AU BONHEUR DE DIEU
Jr 17, 5-8 ; 1 Co 15, 12+16-20 ; Lc 6, 17+20-26
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année C (12 février 1995)
Homélie du Frère Yves HABERT
Mais on n'a pas simplement soupçonné le bonheur en tant que bonheur, on a soupçonné le Dieu bonheur. Souvent dans les discussions, l'on entend : "puisqu'il y a tellement de mal dans le monde, c'est que Dieu ne veut pas le bonheur des hommes". De la part de chrétiens, on pense qu'il est bien impur de demander le bonheur à Dieu et qu'il faut rechercher Dieu pour Lui-même et pas pour les cadeaux qu'Il peut nous donner. On a même considéré Dieu comme un ennemi du bonheur. On a représenté Dieu comme un dealer qui vend "l'opium du peuple". On a représenté Dieu comme un moralisateur, on a représenté Dieu comme une espèce de féticheur dont il faut s'attirer les grâces pour recevoir en contrepartie un bonheur, mais qui n'est pas de cette terre.
Je crois qu'aujourd'hui cet évangile des béatitudes nous introduit au véritable discours de Dieu sur le bonheur. Dieu vient nous parler aujourd'hui avec un rare bonheur de notre vocation à tous. Je ne sais pas si vous avez vu l'ancienne version du film de Tati "Jour de fête" ? Dans ce film, des bohémiens arrivaient dans un village et installaient un manège et petit à petit le réalisateur introduisait dans son film quelques touches de couleur. Il coloriait les drapeaux, les manèges. Mais maintenant on a retrouvé la véritable version, la version couleur du film de Tati, et l'on voit toutes les couleurs que Tati voulait, toutes les couleurs que Tati voyait pour son film. Et en quelque sorte aujourd'hui Dieu vient rendre à notre monde ses véritables couleurs. Comme un réalisateur, Il donne au monde ses véritables couleurs.
Alors, est-ce que, nous-mêmes, nous désirons le bonheur ? Est-ce que nous croyons que Dieu est capable de nous donner le bonheur ? Est-ce que Dieu veut notre bonheur ?
Vous avez entendu, comme moi aussi, ces malédictions. Je crois que ces malédictions sont en fait plus le "constat d'un loupé" qu'une véritable malédiction. Ces malédictions sont aussi appel à une justice plus grande. Et même Marie dans son Magnificat, dans ce cantique d'action de grâce appelle à renverser les puissants de leur trône. C'est donc un appel à la justice et le constat d'un loupé. Alors je vous propose de prendre chacune de ces béatitudes et de voir quel bonheur le Seigneur nous propose à travers elles.
"Heureux, vous les pauvres, le Royaume de Dieu est à vous". Comme je vous le disais, on a voulu chercher Dieu pour Lui-même, on a stigmatisé le Dieu fournisseur qui passe par l'entrée de service, on a parlé d'aimer plus le fiancé que la bague. Et tout cela est vrai. Mais est-ce que pour autant on ne doit pas attendre le bonheur de la part de Dieu. Si on n'attend rien de la part de Dieu, c'est qu'on est trop riche, c'est-à-dire qu'on a suffisamment pour passer à côté, ou pas assez pauvre, ce qui n'est pas la même chose, c'est-à-dire que l'on n'est pas assez dépossédé de son moi instinctif qui tend à nous faire nous replier sur nous-mêmes, on n'attend rien d'un autre.
Est pauvre, par définition, celui qui attend quelque chose d'un autre. Ou alors notre idée du bonheur est trop petite, on se contente de petits bonheurs à deux francs cinquante et l'on n'est pas à la hauteur de la véritable ambition que Dieu a pour ses enfants. Remarquez si les vedettes des magazines étaient heureuses, cela se saurait. Si gagner au loto procurait le bonheur, on gagnerait effectivement gros.
