UNIS AU CHRIST EN CROIX POUR LE SALUT DU MONDE
Lv 13, 1-2 + 45-46 ; 1 Co 10, 31 – 11, 1 ; Mc 1, 40-45
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année B (14 février 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Aujourd'hui l'évangile nous propose à nouveau le récit d'une guérison, d'une maladie beaucoup plus grave cette fois-ci, cette maladie terrible que nous ne connaissons pas beaucoup dans nos pays d'occident, mais qui, dans tant de pays du monde, fait des ravages : la lèpre. Et il y a peu de temps encore nous en parlions à l'occasion de la journée mondiale des lépreux.
Je voudrais donc continuer la réflexion amorcée par le frère Jean-François et vous parler aujourd'hui encore de la maladie, et plus particulièrement de ce sacrement qu'on appelle le sacrement des malades et qui est l'une des sept fontaines de grâce qui nous est donnée dans l'Église, un des sept gestes sauveurs que nous avons hérité du Christ, sacrement qui a été pendant longtemps méconnu et qui l'est, je pense, encore trop de nos jours.
Jésus s'est approché avec tendresse et miséricorde de tous ceux qu'Il rencontrait, plus particulièrement de ceux qui étaient dans la peine, dans la souffrance, dans le besoin, et plus particulièrement des malades. Les guérisons sont innombrables dans l'évangile. Les gestes par lesquels Jésus s'approche du malade varient selon les circonstances : quelquefois Il utilise simplement sa Parole, d'autres fois comme aujourd'hui Il touche le malade avec sa main, Il lui impose les mains, quelquefois Il se sert, ou Il demande a ses apôtres, en son Nom, de se servir d'une onction d'huile (et c'est cela le geste que l'Église gardera dans le sacrement des malades) d'autres fois encore Jésus utilise sa salive comme pour ouvrir les oreilles du sourd-muet ou les yeux de l'aveugle de naissance. Quels que soient ces gestes, ils sont toujours un contact personnel du Christ, de Dieu fait homme, avec celui qui est souffrant. Ces gestes sont des gestes sauveurs, ils sont porteurs de grâce. Ce sont des gestes de compassion, de pitié, de miséricorde, de tendresse, et parce que cette tendresse est la tendresse de Dieu, elle porte avec elle la vie, elle apporte à celui qui était malade ce surcroît de vie dont il a besoin pour se relever, pour être guéri. Or Jésus, comme je viens de le dire, a invité ses disciples, a sa suite, à reprendre ces gestes sauveurs, à imposer eux aussi les mains aux malades, à leur faire des onctions d'huile et Il leur a dit : "ceux à qui vous imposerez les mains seront guéris. Allez et visitez les malades pour leur apporter la vie". Les sacrements, tous les sacrements sont le prolongement, à travers l'histoire de l'Église, de ces gestes sauveurs du Christ. Les gestes que le Christ a posés tout au long de sa vie et qui sont porteurs de grâce, porteurs de salut, ces gestes sauveurs n'étaient pas seulement destinés aux contemporains de Jésus, à ceux qui habitaient le même pays que Lui et qui le rencontraient au hasard de ses cheminements sur les routes de Palestine. Ces gestes sauveurs, tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux en ont besoin, il faut donc qu'ils atteignent toutes les générations et toutes les nations du monde. Et c'est cela le rôle de ces gestes de l'Église que sont les sacrements, d'être le prolongement, la multiplication, l'épanouissement des gestes sauveurs du Christ, les mêmes gestes que le Christ a fait en Palestine il y a deux mille ans, en allant vers les pécheurs, en partageant son repas avec ses compagnons. Tous ces gestes sauveurs du Christ, Il les a confiés à son Église qui est le Christ continué, pour qu'en son nom, à sa place, elle les pose et que ce soient les gestes mêmes du Christ qui ainsi atteignent tous les hommes. Quand nous célébrons l'eucharistie c'est le repas du Christ avec ses disciples, avec les disciples d'il y a deux mille ans et les disciples d'aujourd'hui qui sont les mêmes disciples du Christ et qui partagent le même repas. Et quand vous venez rencontrer un prêtre pour recevoir l'absolution de vos péchés, c'est encore le même geste du Christ pardonnant les péchés, qui se renouvelle et se démultiplie.
Ainsi, quand l'Église réalise ce sacrement de l'onction des malades, elle reprend et prolonge le geste sauveur du Christ s'approchant avec miséricorde des malades pour les guérir. Aussi bien, dans un premier temps, d'une façon peut-être encore un peu naïve, je parle ici de l'Église primitive, des tout premiers siècles de son histoire, l'Église a pensé que le fruit immédiat de ce sacrement serait, comme au temps de Jésus, la guérison corporelle du malade. Et elle a pratiqué cette onction des malades dès les origines (nous en trouvons déjà la trace dans l'épître de saint Jacques) attendant de ce sacrement la guérison physique du malade, sa délivrance de la souffrance et de la maladie. A l'usage, il a fallu se rendre compte que cette guérison physique du malade ne pouvait pas être attendue comme un fruit automatique du sacrement, la religion du Christ n'est pas magique. Aussi bien le but des sacrements n'est pas directement de nous apporter un résultat tangible, tel ou tel effet particulier correspondant à nos besoins : ceci est de l'ordre du miracle, et nous ne pouvons pas exiger que le miracle nous soit quotidiennement donné par Dieu. Mais le fruit du sacrement est un fruit plus radical, plus profond, il apporte la vie, non pas d'abord dans ses conséquences concrètes, mais dans sa racine profonde, dans sa réalité intérieure. Les sacrements nous donnent la grâce, c'est-à-dire la présence vivifiante de Dieu, c'est-à-dire la guérison intérieure qui est cette présence de Dieu et dont la guérison corporelle dans le cas d'un malade n'est en quelque sorte, qu'une conséquence et comme une efflorescence.
