JÉSUS EST LA LOI PARFAITE

Si 15, 15-20 ; 1 Co 2, 6-10 ; Mt 5, 17-37
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année A (14 février 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

J'ai aperçu quelques sourires au terme de la lec­ture de cet évangile, mais c'est probablement un sourire à la fois de vérité et d'humour, car vrai­ment, frères et sœurs, si nous appliquions cet évangile à la lettre, qui serait là ? ni vous ni moi.

Je dois avouer que, lorsque hier, en lisant cet évangile relativement long, j'ai eu un sentiment de découragement, me disant : voilà, on repart dans la Loi et son cortège d'adultères, de divorces, de juges qui vous envoient aux gardes, qui vous conduisent en prison. On nous parle de ce que nous devrons rendre jusqu'au dernier sou, et de toutes ces injures connues, cachées, spontanées ou réfléchies. Et puis de ce dic­tionnaire des termes que nous employons ou n'em­ployons pas pour qualifier nos frères. Je me disais : "en sortira-t-on un jour de cet évangile de la Loi ? de cet évangile des applications ? de cet évangile d'une justice tatillonne ?" Et je dois avouer, j'ai eu un mo­ment envie de vous parler de tout autre chose que de l'évangile, j'aurais eu de quoi puiser dans mes dossiers de théologie pour trouver un sujet on ne peut plus reposant pour notre conscience. Mais me reprenant : "quand même je n'ai pas le droit parce que si Jésus dit : pas un point sur le iota de la Loi ne passera, à plus forte raison une trentaine de versets de l'évangile. Donc il faut y aller". Mais je ne vais pas y aller tout seul, nous allons y aller, ensemble. Si j'ai beaucoup de choses à dire, je voudrais seulement vous donner une ou deux suggestions, vous ferez le reste du travail vous-mêmes.

La tonalité de mon propos m'est donnée par une réflexion du cardinal Ratzinger qui écrivait : "Etant donné que Jésus ne s'arrête pas au niveau de la Loi, mais plonge jusqu'aux origines, il serait mal venu de considérer sa Parole immédiatement et sans y regarder de plus près comme une Loi". Ceci m'inspire les propos suivants. Personne, quel qu'il soit, ne se sortira de ses problèmes de vie, de ses situations, de ses difficultés intérieures, s'il ne cesse de balancer entre la Loi et lui. Ceci est un conflit, il y a dans le cœur de l'homme et dans son esprit inscrit profondé­ment dans sa conscience un contentieux. On ne règle pas des situations en restant dans la logique du contentieux. Il faut absolument en sortir. Et c'est cela, ce matin, que je voudrais vous inviter à accomplir dans le sens où il est dit que Jésus vient accomplir la Loi. Il n'est pas dit qu'Il vient la pratiquer ni la mettre en pratique, la nuance entre les deux termes est capi­tale. J'en dirai un mot tout à l'heure.

Jésus vient accomplir la Loi. Eh bien, lorsque nous sommes en butte à l'obéissance aux lois, qu'elles soient les lois fondamentales des commandements, qu'elles soient les exigences de l'évangile qui sont exprimées aujourd'hui par Jésus en des termes de lois, il n'y a pas à tergiverser, il n'y a pas trente six inter­prétations, c'est clair, c'est net, que ce soient les lois de l'Église, qu'elles soient d'ordre théologique, d'ordre spirituel, car il y en a, ou d'ordre disciplinaire (bien que ce mot ne soit pas très heureux on ne peut pas non plus absolument l'évacuer) que ce soit également en­tre notre conscience et certaines lois de la société : lois du travail, lois de la justice, lois de l'économie, lois de l'honneur, (ce qu'on appelle la dignité de l'homme), nous sommes continuellement en butte à ces lois-là parce que jamais nous n'avons l'impression de les accomplir comme il faut. Et en plus, il y a un secret regret en nous, nous savons que jamais nous ne parviendrons à les accomplir parfaitement. D'où notre découragement. Et devant ce découragement, devant cette lassitude, devant ces échecs successifs ou per­manents, il y a deux solutions, et ni l'une ni l'autre n'est bonne.