Alors on peut attendre le bonheur de la part de Dieu. Mais quel est ce bonheur ? parce qu'il ne faut pas tomber non plus dans le Dieu de l'utile ou le Dieu comme réponse à une peur Je crois que le véritable bonheur, c'est celui de la foi. Et comme Claudel peut le dire dans la cinquième Ode : "Voilà que vous êtes quelqu'un tout d'un coup". C'est en l'éblouissement d'une rencontre et pas l'asservissement à un Dieu auquel on devrait se plier pour satisfaire à un besoin de l'homme. La joie du don à une personne, la joie du don à une présence, la joie du don à une présence libératrice puisqu'une libération, c'est un événement que je ne puis absolument pas contester. Voilà quelque chose qui a le goût du bonheur.
Première question : et si aujourd'hui nous demandions à Dieu le bonheur ?
"Heureux vous qui avez faim maintenant, vous serez rassasiés". Je vous ai parlé à l'instant de "Dieu-dealer" et de la critique d'un "Dieu-opium du peuple". Il y avait sans doute des raisons à l'époque. Lisez par exemple certains mandements de Carême du siècle dernier. Il y avait de quoi réagir contre ce Dieu qui ne donnait pas le bonheur ici, mais plus tard et qui maintenait en fait les personnes dans une espèce de conformisme et dans la servitude. Il s'agit de dépasser cette dialectique, maintenant, plus tard.
Je crois que le rassasiement mène à l'endormissement, et l'endormissement n'est pas propre à développer ce qu'il y a de meilleur en l'homme. Bergson a dit : "Dieu a créé des créateurs". Dieu a voulu que nous devenions comme Lui des créateurs. Il veut que nous partagions son bonheur à Lui en étant des créateurs. Si on veut résoudre aujourd'hui des problèmes énormes comme la faim dans le monde, il faut que nous devenions non pas des hommes endormis dont le sommet du bonheur serait la sieste à l'ombre du figuier, mais des créateurs qui inventent de nouvelles solutions. Je crois aussi qu'il n'est pas indigne de l'homme de désirer un bien final au-delà des satisfactions du moment. Je crois que c'est au contraire profondément humain.
Dieu n'a pas promis de nous combler ici-bas. Si tous les chrétiens nageaient dans le bonheur, s'ils n'avaient plus de problèmes, cela se saurait aussi. Mais Dieu est capable de nous combler même à travers les difficultés, qu'elles soient psychologiques, sociales, familiales, je crois qu'Il est capable de nous combler et pas seulement au niveau intérieur ou spirituel. Mais je crois qu'Il est capable de nous combler également dans notre vie présente parce qu'il ne s'agit pas de débrancher l'aspect : vie intérieure, spirituelle de l'aspect : vie présente. Si une spiritualité est évasion, elle est illusion. Je crois que Dieu veut nous combler.
Et si aujourd'hui Dieu nous exauçait ? "Heureux vous qui pleurez maintenant, vous rirez". Une autre idée de Dieu traîne un peu dans les esprits, une idée de Dieu peut-être héritée du jansénisme. L'idée d'un Dieu qui voudrait imposer son bonheur presque contre l'homme.
Je pense au roman d'Humberto Ecco " le nom de la rose " où, comme vous le savez, Dieu interdit de rire. Et Dieu en nous empêchant de rire nous empêche de nous épanouir, le rire étant peut-être le symbole de 1'épanouissement.
La morale des béatitudes n'est pas une morale de l'extériorité, une morale qui nous serait imposée de l'extérieur. Mais la morale des béatitudes est une morale qui est semée à l'intérieur de nous, au plus intime de nous-mêmes et qui vient nous proposer, avec tout le dynamisme dont on est capable, de nous reprendre de l'intérieur. Je crois que Dieu n'est pas un interdit, mais une raison de vivre. Et je crois qu'empêcher un échec, ce n'est pas brimer mais sauver.
Il ne s'agit pas non plus de rester dans le remords, le remords, qui est, vous le savez, cette tentative de rester replié sur soi-même, est fermeture. Le remords a un goût de mort. Le remords n'est pas bon pour l'homme. Il ne s'agit pas de pleurer sur sa condition pécheresse, de pleurer sur ses limites, sur sa finitude, mais il s'agit de s'ouvrir au repentir, porteur d'avenir. Il s'agit aussi de pleurer avec ceux qui pleurent.
