AVANT QUE NOTRE MAIN SAISISSE ...

Jr 17, 5-8 ; 1 Co 15, 12+16-20 ; Lc 6, 17+20-26
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année C (11 février 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Un homme de foi, un homme dans la foi, un homme animé par la foi est un peu comme un homme qui marche en pleine nuit. La nuit est si noire, ou ses yeux sont si clos qu'il ne peut véri­fier le chemin sur lequel il s'engage. C'est avec un cœur battant que l'homme de foi s'élance vers Celui qu'il imagine être au loin, au bout de ce chemin. Au bout d'un moment, sur le bord du chemin, des hom­mes, des femmes, des signes, de l'eau, du pain, du vin, de l'huile, sont là comme pour jalonner et indiquer que c'est le bon chemin. Ces signes sont vrais mais en même temps, ils ne nous disent pas tout, ils ouvrent l'esprit. Dans la foi, il y aura toujours effectivement quelque chose d'invérifiable, de vide, un moment où il n'y a rien d'autre. A ce moment-là, notre tentation est grande, ou d'éviter ce chemin, de s'en détourner ou même de s'y arrêter Peut-être qu'après tout, ce jeu n'en vaut pas la chandelle, ou la peur l'emporte. Dans l'évangile, on entend si souvent : "N'ayez pas peur ! Ne craignez pas !"

Dans les Béatitudes que nous avons entendu aujourd'hui et qui sont d'ailleurs doublées des malé­dictions, la première lecture qui est fausse, à mon avis, serait cette lecture classique qui se résume à ceci: "Heureux êtes-vous maintenant si vous êtes malheureux, car vous serez heureux demain" !

Les malédictions de saint Luc concernent les gens qui sont repus, comblés, satisfaits, pleins de l'opinion qu'on a d'eux, pleins des richesses qu'ils ont amassé, pleins de rires, qui souvent dans l'antiquité sont considérés comme une sorte de contentement de soi, le rire est souvent compris comme une moquerie c'est plus un ricanement qu'une preuve d'humour. Ces gens maudits n'ont pas besoin de s'élancer, ni de mar­cher, ils ont tout ce qu'il faut, ou du moins ils croient avoir tout ce qu'il faut : on les honore, on les écoute, ils sont rassasiés.

Les Béatitudes, à l'inverse de l'autre colonne qui est à lire en parallèle, présentent des gens à qui il manque quelque chose, quelqu'un, en deuil : "Heu­reux vous qui pleurez maintenant, vous rirez". "Heu­reux vous qui avez faim, heureux vous les pauvres". Ce sont des gens que la vie n'a pas comblés, qu'elle a laissés en état de faim. Dieu sera toujours du côté de celui qui accepte de ne pas le remplacer par quelque chose du monde. Non pas que ces choses du monde soient mauvaises, mais nous avons un mauvais usage de ce monde qui empêche nos yeux de s'ouvrir pour regarder plus loin, là où ne pouvons rien vérifier. En fait, Dieu est toujours du côté de l'arbre de Vie, mais Il est trop loin maintenant, c'est cette vieille image d'Adam et Eve qui tendent les mains vers le fruit de l'arbre et qui l'attrapent, le gardent, tout de suite. Au fond, c'est ce vieil instinct qui remonte aux origines, c'est une veille histoire. Cet élan qui nous fait tendre la main vers l'objet de notre désir, même vers Dieu, vers ce dont nous pensons qu'Il pourra nous combler, il faudrait que nous l'arrêtions cet élan en rattrapant notre main, avant qu'elle ne saisisse le fruit. Il faudrait qu'avant de croquer la pomme (excusez-moi, mais l'expression est trop belle), avant de garder pour soi, de crisper les mains sur l'objet de notre désir, accepter de garder les mains ouvertes, et attendre qu'on nous le donne. C'est cela le problème du péché originel. Ce n'est pas que ce fruit était mauvais en soi, mais il n'était pas destiné à l'humanité que nous sommes, il fallait simplement qu'on attende un tout petit peu, qu'on nous l'offre. Et c'est ce "tout petit peu" qui est tout le problème dans notre vie. Très difficile d'avoir les mains vides, en ayant comme à portée d'âme, de voix, de désir, ce que Adam et Eve, symboliquement ont bien vue comme étant ce qui comblera, ce qui donnera le bonheur à pleine vie à l'humanité. Et l'en­jeu de notre vie, sans arrêt ce sera de rattraper le geste : non je n'y touche pas, je ne le garde pas pour moi, je ne prends pas pour moi, je ne possède pas. Quand on prend à l'avance un cadeau qui vous est destiné, on en détruit le parfum, le goût, il s'effrite entre vos mains, il n'est plus rien. Ce n'est pas tellement le cadeau en lui-même que l'intention que la personne a mise dans le cadeau : tout est dans le ruban. Si avant le temps, nous déchirons le ruban et le papier qui l'enveloppe, nous détruisons non seulement le don qui nous est fait, mais nous nous détruisons nous-mêmes puisque nous sommes devenus incapables d'attendre et de recevoir.

