LE BONHEUR DES PÉCHEURS

Jr 17, 5-8 ; 1 Co 15, 12+16-20 ; Lc 6, 17+20-26
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année C (16 février 1992)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Il arrive, frères et sœurs, dans notre paroisse, qu'en certaines réunions de catéchisme ou de réflexion théologique, après avoir épuisé quel­ques sujets classiques comme le péché, la grâce, ou le bonheur, on se tourne vers le prêtre comme s'il était spécialiste, en lui demandant qu'est-ce qu'il faut pen­ser de l'enfer, comme s'il l'avait visité lui-même et qu'il pouvait ainsi, après sa visite, faire un compte-rendu exact de ce qui s'y déroulait. Nous ne sommes pas plus spécialistes que vous de l'enfer, c'est bien évident. De plus, il est vrai que nous avons toujours les uns et les autres, un regard quelque peu voyeur pour tenter de savoir ce qui se passe derrière ces grandes portes apparemment bien fermées ou du moins nous l'espérons pour nous. L'enfer, n'est-ce pas, est ce lieu, comme le disent certains théologiens avec justesse, qui n'est pas fermé de l'extérieur par Dieu le soir avec de solides cadenas, mais qui est fermé de l'intérieur par ceux qui refusent, jusqu'à la mort com­prise, de recevoir le salut de Dieu.

Il faut savoir, que l'homme est capable à l'in­térieur de lui-même d'une complicité avec le mal sans pourtant qu'aucun acte extérieur n'ait trahi ce consen­tement secret. Je veux dire par là que ce qui nous permet souvent de mesurer en quoi nous sommes bons ou mauvais, c'est-à-dire les mauvaises ou les bonnes actions, n'est pas immédiatement significatif du consentement au bien ou au mal que nous avons choisi de faire. Il peut y avoir une sorte de calcul froid dans lequel toute l'intelligence humaine se trouverait impliquée, une option délibérée, presque paisible du mal pour le mal.

Je repense à cette histoire de famille, d'un garçon qui recevait avec ses frères à chaque fin de semaine, de la part de leur père, une raclée qu'ils pen­saient salutaire, vu le nombre de bêtises qu'ils fai­saient dans la semaine. Or il s'avère qu'une semaine, alors il pensait avoir été presque un saint, il reçut, comme la coutume l'imposait dans la famille, sa ra­clée hebdomadaire. Et il sortit de chez son père en pensant qu'il avait subi pour la première fois un mal injuste, qu'il avait fait l'expérience d'un mal qui n'a pas de fondement, qui n'appartient à aucun contexte d'un autre mal, et qui n'a pas eu de prétexte. Et ce garçon, dans son innocence ou sa malignité, décide d'en faire l'expérience lui-même. Il propose à son petit frère de lui offrir cette raclée pour voir l'effet que cela peut faire. Il tente de le convaincre en faisant miroiter le don de quelques soldats de plomb que l'autre en­viait depuis longtemps. Et ce petit frère, alors même qu'il reçoit la raclée, voit en se penchant sur le visage de son frère aîné, la grimace de Lucifer. Ce n'est pas une histoire vraie, du moins elle n'est pas racontée comme telle, mais elle reste intéressante et vraisem­blable parce qu'elle "épingle" avec beaucoup de jus­tesse ces instants possibles de notre vie où nous avons touché l'existence d'un mal gratuit. Il est donc en soi possible pour l'homme de pactiser avec le plus ef­froyable des maux en voulant simplement savoir ce qu'est le mal pour lui-même, comme si j'affirmais que Caïn avait tué Abel simplement pour savoir quel effet cela fait de tuer un homme. Je vous dis cela non pas pour nous effrayer les uns les autres, ou pour qu'il sorte des diables rouges de vos oreilles ou qu'ils se mettent à voler de leurs ailes de chauves-souris au-dessus de vos têtes. Ce n'est d'ailleurs loin de cette mythologie-là, et il y a quelque chose de beaucoup plus froid et de beaucoup plus effroyable. Je veux désigner cette possibilité dans le cœur de l'homme d'une froideur, d'une décision, d'un consentement qui s'opposent radicalement à la vie et au projet de Dieu. Ce consentement est d'ailleurs davantage d'ordre spi­rituel que d'ordre charnel.