Et si nous nous laissions conduire par Dieu au bonheur ? "Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous repoussent, quand ils vous insultent et rejettent votre nom comme méprisable à cause du Fils de l'Homme. Ce jour-là soyez heureux et sautez de joie, car votre récompense est grande dans le ciel. C'est ainsi que les pères traitaient les prophètes".
Dernière béatitude où pour la première fois on parle explicitement du ciel. J'ai peur que cette béatitude nous poussent à des conduites étranges. Je pense à certaines pratiques apostoliques de certaines sectes, comme les témoins de Jéhovah où un certain nombre de sonnettes tirées entraîne le paradis à l'arrivée. Je pense aussi à ces terroristes qui se mettent des ceintures de dynamite et qui se font sauter pour arriver au paradis plus vite.
Je crois que Dieu ne nous demande pas de nous sacrifier. Je crois qu'Il ne nous demande pas ça, mais Il nous demande de l'aimer. Ce n'est pas nous qui avons fait le premier mouvement, c'est Lui qui est venu à notre recherche, c'est Lui qui nous a aimés le premier. Notre amour sera toujours une réponse. C'est très profond. On ne doit pas tomber dans des pratiques étranges et diaboliser le monde, mais recevoir l'amour. Comme me le disaient des jeunes cette semaine : "aimer ce n'est pas seulement donner ou se donner, mais c'est aussi recevoir et accepter de recevoir". Et vous le voyez, dans cette béatitude on passe du bonheur à la joie, on passe du bonheur à la joie d'un bonheur sans fin.
Alors, frères et sœurs, est-ce que vous croyez que Dieu est capable de nous donner un bonheur qui n'aura pas de fin ? est-ce que vous le croyez sincèrement ?
Le bonheur, c'est comme l'amour. Quand on dit en vérité à quelqu'un "je t'aime", cela veut dire en même temps : "pour toujours". Et Dieu est le bonheur, en Lui, sur son visage, sur son présent, sur son avenir, sur notre présent, sur notre avenir. Je crois que Dieu ne peut donner que le bonheur et Dieu nous a créés avec bonheur pour nous faire partager son bonheur. Nous avons été créés pour cela, comme le dit Saint Augustin : "Tu nous as créés pour Toi et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en Toi". Et ce bonheur est un poids et ce bonheur nous leste et nous entraîne plus profondément. Comme le dit encore Saint Augustin : " Ton amour, c'est ton poids". Nous pesons le poids de notre amour.
Et récemment je relisais l'essai de Camus "La peste" et je découvrais au chapitre cinquième, le bonheur des habitants quand les portes de cette ville qui étaient fermées s'ouvrent enfin. Vous connaissez cet essai où une ville est en quarantaine, isolée du monde à cause de la peste. Vous connaissez tout ce dévouement extraordinaire, toute cette vie qu'il y a malgré la souffrance, toute cette lutte. Et un beau jour, les portes s'ouvrent. Et je voudrais vous partager cette phrase de Camus au moment de cette ouverture des portes : "Les portes de la ville s'ouvrirent enfin à l'aube d'une belle matinée de février, saluées par le peuple, les journaux, la radio et les communiqués de la préfecture. Pour eux tous la vraie patrie se trouvait au-delà des murs de cette ville, elle était dans ces broussailles odorantes sur les collines, dans la mer, les pays libres et le poids de l'amour. Et c'était vers elle, c'était vers le bonheur qu'ils voulaient revenir".
Frères et sœurs, cette ville, c'est à nous de l'ouvrir parce que la clef est de notre côté, c'est à nous d'ouvrir la porte à ce bonheur qui vient. Vous connaissez cette phrase d'Isaïe : "D'un amour éternel, Je t'ai aimé". J'ai envie de compléter : "d'un bonheur éternel, Je vais te combler".
Frères et sœurs, aujourd'hui voulez-vous êtres comblés par ce bonheur ?
AMEN