La première solution, c'est de dire : "la Loi, rien que la Loi". Je l'applique et comme ça je suis sûr de faire le bien, de faire ce qu'il faut et en plus, et ce n'est pas négligeable, j'ai ma conscience en paix avec moi-même, c'est normal, quand on applique une loi, sa conscience n'est pas en paix avec la loi, mais avec elle -même. Cette interprétation légaliste consiste une erreur fondamentale. Je dis bien : c'est une erreur.

La deuxième interprétation également tout à fait erronée pourrait s'appeler non plus le légalisme, l'application stricte pour être en règle et pour n'avoir rien à se reprocher ni devant soi ni devant Dieu, c'est le libéralisme : "Je n'y arrive pas, c'est impossible, c'est plus fort que moi, je ne peux pas, l'évangile ou les lois de l'Église, c'est un idéal, un horizon, plus j'avance plus il recule ... (vue ainsi c'est bien logique), donc je n'y arriverai jamais". Et comme c'est bien vrai pris comme cela. Alors nous entrons dans cette sorte de libéralisme moral qui est de s'ajuster, de s'arranger, et nous les avons bien : la loi, paraît-il, est faite pour être détournée, et là l'imagination de l'homme est ex­trêmement grande et perspicace pour contourner la loi d'une façon ou d'une autre, (les moralistes de la ca­suistique y ont perdu leur latin). Ainsi je me dis alors que ma conscience est à peu près tranquille parce que, comme je ne peux pas, je me contente de faire ce que j'essaie d'arriver tant bien que mal, en me disant que de toute façon les autres ne sont pas meilleurs et si, quand moi je me regarde cela me désole, quand je re­garde les autres, ils sont pire que moi ou pas mieux, ça me console. Ceci une grande erreur, même si il y a tout un aspect de notre vie qui nous y porte, et je le comprends bien, parce que de toute façon il faut vi­vre. Je vous ferai remarquer que ces deux erreurs sont jumelles parce que, d'une façon ou d'une autre, elles me font vivre uniquement à partir d'une loi, et comme beaucoup erreurs, même si elles sont apparemment contradictoires, ont la même racine : Je m'arrange avec la loi, je l'applique parfaitement ou je me l'ajuste.

Je crois que là n'est pas le message de cet évangile. Pourquoi ? parce que Jésus dit : "Je ne suis pas venu abolir la Loi, Je suis venu l'accomplir". le mot "accomplir" dans la Bible signifie que désormais Il est, Lui, et donc que la Loi n'est plus un texte juri­dique, législatif, il ne s'agit plus de légalisme ou de libéralisme, d'être en règle pour éviter les tribunaux d'où l'on ne sort jamais indemne Jésus brise cette fausse relation entre l'homme, sa conscience et la loi, il se met désormais, lui, en tant que personne au cœur de la conscience de l'homme, tant et si bien que dé­sormais en tant que croyants, ce n'est plus sous une loi que nous vivons, loi que nous avons à appliquer quelles qu'en soient les formulations qui sont se­condaires, jamais premières. Nous nous posons, par la volonté même de Jésus devant sa personne : "Je suis venu accomplir la loi, je suis la perfection de la Loi", la perfection de la Loi ici n'est pas une pratique mais une personne : Jésus. C'est pourquoi les deux erreurs que je viens de souligner sont condamnables parce que ni l'une ni l'autre ne nous mettent devant le visage de Jésus, mais devant un texte, une législation, une conception juridique. Ceci est le point capital qui est le seul point vis-à-vis duquel nous devons vivre les lois, la morale, la discipline, non plus par rapport à un texte, mais dans le face à face avec la personne du Sauveur. Or par rapport à une personne, surtout quand c'est le Fils de Dieu qui a donné sa vie pour nous, on ne peut pas se situer comme quelqu'un qui serait en règle, ni qui va s'ajuster plus ou moins avec la loi en fonction des évènements, situations, disposition, hu­meurs... se disant : "j'y arrive tant bien que mal, au­jourd'hui, j'ai appliqué ça, tant mieux, ça rachètera hier où j'ai mal fait ceci et cela." Non cela c'est du calcul, cela ne vaut strictement rien. Et tant que chacun d'entre nous, nous continuerons à gérer nos problèmes de vie morale dans cette logique fausse de l'application de la Loi frères et sœurs, vous n'en sortirez jamais, vous vous épuiserez, vous vous détruirez. Et le mot "détruire" n'est pas de moi, il est de l'apôtre Paul dans l'épître que nous avons entendue tout à l'heure parce que cette façon de gérer sa vie, c'est une façon mondaine, on veut dominer.

