OUI, NON

Si 15, 15-20 ; 1 Co 2, 6-10 ; Mt 5, 17-37
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année A (11 février 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Voilà un discours des plus assommants, tout à fait négatif, terriblement rébarbatif, un dis­cours fameusement pointilleux il est question de "i", et de point sur le "i" un discours juridique dont on n'a pas envie d’entendre ni les paroles ni surtout de saisir le sens. Nous sommes assez grands pour savoir ce que nous avons à faire face à ces kyrielles d'inter­dictions, concernant nos relations fraternelles, la vie conjugale, notre relation à Dieu. Alors faut-il essayer quand même de comprendre ? On peut toujours en rester à une vie extérieure, c'est bien pratique parce que cela permet de nous satisfaire et de continuer à faire ce que nous avons envie de faire. Je propose plutôt qu'ensemble, nous essayions non pas d'en rester à une vue extérieure mais d'entrer dans une vie inté­rieure à propos de cet ensemble de commandements négatifs que nous donne aujourd'hui le Seigneur. Je ne vais pas les reprendre les uns après les autres en dé­tail, chacun fera le détail dans sa vie devant la face de Dieu. Mais je voudrais que nous puissions reconnaître et croire que ces paroles négatives, un peu juridiques, pointilleuses, de la part du Seigneur sont aussi de celles dont Il dit : "Mes paroles sont Esprit et vie". Il nous appelle aujourd'hui à les entendre, à les recevoir pour en vivre.

Pour comprendre la signification de ces pa­roles qui sont "Esprit et vie", arrêtons-nous un instant sur la dernière phrase de l'évangile qui, à mon sens, est la clef d'entrer dans cette perspective de vie inté­rieure et non plus de vue extérieure : "Que votre oui soit oui, que votre non soit non, tout ce que vous dites en plus vient du Mauvais, du diable, de Satan". Re­gardons un peu de près et éclairons cette parole du Christ par le premier texte de la liturgie de ce jour, un texte de sagesse où Dieu nous parle ainsi : "Si tu veux, tu peux observer mes commandements la vie et la mort sont proposées aux hommes, l'une et l'autre leur est donnée pour choisir. La Sagesse du Seigneur est grande, Il est tout puissant et Il voit tout, ses regards sont tournés vers ceux qui le craignent, Il connaît toutes les actions des hommes, Il n'a commandé à personne d’être impie et Il ne permet à personne de pécher". - "Que votre oui soit oui, que votre non soit non, tout le reste vient du Mauvais".

Première réflexion Dieu connaît le cœur de l'homme, Il "sonde les reins et les cœurs", Il est capa­ble de mesurer toute la malice qui s'y trouve, car elle ne lui échappe pas, Il sait donc très bien ce qui dans nos discours intérieurs ou extérieurs vient du Mau­vais. Et c'est pour cela qu'Il nous dit : "Vous pouvez, vous avez la liberté et la capacité de ne dire rien d'autre que : oui ou non. Méfiez-vous de l'abondance de paroles qui entoure votre propre réflexion jusqu'à en camoufler et en stériliser les motivations les plus profondes". Le Christ en nous livrant cette parole :"que votre oui soit oui, que votre non soit non", dési­gne par cette expression la façon, pour les hommes, de marcher, de marcher où ? sur la route. Quelle route? "Je suis la Voie", dit Jésus.

Maintenant reportons-nous à la première phrase de l'évangile : "les disciples étaient rassemblés autour de Jésus sur la montagne et Il les enseignait". Regardons-nous les uns les autres, nous sommes ras­semblés ici en tant que ses disciples, Il est au milieu de nous, Il nous enseigne par sa parole qui est Esprit et qui est vie dans l'eucharistie. Le but de notre vie chrétienne, c'est cela même que Dieu nous permet de réaliser chaque dimanche sur la montagne, c'est-à-dire au lieu de sa rencontre. Nous sommes ses disciples rassemblés autour de Lui, dans le face-à-face, nous nous laissons enseigner par Lui qui est la voie, la vé­rité et la vie. Il y a quinze jours, en expliquant l'appel de Jésus aux disciples, je vous avais fait remarquer que le Christ, puis l'Église, enseignent, prêchent la sainteté et la perfection, que le disciple est appelé à y répondre totalement, immédiatement et exclusive­ment. Aujourd'hui voici que le Christ nous appelle bien encore à la perfection, à être ensemble rassem­blés devant Lui, mais Il nous indique maintenant comment Il est Lui-même le chemin qui conduit à cette vérité.