Prenant alors conscience que la guérison corporelle n'était pas l'effet premier, immédiat, direct du sacrement des malades, mais seulement une conséquence possible, aléatoire d'ailleurs, l'Église au moyen-âge s'est en quelque sorte retournée dans un sens tout à fait différent, et a pensé que le fruit réel de ce sacrement était la guérison spirituelle, la guérison du cœur, c'est-à-dire le pardon des péchés dont la guérison corporelle n'était qu'un signe, un peu comme dans un autre miracle du Christ, ce lui de la guérison du paralytique : Jésus dit au paralytique : "mon enfant, tes péchés sont pardonnés", et devant l'incrédulité des assistants, Il ajoute : "est-il plus difficile de dire tes péchés sont pardonnés, ou de dire : lève-toi et marche ? Et bien pour que vous sachiez que le Fils de l'Homme a le pouvoir de pardonner les péchés, Je te le dis prends ton grabat, lève-toi et marche". Jésus là manifeste clairement le lien entre la guérison du corps et la guérison du cœur et le fait que la guérison corporelle est comme un signe, une manifestation du pardon des péchés. Et certes, il est parfaitement exact que le sacrement des malades, comme tous les autres sacrements d'ailleurs, en nous donnant la grâce opère en nous le pardon des pêchés. Mais cette nouvelle manière d'appréhender le sacrement des malades qui s'est progressivement développé tout au long du moyen-âge, a eu des conséquences extrêmement graves. En effet si le sacrement des malades avait pour objet le pardon des péchés, il devenait comme une sorte de doublet du sacrement de pénitence. Comment situer ces deux sacrements l'un par rapport à l'autre ? Et comme une des caractéristiques des malades, c'est de n'avoir pas toujours une conscience claire, d'être quelquefois, à cause de leur maladie, diminués dans leur capacité de présence à l'évènement, on s'est petit à petit persuadé que ce sacrement avait pour objet le pardon des péchés pour ceux qui ne pouvaient plus accuser leurs péchés comme on le fait normalement dans le sacrement de pénitence, ceux qui, à cause de leur maladie ou de la proximité de la mort ou du coma, se trouvaient dans l'impossibilité de dire au prêtre leurs péchés. Dès lors le pardon intervenait d'une manière différente, nouvelle qui venait suppléer au sacrement de pénitence. Cette évolution au cours du moyen-âge a abouti à ce fait qu'on a, de plus en plus, réservé ce sacrement non pas seulement aux malades en général, mais aux malades en danger de mort, voire aux malades sur leur lit de mort, parce que c'est à ce moment-là qu'ils avaient particulièrement besoin de ce sacrement pour suppléer au sacrement de pénitence qu'ils ne pouvaient plus demander, se trouvant dans l'incapacité de parler.
On en est arrivé à appeler ce sacrement "l'extrême onction", l'onction extrême, celle qui précède immédiatement la mort et à en faire le sacrement de ceux qui vont mourir. Et de ce fait s'est répandue dans le peuple chrétien cette sorte de crainte devant le sacrement de l'onction des malades, devant ce sacrement de l'extrême onction, parce que, appeler le prêtre pour donner ce sacrement, c'était admettre et signifier par la même occasion au malade qu'il était à toute extrémité. On a donc, de plus en plus, perdu l'habitude de donner ce sacrement à ceux qui en ont besoin et pour qui il est fait, c'est-à-dire les malades. Je ne parle pas d'un rhume de cerveau ou d'une petite maladie tout à fait temporaire, d'un mal de tête, mais de toute maladie un peu sérieuse, toute maladie qui implique une souffrance qui véritablement met en difficulté celui qui la subit, toute maladie qui est un germe, une des manifestations de l'usure de notre corps, même si il ne s'agit pas de façon prochaine d'une maladie qui conduit immédiatement à la mort. Toute maladie est faite pour ce sacrement parce que ce sacrement est celui de la miséricorde de Dieu à ceux qui souffrent, de la miséricorde de Dieu à ceux qui sont diminués dans leur corps et dans leur chair.