Je reviens à l'homme du début. Si nous som­mes là, braqués vers cette esplanade et le vide qui la surplombe, ce vitrail qui l'éclaire, en fait nos yeux sont braqués sur rien du tout, ce n'est qu'un vide animé par des signes, par des lumières, bientôt par des cris d'enfants, par de l'eau, c'est pour que tout douce­ment ces signes nous appellent, nous invitent, à une sorte de voyage, mais les mains libres. Je ne vais rien récupérer de ces signes-là, de l'eau, de l'huile, du pain, du vin. Ils vont simplement inviter à aller plus loin, à accepter de franchir le pas là où rien ne se vérifie. Avancer d'un pas alors que le chemin paraît si incer­tain et de garder avec ténacité le regard fixé sur le but à atteindre : Dieu, qu'il ne faut remplacer par rien d'autre. Une sorte de volonté de dire : c'est Toi et rien d'autre, qu'il y ait en nous une place vide qui appar­tient à Dieu et que jamais, jamais, nous n'acceptions que cette place soit comblée par autre chose que Dieu. C'est cela la foi. Cette place peut être pleine de har­gne, une sorte de question d'injustice que nous avons à poser à Dieu, j'en ai et vous en avez. Ce peut être aussi une question pleine d'attente, de paix : "Toi seul consoleras toutes ces larmes des malheureux de ce monde". Ce peut être aussi la soif d'un mariage, car au fond, c'est cet amour que j'attends, les amours des hommes et des femmes qui sont à côté de moi, avec lesquels je me suis engagé sont des signes d'un amour plus grand et c'est celui-là que je veux, et que celui-là. Il faut maintenir intacte et dessiner la géographie inté­rieure de la place qui n'appartient qu'à Dieu, il ne faut jamais accepter qu'on la piétine. Quand j'étais enfant, à Reims, lorsque la neige tombait dans la cour de l'école, comme je suis têtu, je défendais aux camara­des de descendre dans la cour pour qu'ils ne piétinent pas la neige que je trouvais magnifique. Vous imagi­nez que la horde des camarades méprisait joyeuse­ment ce que le petit Jean-François voulait défendre, donc je passais ma récréation à protéger un coin de plus en plus petit de neige immaculée, jusqu'au mo­ment où on me jetait dedans, tout était gâché et je rentrais en larmes. C'est une parabole, très person­nelle, qui vaut ce qu'elle vaut, mais au fond, cette place vide et immaculée, elle est à l'image de cette place qui n'appartient qu'à l'autre, qu'à Lui. C'est pour cela que le jour où nous Le rencontrerons, nous pour­rons dire : "prends place, c'est Ta place". Ainsi, lors­que nous venons dans l'église, c'est pour faire place nette à l'intérieur de nous, nous laissons nos soucis et nos projets dehors, ici, c'est la chambre de Dieu, mon cœur, c'est l'endroit que je Lui réserve, c'est intact, je nettoie, (cela s'appelle la confession), j'aère (c'est la pratique dominicale), mais je prévois qu'Il puisse s'installer, prendre place en moi et moi en Lui.