Vous connaissez certainement ce personnage essentiel dans l'œuvre de Dostoïevski, Stavroguine, qui, il est considéré comme le type même du damné, puisque je parle de damnés, avait décidé d'épouser une jeune femme qui boitait à la suite d'une maladie mal soignée, non pas par pitié, ni encore pour la sau­ver, encore moins pour l'aimer, mais comme pour aller au fond le plus ultime du désespoir possible, ainsi, en l'ayant épousée, et en ayant réveillé en elle cet espoir inimaginable et nouveau d'être aimé, pour l'abandonner à ce désespoir. Il l'épouse, puis la laisse sur le bord du trottoir de sa vie, après cette longue renaissance à l'espérance, chuter à l'infini dans le dé­sespoir.

Frères et sœurs, ce consentement intérieur au mal, cette complicité froide, ce calcul, cette volonté de jouer avec le mal, cette espèce de désordre fonda­mental qui nous permet de comprendre la petite pointe de ce qui est véritablement ce péché qui s'op­pose à Dieu ou ce péché contre l'Esprit saint dont parle l'évangile, ressemble à un désordre, à une anar­chie. Et nous pourrions, pour le comprendre, imaginer qu'il s'approche d'un monde où les pierres se met­traient à gonfler, à grossir dans votre jardin, ou les meubles marcheraient en rang dans la nuit, où les étoiles tomberaient, où les oiseaux commenceraient à parler, une sorte de désordre fondamental, une anar­chie totale. Un théologien disait qu'il est plus facile de devenir un grand saint que de devenir un damné parce que le premier tente de retrouver ce qu'il a perdu, alors que le damné tente de gagner ce qu'il n'a jamais eu. Il y a de la part du damné une volonté de conquête prométhéenne, une conquête du ciel éternel.

Frères et sœurs, en général et souvent, notre péché n'est pas de cet ordre-là. Pour nous, notre pé­ché, est plutôt dans les événements, occasionnelle­ment, un mauvais choix, une mauvaise recherche du bonheur. Et si j'ai pris un tel détour, pour parler des béatitudes, c'est que justement notre péché ne nous a pas détournés fondamentalement de Dieu, il nous a simplement alourdis sur le chemin de la vie donnée par Dieu. Un consentement au mal intérieur nous détourne fondamentalement de la gloire du Seigneur. Le péché nous a blessés, mais nous a laissés presque en face de Lui. Et c'est en cela qu'il y a un bonheur pour le pécheur. C'est en cela que nous sommes des sauvés, des pécheurs sauvés parce que, même alour­dis, même blessés, même boiteux, nous restons en face de la main tendue de Dieu, de la main tendue de son pardon. Et c'est ce contraste significatif que je voulais vous faire saisir en parlant de l'enfer, c'était pour mieux nous décrire, nous qui sommes peut-être plus médiocres que ces grands damnés-là, mais qui sommes toujours face au pardon. Et le pardon nous est sans arrêt proposé, le péché en quelque sorte, mal­gré tout, semble être une nouvelle occasion de rece­voir plus profondément en nous, une vie non plus humaine, mais divine. Car, il n'y a pas dans le péché, il n'y a pas effacement de ce consentement au bon­heur. Par le péché, nous consentons mal au vrai bon­heur de Dieu, mais nous ne consentons pas au mal fondamentalement. Le péché tel que nous le connais­sons est une façon de s'appesantir, de trébucher, et pourtant nous cherchions à être heureux, nous cher­chions ce bonheur, mais nous le cherchions mal, c'est pourquoi nous avons trébuché et nous nous sommes arrêtés sur le chemin de la vie.