Il va nous désigner de façon extrêmement claire et nette, sans interprétation possible parce que tout ce qui n'est pas "oui", "non" vient du Mauvais, quelles sont les limites latérales au-delà desquelles nous ne marchons plus vers Lui, mais courons le ris­que, non seulement de t'abandonner, mais d'abandon­ner notre propre humanité, limites au-delà desquelles nous nous déshumanisons les uns les autres dans nos relations humaines et fraternelles, conjugales ou spi­rituelles avec Dieu. Le but de notre vie, ce qui est en face de nous, ce ne sont pas des obstacles signifiés par des interdits multiples, comme si la vie spirituelle était une espèce de gymkhana, de course à l'obstacle et il faudrait passer son temps à sauter par-dessus les uns, à contourner les autres ou à s'enfiler par des sous les barbelés. Non, il y a des terrains pour ça, mais ce n'est pas celui de l'évangile. Le Christ ouvre devant nous une voie libre, Il dégage la voie en nous signi­fiant ce qui est obstacle à la rencontre avec Lui et à la perfection de notre communion les uns avec les autres et avec Dieu. Le Christ est la vérité qui nous fait face, Lui seul attire : "Quand Je serai élevé en croix, J'atti­rerai tout à Moi". Parce qu'Il sait que nous sommes pécheurs, hésitants, que nous discutons toujours avec Lui et avec nous-mêmes et qu'Il veut que notre oui soit oui et que notre non soit non, Il dégage les obsta­cles en disant : "Voilà les limites au-delà desquelles vous allez perdre votre vie et celle de vos frères". le sens des commandements négatifs de Jésus ou de l'Église, ce n'est pas de mettre des obstacles devant nous, c'est justement de les écarter et de nous dire : "Voilà le bien, il est frontal, en face de vous il faut le chercher, mais simplement faites très attention car il y a toujours ce mal, ce Mauvais qui est là, rôdant auprès de vous, mais pas en face de vous car en face de nous il y a le visage de Dieu." Le mal est à côté de nous, de façon latérale comme sur une route, au-delà des bordures desquelles nous savons qu'il y a risque de nous perdre, de quitter le chemin, de tomber dans le précipice.

Frères et sœurs, tous les commandements en formulation négative ne sont pas en face de nous, mais simplement pour limiter à droite et à gauche notre marche. D'ailleurs dans le livre du Deutéro­nome, Dieu dit à Moïse : "Dis bien au peuple ceci : n'allez ni à droite ni à gauche, mais droit devant vous". Pourquoi ni à droite ni à gauche, parce que là on risque de basculer dans l'obstacle, de le heurter de plein fouet et d'être terriblement tenté comme le pro­posait André Gide à Bernanos, de faire une "embar­dée du côté du diable". Ainsi il nous faut comprendre ces lois qui nous agacent, qui nous embêtent parce qu'elles sont négatives. Mais pourquoi sont-elles né­gatives ? pour que nous puissions trouver notre che­min et avancer librement choisissant le bien "oui, oui" et refusant le mauvais "non, non". Jésus est la vérité, Il est la voie, non seulement Il nous signifie où nous devons marcher, mais Il nous signifie aussi où nous ne devons pas aller. Et cela c'est une délicatesse infi­nie de son amour, ce n'est pas pour nous embêter, pour nous frustrer. Quand vous dites à vos enfants : "ne fais pas ceci, ne fais pas cela", ce n'est pas pour le plaisir, en tout cas j'espère, c'est pour les aider à mar­cher droit, à aller vers le bien, car vous êtes des pa­rents qui aimez les enfants et qui êtes de bons éduca­teurs, alors vous leur signalé où il ne faut pas aller.

Jésus est la vérité, Il est la voie, mais Il est la vie. Que votre oui soit oui, que votre non soit non. Chaque pas de notre vie est un oui à Dieu, un non au Mauvais, ainsi nous avançons ensemble vers la com­munion parfaite entre nous et avec Dieu. Jésus au­jourd'hui ouvre trois domaines de notre vie où notre oui doit être franc et clair, sans compromis ni com­promission : le domaine des relations personnelles qui doivent être non pas une abondance de paroles qui viendraient du Mauvais, mais une abondance de bien­veillance et de réconciliation, le domaine de la vie conjugale où Jésus dit que ce ne doit pas être une abondance de paroles ou de blablabla mais une abon­dance de fidélité du cœur, de pureté du regard et d'in­tégrité du corps conjugal, et le troisième domaine, nos relations avec Dieu où nous n'avons pas à jurer contre Lui ou contre une de ses créatures parce que ceci est une manière d'être soumis à cette tentation du Mau­vais pour récupérer Dieu à notre service, mais à vivre dans une abondance de venté et d'obéissance.

Frères et sœurs, que votre oui soit oui à cha­cun des pas, des actes de notre vie, que nous cher­chions vraiment le visage du Christ qui est en face de nous, que nous acceptions qu'Il nous limite la route pour nous éviter les égratignures, les accidents et les drames. Ainsi j'en suis sûr, si nous allons bien avec l'évangile qui nous est proposé, nous irons mieux les uns avec les autres dans nos relations humaines et fraternelles, dans les relations conjugales et dans nos relations avec Dieu.

 

 

AMEN