avait la Loi de Dieu, faite pour rayonner à partir du bâtiment. Le Temple était le cœur de la cité. Là où le mot « sanctuaire » a l'air de dire « région isolée, coupée », dans la tradition juive, le Temple était le lieu d'où rayonnait la présence de Dieu. C'est ce qu’il dit aux Corinthiens. C’est un paradoxe parce que je ne suis pas sûr que les Corinthiens aient toujours eu cette idée-là dans la tête, de faire rayonner l’amour de Dieu. Mais il leur dit que c'est ça le Temple, et Paul rappelle cela qui pour lui – juif de naissance, de pratique et d'observance pharisienne – est une évidence : le Temple est le lieu du rayonnement de la présence de Dieu à partir du cœur de Jérusalem, sur le monde entier. Mais en même temps, ce Temple est là comme une référence qui rend visible d'une certaine façon la présence de Dieu.
C'est d'autant plus extraordinaire que Paul s'adresse à des païens, car ils ne font pas partie du peuple juif. Dans la mentalité juive de saint Paul, le Temple est le bâtiment où les Juifs sont rassemblés sur les parvis pour célébrer Dieu qui a donné la Loi et qui a choisi par l'Alliance son peuple, et ce Temple est le lieu du rayonnement de la sainteté de Dieu entendu tout à l'heure : « Soyez saints comme Je suis saint ». En réalité, les païens pouvaient-ils avoir l'idée de cela ? Pas du tout, pour eux, le Temple était une banque. C’est ce que Paul leur dit : vous rendez-vous compte de votre nouveau statut ? Vous êtes temple, mais non pas au sens classique ancien de la compréhension païenne, mais Temple au sens où le peuple de Dieu, le peuple d'Israël, a compris cette notion, cette réalité. La réalité du Temple, c'est ce qui fait rayonner la présence de Dieu. Et il ne dit pas : « Vous êtes autour du Temple de Dieu ». C'est très important à comprendre. Jamais dans l'Ancien Testament on ne disait que les Juifs étaient le Temple. Il y avait le Temple, et ensuite autour, les hommes qui se rassemblaient. Là, Paul franchit un stade incroyable : « Vous les Corinthiens qui habitez dans une ville un peu perdue et qui avez une vie, par certains côtés, parfois un peu dissolue, à partir du moment où vous avez reçu le message de l'évangile, vous êtes vous-même le Temple de Dieu ».
Autrement dit, on est là dans une transposition d'une audace incroyable. Quand Paul vient fonder à Corinthe, même si les Corinthiens ne vivent pas selon la perfection de l'évangile, il leur dit : « À partir du moment où Dieu vous a mis, scellés dans son Alliance, vous êtes le Temple de Dieu, c'est-à-dire vous faites rayonner par vous-même, dans ce que vous êtes, par la grâce que vous avez reçue, par la manière dont vous vivez ensemble, par la manière dont vous vous rendez service les uns aux autres, la manière dont vous existez au cœur de ce monde, vous faites rayonner la puissance de l'Esprit de Dieu, l'Esprit de Dieu habite en vous : vous êtes le Temple de Dieu ».
Je ne sais pas frères et sœurs si nous réalisons vraiment ce que Paul a voulu dire aux Corinthiens et qu'il nous dit encore aujourd'hui : nous, l'Église, nous sommes comme Église, un Temple. Bien sûr, nous sommes fiers des voûtes de Saint-Jean-de-Malte, de sa belle couleur et de cette atmosphère merveilleuse de tous les dimanches matin. Mais cela n'empêche que le Temple n’est pas là-haut, il est là, en bas. Il est nous, nous sommes, vous êtes le Temple de Dieu. Et à partir de là, il faut que nous ayons la fonction de faire rayonner dans ce que nous sommes la puissance du salut de Dieu.