Ne contredisons pas ces béatitudes, elles ne sont pas là pour justifier la misère de l'homme en di­sant : "Si tu es malheureux en ce monde, bienheureux sois-tu, car tu seras heureux plus tard". La misère, la captivité, la faim sont pour le Christ non pas la chance que nous aurions en ce monde, pour être heureux un jour. Mais s'Il les a choisis comme ce qui est mauvais et comme la misère de l'homme, c'est pour venir nous en délivrer. Cela veut dire que les béatitudes que nous avons entendu prononcer sur cette montagne comme ce discours qui couvre l'ensemble du projet de salut de Dieu, est un appel pour chacun de nous à nous transformer, à transformer ce bonheur instinctif, natu­rel, qu'il y a en nous, en bonheur plus grand, plus di­vin, en bonheur de vie éternelle. Notre bonheur ins­tinctif se contenterait d'un équilibre médiocre de paix, alors que le bonheur que Dieu veut pour nous, ce bonheur qui dépasse ce premier bonheur instinctif, ce bonheur fruit de la grâce de Dieu nous amène à dési­rer, malgré nos péchés, une chose inaccessible pour nous : ce fruit défendu et pourtant ce fruit promis qui est la vie de Dieu. Ainsi les béatitudes viennent nous toucher là où nous sommes tombés, à l'endroit même où nous sommes boiteux, à l'endroit même où nous sommes blessés, parce que nous sommes toujours orientés vers Dieu et que si nous acceptons d'appro­fondir ce consentement au bien qu'il y a en nous, en acceptant qu'il soit encore infirme pour que Dieu le transforme, alors Dieu nous relèvera comme il a re­levé tant d'infirmes, Dieu nous touchera comme il a touché tant de malades et nous attirera vers Lui, vers sa grâce et son bonheur.

La seule chose, frères et sœurs qui nous freine, c'est que derrière ce consentement au bien, qui malgré tout est fiché, planté dans nos péchés, il y a une sorte de médiocrité, une sorte de contentement d'avoir accepté une paix et une liberté au rabais. C'est la seule chose qui pourrait nous freiner dans la récep­tion du pardon de Dieu. Ce ne sont pas les évène­ments, ce ne sont pas les occasions où nous avons semblé nous détourner de ce bien ou de cette bonté de Dieu, mais c'est d'accepter finalement que la révolte face à notre médiocrité se soit éteinte. Il y a en nous une faim à réveiller pour que nous n'acceptions pas que cette première conquête de paix et de liberté qui est la nôtre en ce jour, quel que soit notre âge, nous suffise et nous contente. Il faut donc que derrière ce consentement intact, vierge au bien, qui n'est pas abîmé fondamentalement par notre péché, il n'y ait pas de contentement à accepter que l'aujourd'hui de notre liberté suffise. Mais il y a une faim, une ambi­tion à recevoir cette liberté et cette paix à l'égal de Dieu, à l'image même de Dieu, et non pas à notre image. C'est en cela que les béatitudes sont un proces­sus pour nous transformer, pour nous faire passer, comme le Christ, par la Pâque. Il est vrai que chacune de nos épreuves a été un curieux chemin, mais pour­tant il est un chemin incroyable où nous avons appro­fondi, découvert la profondeur du message de Dieu et de son amour attentif et accueillant pour nous. Et je suis presque certain que personne ici ne me contredira si j'affirme que ces épreuves ont été, malgré tout, malgré les blessures, malgré les cicatrices, malgré ce cœur blessé, peut-être non consolable, ont été l'occa­sion d'une remise en marche de nous-mêmes vers la grâce de Dieu.

Frères et sœurs, gardons intact en nous ce consentement profond au bien. Puis acceptons que ce bien que nous voulons est un bien trop humain et que nous ne devons pas nous en tenir là, mais qu'il nous faut aller plus loin, qu'il nous faut avoir le même re­gard que Dieu a sur nous, ce regard de grandeur et de noblesse. Prions d'abord le Seigneur pour ceux qui effectivement ont fait le choix, dans les grandes scè­nes historiques du monde, du mal dont je parlais au début. Et je pense souvent que derrière les grands dictateurs, derrière les grands hommes célèbres, les grands criminels de ce monde, il y avait derrière ces hommes qui, parfaitement conscients de la folie de ces dictateurs, ont froidement consenti au mal et ont permis de diffuser ce mal pour exterminer les millions d'hommes qui ont été les victimes de ces folies. Ces hommes qui consentent fondamentalement au mal existent et nous avons le devoir impérieux d'apporter notre prière qui est un poids incroyable contre ce choix possible dans le cœur humain. Et nous qui res­tons face au pardon de Dieu, demandons que nous ne soyons pas arrêtés sur ce chemin, mais que nous rece­vions pleinement cette force pour nous remettre en route et espérer, à l'image de Dieu, la liberté et la paix qu'Il nous promet.

AMEN