Saint Paul nous dit : "Nous proclamons une sagesse pour ceux qui sont adultes dans la foi. Ce n'est pas une sagesse mondaine". Notre lien avec la Loi, c'est notre relation avec Jésus-Christ, un point c'est tout. Il le dit Lui-même : "le Royaume de Dieu est au milieu de vous". Donc cessez de gérer par rap­port à une Loi à appliquer, accueillez quelqu'un qui est le Royaume de Dieu. Et désormais les exigences que nous avons à vivre ne sont plus selon les cas et les lois, mais selon l'amour d'une personne. Tant que nous n'aurons pas fait ce dépassement c'est-à-dire tant que nous ne serons pas en adhésion la plus forte pos­sible, la plus intime possible avec la personne de Jé­sus, nous ne nous en sortirons jamais.

Je ne vais pas reprendre les six éléments d'ap­plication de la Loi, tels que Jésus vient de les donner dans l'évangile, car vous voyez bien qu'il ne s'agit plus maintenant de savoir ce qu'il faut faire, n pas faire pour être en accord ou en règle. Non. Il s'agit d'établir entre moi-même qui suis pécheur et qui le resterai jusqu'à ma mort, ayons l'humilité de nous le dire lucidement, clairement, sans pessimisme, ni mi­sérabilisme sur nous et sur les autres, nous mourrons pécheurs, nous mourrons hors la Loi de l'évangile, nous ne mourrons pas en adhésion totale avec Jésus Christ. Si c'était cela, il n'aurait plus besoin de nous sauver. C'est là qu'est le centre, frères et sœurs, de ces problèmes incessants que nous tournons, retournons dans notre mémoire, dans notre conscience et dans notre vie. Oui, le cœur de notre agir, l'énergie de notre vie morale, la force de notre obéissance, c'est notre relation avec le Royaume de Dieu, l'ouverture de no­tre cœur à Jésus-Christ. Ses exigences n'ont pas d'au­tre source que l'amour de Dieu pour nous, simplement elles nous sont données par un optimisme extraordi­naire de Dieu qui sait que l'homme, malgré son péché, malgré ses limites, est capable de Lui répondre, par­tiellement certes, mais surtout en vérité, c'est-à-dire par rapport à une personne.

Il y a un autre aspect : si c'est Jésus le Royaume, si toute Loi c'est-à-dire toute exigence, toute perfection, toute vérité, toute vie, toute moralité est absolument accomplie en Lui, ce Jésus, frères et sœurs, c'est l'Église, la communauté des chrétiens. Et alors c'est un deuxième aspect que je suggère rapide­ment. Tant que nous voudrons, là encore, résoudre, justifier et sortir de nos problèmes quels qu'ils soient, les plus graves, les plus épineux, les plus douloureux, les plus humiliants, si nous ne le faisons que de notre conscience à la Loi, nous sommes perdus. Il faut le faire de notre conscience, de notre être par rapport à la personne aimée du Christ, saint Augustin disait : "Aime et fais ce que tu veux", fais la volonté de l'Aimé, de Celui qui t'aime, voilà le principe de la morale. "Fais la volonté de Celui qui t'aime". N'est-ce pas cela que vous essayez de vivre, vous dans vos foyers, dans vos communautés, avec vos enfants, ce n'est pas ça ? c'est bien le principe de la morale. Vous ne vivez pas pour appliquer un Loi, grand Dieu, vous vivez par amour de quelqu'un. C'est la source de la morale. Alors laissez-moi ce côté disciplinaire, soyez adultes dans la foi, dit saint Paul, c'est-à-dire soyez adultes par rapport à la personne de Jésus-Christ. C'est elle qui vous appelle, c'est elle qui vous donne, c'est elle qui vous pardonne.