Pour cela, il faut une sorte de courage, c'est lié à la foi, d'entêtement, et surtout un regard suffi­samment distant pour les choses de ce monde, si bel­les soient-elles, parce qu'elles comportent toujours un mirage et me font croire qu'elles pourraient me com­bler et s'installer à la place de ... Et c'est d'ailleurs le grand thème de l'idolâtrie dans l'Ancien Testament. Dieu n'arrête pas de dire : je ne peux pas rentrer chez toi, il n'y a pas de place pour moi. Parce que le vide de cette place est désolant, nous avons mis à la place de Dieu qui ne répond pas, d'autres choses qui rem­placent l'espace. C'est peut-être cela la qualité de no­tre vie humaine que de laisser intact ce vide, tout en ménageant dans cette petite chambre intérieure les signes qui ouvrent mon cœur, ménagent mon atten­tion, aiguisent mon désir, élargissent la tente inté­rieure pour sa venue, aujourd'hui ou demain. En lais­sant intacte cette place, alors on s'aperçoit un jour qu'à travers un évènement, une rencontre, un mot, une image, une prière, tout d'un coup, la place qui sem­blait si vide, si invérifiable se remplit d'une Présence, non pas comme celle que l'on connaît, d'une Vie. Et l'on est comme surpris de voir que cette place inté­rieure qu'on Lui avait laissée c'est une ouverture. Cette place se remplit tout à coup d'un souffle, on ne peut pas palper le corps de Dieu, on ne peut entendre sa voix, mais c'est plus fort qu'un voix, c'est plus fort qu'un corps, c'est Quelqu'un qui comble, inspire, anime. Ce que nous faisons aujourd'hui dans la litur­gie c'est cela, quitter le monde pour un instant, vous êtes entrés dans cette église, tout chargés de vos his­toires, de vos idées, à la fois importantes ou secondai­res, tragiques ou heureuses, et progressivement par les paroles prononcées, le signe de croix au début de la messe, les signes proposés, le vêtement liturgique, les couleurs, l'eau, Dieu nous arrache les uns les autres, au monde, à l'histoire, au fatras, au tohu-bohu de nos paroles pour nous ordonner le cœur à sa Parole, pour remettre notre cœur et notre vie dans sa direction à Lui, sans rien nous prouver. Simplement nous ouvrir, en une sorte d'expérience qui nous est proposée pour que Dieu désiré, attendu, soit vraiment l'objet de cette place que nous avons à re-préparer perpétuellement.

Frères et sœurs, malédictions. Nous serions maudits si nous nous laissions combler par la vie que nous avons. En fait, ce serait une illusion. Dieu nous dit : cela vous trompe. La tentation sera toujours trop forte : "un tien vaut mieux que deux tu l'auras" !

En fait, nous avons toujours envie de nous contenter, de nous arrêter "un peu avant", nous som­mes si vite fatigués sur ce chemin de "manque". Mais cet élan, ce dynamisme n'ont pas d'âge, car la foi n'a pas d'âge. Acceptons d'avoir les mains vides, accep­tons que ces mains vides soient inondées de l'eau du baptême, reçoivent le parfum du Saint Chrème, et ensuite reçoivent le Pain de Dieu qui ouvre l'appétit au sens profond du terme à des mets succulents que seul Dieu saura nous préparer pour nos cœurs. Nous sommes faits pour ce repas-là, pour ce festin-là, et sans être comblés, nous serons heureux d'aller vers Lui, et c'est différent que d'être rassasiés.

 

 

AMEN