Mais alors quel est le sens véritable de ce sacrement ? Eh bien je crois qu'il faut pour comprendre cela relire notre Évangile. Et je voudrais vous donner deux phrases l'une du Christ dans l'évangile, l'autre de saint Paul, deux phrases qui éclairent tout à fait le sens de ce sacrement. La première de ces phrases se trouvent dans l'évangile de saint Matthieu, précisément après la guérison de la belle-mère de Pierre (que nous avons entendu dimanche dernier, dans l'évangile de saint Marc). Après avoir guéri la belle-mère de Pierre, le soir venu, on Lui apporte beaucoup de malades. Et Il les guérissait "afin que s'accomplisse, nous dit l'évangile, cet oracle d'Isaïe le prophète : "Il a pris sur Lui nos infirmités, Il s'est chargé de nos maladies". Le Christ est venu pour être proche de chacun des hommes et plus particulièrement pour être proche de ceux qui sont dans la souffrance, dans l'épreuve et dans la maladie. Le Christ est venu se mettre à nos côtés et partager notre condition, Il a pris sur Lui nos infirmités, Il s'est chargé de nos maladies. Et voilà quelle est la première signification profonde de ce sacrement pour le malade : c'est que le Christ dans sa Passion, le Christ sur sa croix a pris toutes nos souffrances, toutes nos épreuves, et que par conséquent, nous ne sommes pas seuls dans ce chemin de souffrance, nous ne sommes pas seuls dans cette maladie, nous sommes avec le Christ, partageant avec Lui notre souffrance, et Lui, en quelque sorte, nous portant tendrement dans ses bras et faisant sienne notre épreuve. Telle est la première signification de ce sacrement et elle est, comme vous le voyez d'une très grande profondeur parce qu'elle identifie en quelque sorte le malade au Christ souffrant, au Christ dans sa Passion et sur sa croix ; elle identifie le malade de telle sorte qu'il puisse savoir qu'il n'est pas abandonne, qu'il n'est pas seul affronté à cette difficulté, à cette épreuve mais que le Christ est à ses côtés.
Mais il y a davantage encore, car si le Christ vient auprès des malades pour partager leurs souffrances et porter leurs maladies, réciproquement le Christ propose aux malades de porter avec Lui sa Passion, de porter avec Lui sa croix. C'est dire que le Christ donne à toute souffrance humaine, à toute maladie, à toute épreuve physique, à toute déréliction de notre corps, une valeur divine parce qu'Il associe toutes nos souffrances à sa souffrance, Il fait de toutes nos maladies une participation à sa croix. Et c'est ici que je vous cite cette phrase de saint Paul dans l'épître aux Colossiens où il dit : "Frères, je trouve ma joie dans les souffrances que j'endure pour vous, car je complète en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son Corps qui est l'Église " (Col 1,24) "Je complète en ma chair, dans la souffrance de ma chair la souffrance du Christ dans sa Passion". C'est dire que le Christ nous charge non pas d'ajouter quelque chose à sa Passion, comme si elle était insuffisante, comme si elle n'était pas capable par elle-même de sauver le monde entier mais cette Passion qui à elle seule suffit à sauver tous les hommes, le Christ veut que nous la vivions avec Lui, Il veut nous faire cette grâce de participer à cette souffrance rédemptrice. Car vous l'avez entendu, saint Paul dit : "ce qui manque aux souffrances du Christ pour son Corps qui est l'Église". Celui qui souffre participe à la rédemption par le Christ de l'Église, c'est-à-dire de l'humanité pécheresse, de l'humanité souffrante. Voilà que la maladie, la souffrance qui en soi est une épreuve purement négative et contre laquelle d'ailleurs il faut lutter pour en sortir par tous les moyens qui sont mis à notre disposition par Dieu et par notre intelligence, voici que la maladie qui est cette épreuve négative devient, par sa participation à la croix du Christ, salut du monde. Voilà que celui qui est malade, dans sa souffrance sauve le monde, sauve ses frères, il est en train de porter avec le Christ la souffrance de ses frères, il est en train de donner un sens d'amour à sa souffrance pour ceux qui manquent d'amour pour ceux qui sont dans le désespoir, pour ceux qui, a cause de leur péché, n'arrivent plus à aimer, qui ne peuvent plus se sauver eux-mêmes et qui ont besoin d'être pris par la main pour arriver à se sortir de leur mal. Pour tous ceux-là, celui qui souffre avec le Christ accomplit une oeuvre sacerdotale, une oeuvre de rédemption.
Voilà quelle est la grandeur de ce sacrement. Et vous voyez à quel point il est dommage que cette image qui nous a été léguée par le moyen-âge, d'une extrême onction à toute extrémité, prive tant de malades de ce sacrement qui est la consécration de leur épreuve, la consécration de leur maladie, qui devrait donner à cet événement qu'ils vivent une plénitude de sens, une immense participation à la croix du Christ, qui devrait faire d'eux des rédempteurs avec Jésus. Alors je crois qu'il est bon que nous réfléchissions à ce sacrement, soit que nous soyons déjà malades, soit que nous ne le soyons pas encore, parce que, un jour, nous serons tous affrontés à cette épreuve de la maladie. Et au lieu de la subir passivement, au lieu simplement de la considérer comme une déréliction humaine qui nous détruit, nous pourrons trouver, avec le Christ, ce sens d'amour, cette dimension d'amour qui peut transfigurer notre souffrance et ainsi nous permettre de participer au salut du monde.
AMEN