La deuxième dimension, c'est donc l'Église. Je suis effaré quand je me regarde, quand je regarde les autres, de la façon dont nous traitons nos problè­mes en conscience dans un individualisme forcené. Frères et sœurs, il faut vivre notre vie morale en Église, pas seuls. Il faut vivre notre vie morale dans la communion ecclésiale, mais pas seuls. Je ne vais pas accomplir telle loi, je ne vais pas obéir à te comman­dement parce que cela m'arrange ou pas, mais parce que je réponds à un Dieu qui s'est fait homme et qui continue de vivre dans son Église. Il y a une dimen­sion écclésiale de votre agir personnel. C'est pourquoi aucune décision dans la vie morale d'une personne n'est individualiste, elle entraîne l'Église, elle entraîne la conviction de l'Église, elle entraîne le tissu écclésial qui s'enrichit ou qui se perd, elle entraîne une aug­mentation invisible mais réelle de la communion de l'Église avec son Seigneur. Donc elle accueille la ré­vélation de Dieu, mais c'est vrai, que l'Église rappelle un certain nombre d'exigences, mai si elle les rappelle c'est parce que c'est les siennes et que nous n'avons pas à les vivre personnellement Nous avons à les vi­vre ensemble, nous avons à les vivre les uns avec les autres, les uns pour les autres. Et si un jour, je me disais : "tiens, moi personnellement, dans ma cons­cience par rapport à Dieu, je ne peux pas accomplir telle chose qu'il me demande", et si je me disais "et si je le faisais par amour de l'Église ?" et si je me disais, je le fais parce que l'Église qui n'est pas une institu­tion qui fait des lois mais qui est la chair même de Jésus-Christ, m'appelle à vivre en consonance, en harmonie, en accomplissement avec elle. J'oserais dire, frères et sœurs, nous n'avons pas, ni vous ni moi, à obéir à l'Église seulement, mais nous avons tous ensemble à obéir en Église car c'est l'Église qui nous porte les exigences du Sauveur. L'Église c'est nous et nous les portons ensemble. Nous avons donc à les vivre ensemble et à dire devant un choix personnel, qu'est-ce que je fais de notre Église, comment je la traite dans ses exigences, dans ses rappels, dans ses convictions ? Ce sont les miennes. Alors pourquoi, pourquoi je ferais fi de cette dimension ecclésiale, communautaire de ma vie personnelle et de ma vie morale. Non pas qu'il s'agisse de mettre toutes les choses sur la place publique ce n'est pas cela, l'Église n'est pas d'ordre public dans ce sens-là, mais c'est ce tissu lent, profond, permanent qui doit petit à petit nous harmoniser à l'amour de Jésus-Christ, mais pas individuellement, de façon ecclésiale parce que c'est l'Église qui, aujourd'hui, est porteuse de la Loi. L'Église peut dire qu'elle est l'accomplissement de la Loi, pas l'Église, je le répète bien, au sens législatif mais l'Église qui est notre chair, l'Église qui est notre espérance, l'Église qui est notre conversion, l'Église qui est notre amour. Alors si c'est notre amour, nous le ferons par amour de l'Église qui est aujourd'hui la façon dont Jésus nous rejoint. Voilà ce que je voulais vous dire. Cela me semble capital. Voyez, saint Thomas d'Aquin disait que le mot "loi" avait deux origines étymologiques. Ne choisissez pas l'une ou l'autre, gardez les deux. La première viendrait du mot "légère" qui veut dire lire, La seconde étymologie, c'est "legare" qui veut dire lier. Frères et sœurs, vous accomplirez en perfection la Loi, en progression, si vous savez vous lier avec, Jésus-Christ et, dans cette liaison lire ses exigences, alors vous vivrez.

 

 

AMEN