Cette expression vous semble ambigüe ? Cela veut-il dire qu’il faut adopter des comportements bien ordonnés, bien organisés, bien commandés pour faire rayonner la présence de Dieu ? Si je suis chrétien, je fais ceci, je ne fais pas cela. Certes, il y a bel et bien un certain nombre de repères. Mais le fond du problème n'est pas dans la discipline et l'autorité, ce n'est pas la discipline, l'autorité et la soumission à Paul qui font le Temple. C'est l'Esprit. Chacun d'entre nous et nous ensemble, parce qu’il dit « vous, vous êtes le Temple de Dieu », nous sommes l'Église, c'est-à-dire ensemble, nous sommes le lieu même de la manifestation, de l'Esprit de Dieu, du salut et de la grâce que nous avons reçus. C'est un programme extraordinaire, trop souvent oublié et on l’a tellement oublié que l’on a remplacé la fonction même du Temple comme rayonnement par l'autorité sur le régiment. Mais l'Église est un sacrement. Ce n'est pas un régiment. L'Église fonctionne sur la puissance de rayonnement de l'Esprit, et notre docilité chacun et ensemble à accueillir le salut de Dieu, et non pas le fait de nous mettre tous au garde-à-vous avec un certain nombre de principes que nous considérons comme les principes identitaires de notre foi chrétienne.
Cette explication de Paul devrait nous toucher au plus profond de nous-mêmes. Voici un petit exemple. Ce n'est évidemment pas à vous que je devrais le commenter puisque vous êtes là. Comment se fait-il que depuis ces deux années un peu brouillonnes de confinement, le sens même du rassemblement en Église pour accueillir la parole de Dieu, célébrer l'eucharistie, recevoir le corps et le sang du Christ, ait perdu tant d'importance dans la tête d’un certain nombre de chrétiens ? C'est terrible. Cela veut dire qu'alors nous considérons que l’on va pouvoir être le Temple de Dieu simplement parce qu'on regarde la messe à la télé ! Mais saint Paul n'a pas dit que les messes télévisées étaient le Temple de Dieu. Saint Paul a dit qu'on constitue le Temple de Dieu par notre présence de chair et de sang, par le fait que nous soyons liés les uns aux autres et que nous formions ensemble cette Église.
Frères et sœurs, ce texte est finalement une très bonne introduction à la manière dont nous allons vivre le carême. Comment le vivre ? Allons-nous encore une fois essayer de ruminer, comme disait Jean-Paul Sartre, notre moite intimité gastrique, de la mauvaise conscience, de la morale ? Ou bien allons-nous nous recentrer sur le cœur même de notre existence ? Être ensemble le lieu, le Temple de la présence de l'Esprit de Dieu qui habite en nous. Sommes-nous prêts aujourd'hui à redécouvrir dans la réalité du "recevoir ensemble" la puissance de l'Esprit, la source même de notre identité, personnelle et tous ensemble ?
Il ne s'agit pas de vouloir tout gommer dans une attitude spirituelle qui admet n'importe quoi, n'importe comment et selon les circonstances, comme ça m’arrange. Il s'agit au contraire d'accueillir la présence de l'Esprit, qui par Lui-même, Dieu Lui-même, nous constitue comme Temple, c'est-à-dire comme un bâtiment dans lequel chaque pierre est nécessaire. Chaque pierre a son rôle, d'où la métaphore chez saint Pierre, « vous êtes les pierres vivantes », c'est la même idée. Ce n'est pas le sanctuaire figé, le petit pré carré réservé à Dieu, c'est désormais ce lieu même où, à cause de la vie qui nous unit les uns aux autres, de l'Esprit qui nous rend en communion les uns avec les autres, nous pouvons découvrir ce qu'est le Temple, lieu de la présence et notre identité propre au cœur de ce monde.
Frères et sœurs, inutile d’attirer votre attention là-dessus, mais s’il y a une telle crise dans l'Église, ce n'est pas simplement parce que notre monde est matérialiste. Il l'a toujours été d'une certaine façon. Non, c'est parce que nous ne savons plus manifester par la réalité, non pas par des commandements, ni par de l’organisation, mais par la réalité même du "être ensemble", sous la conduite de l'Esprit de Dieu, ce que nous sommes et ce que Dieu veut nous constituer comme son Temple et comme sa présence. Si nous arrivons à faire simplement cette conversion-là, c'est véritablement le signe même que l'Église encore aujourd'hui, chacun d'entre nous, dans chaque communauté, dans chaque diocèse, dans chaque paroisse et dans l'Église tout entière, peut être réellement le peuple de Dieu comme Paul l'avait annoncé aux Corinthiens il y a deux mille ans.