SI L'UN D'ENTRE VOUS EST MALADE ...
Lv 13, 1-2 + 45-46 ; 1 Co 10, 31 – 11, 1 ; Mc 1, 40-45
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année B (17 février 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN
Jésus, au cours de sa vie terrestre, a beaucoup guéri, et de nombreuses maladies. Il a guéri de multiples façons : en touchant, en étendant la main comme Il l'a fait dans l'évangile de ce jour pour le lépreux, Il a guéri avec sa salive, Il a guéri par sa Parole sa présence à distance comme pour le serviteur du centurion romain. Jésus a guéri des malades, Il leur a fait recouvrer la santé du corps, mais surtout Il a voulu signifier par là qu'Il les sauvait de leur péché. Lui-même a pris sur Lui la souffrance, la maladie et le péché de l'homme tellement fort que ceux-ci ont été jusqu'à L'écraser dans la mort. Mais également et à deux reprises, Jésus a transmis ce pouvoir de guérison aux apôtres. Dans l'évangile de saint Marc, lors de la première mission des douze envoyés à Israël : "Ils chassaient beaucoup de démons, et faisaient des onctions d'huile à de nombreux malades et ceux-ci étaient guéris" "(Mc 6,7-13). Et, à la fin de son séjour sur la terre, juste avant son Ascension, Il envoie ses apôtres en mission universelle dans le monde : "Ils imposeront les mains aux malades et ceux-ci seront guéris" (Mc 16, 18).
Dans la première communauté chrétienne, après la disparition du Christ au jour de son Ascension, les apôtres accompliront cette double recommandation du Christ et ils guériront eux-mêmes les malades. Le livre des Actes des apôtres l'atteste souvent. Dans son épître l'apôtre Jacques, évêque de Jérusalem écrit cette recommandation très précise : "Quelqu'un parmi vous souffre-t-il, quelqu'un parmi vous est-Il malade, qu'il appelle les prêtres de l'Église et qu'ils prient sur lui, après l'avoir oint d'huile au nom du Seigneur. La prière de la foi sauvera le patient, le Seigneur le relèvera, et s'il a commis quelques péchés, ils lui seront remis" (Jacques 5, 13-15).
Ce texte nous livre le premier rituel de ce que nous appelons aujourd'hui le sacrement des malades. Celui-ci s'enracine dans le Christ souffrant et malade de nos péchés, il s'enracine dans la double recommandation du Christ aux apôtres : "Allez, guérissez les malades en leur imposant les mains et en faisant des onctions d'huile". Il prend sa forme dans ce texte de Saint Jacques qui correspond exactement aujourd'hui au rituel du sacrement des malades, même si celui-ci est un peu plus développé. Et je voudrais réfléchir un instant avec vous sur le Sacrement des malades.
Lorsque l'on demande à des adultes chrétiens combien il y a de sacrements et quels sont-ils, ils en trouvent à peu près cinq, six parfois, rarement sept. Le septième, c'est le sacrement trop méconnu, en tout cas souvent mal interprété, puisque nous l'avons appelé "l'extrême onction", ce qui n'est pas tout à fait juste.
Je voudrais essayer, aujourd'hui, avec vous de prendre une mesure plus juste, plus spirituelle et en même temps plus pastorale de ce sacrement des malades destiné à nos frères souffrants, à nos frères qui ne peuvent plus vivre leur vie ordinaire pour cause de maladie. Ce sacrement des malades est donné par l'onction d'huile sur les membres souffrants du corps, onction qui est accompagnée de l'imposition des mains et de la prière, comme le Seigneur l'a Lui-même demandé. Cette onction a comme effet une grâce sacramentelle : donner au malade de vivre sa maladie non pas comme quelque chose qu'il subit, mais comme un chemin de salut, car Jésus l'a dit à propos de Lazare : "Cette maladie ne conduit pas à la mort, mais à la gloire de Dieu". Ceci est un mystère difficile à saisir parce que, dans nos maladies, nos souffrances nous restons très souvent à la superficie, à la surface, à l'évènement des choses. Et je voudrais simplement vous dire ce qu'est, ce que provoque, ce que féconde dans le malade ce sacrement, en commentant tout simplement ce texte de l'épître de saint Jacques.
Le sacrement des malades est une grâce qui permet l'affrontement avec le mal s'attaquant au corps, à la chair, ce mal que nous connaissons de façon parfois violente, de façon parfois étourdissante, voire même délirante. Le sacrement des malades est une force spirituelle c'est vrai, mais une force spirituelle pour vivre cette maladie dans son corps. Car si le Christ a pris chair, ce n'est pas pour rester uniquement dans la sphère de l'esprit. Le Christ, dans la grâce qu'Il donne aux malades par ce sacrement, leur permet, par la propre force spirituelle qu'Il leur donne et qui est celle-là même qui fut sienne au moment de sa Passion, Il leur permet dans la foi d'affronter le mal, non pas le mal extérieur à eux-mêmes, mais le mal qui est en train de les miner, les détruire et peut-être de les amener vers la mort, vers la déchéance et vers la fin de leur vie physique. Le sacrement des malades est un sacrement pour nous permettre d'affronter ce mal sans en être écrasé. "La foi sauvera le malade", le fortifiant, l'armant pour l'affrontement.
Ce sacrement des malades donne aussi la capacité du renoncement, car un malade doit renoncer momentanément à sa santé, renoncer à un certain nombre de ses possibilités, renoncer à une certaine indépendance, renoncer à ce que sa vie soit uniquement entre ses mains alors qu'elle est de plus en plus entre les mains des autres, des proches des médecins ou des soignants. Et le renoncement, c'est une chose très difficile, le Christ Lui-même l'a vécue difficilement. "Père, éloigne de moi le calice de ces souffrances". Ce sacrement permet à un malade de s'avancer petit à petit dans sa propre chair, vers ce renoncement, c'est-à-dire, il l'inscrit dans l'obéissance, non pas dans l'obéissance à l'évènement de la maladie, aux circonstances de la maladie, mais à l'obéissance au mystère du Christ, au mystère pascal, au mystère de la souffrance et de la mort de Jésus Christ.
Grâce de l'affrontement, grâce qui nous rend capables du renoncement en nous inscrivant dans l'obéissance du mystère pascal, grâce aussi du consentement. Car il ne suffit pas de renoncer, il faut accepter. Il ne faut pas seulement subir, il faut consentir à cette souffrance. C'est vrai qu'elle vient de l'extérieur et qu'elle s'abat comme un ouragan. Mais dans la vie spirituelle, il faut parvenir à y consentir. Et ce consentement doit être réciproque. Le Christ a consenti à notre péché et à nos souffrances, nous aussi nous devons consentir à ce que cette souffrance, cette conséquence du mal, s'inscrive aussi dans notre propre chair et dans notre propre vie. Si le renoncement nous faisait entrer dans l'obéissance, ce consentement nous fera entrer dans la communion avec le Christ, comme Lui-même a consenti à cette souffrance : "Père, que ta Volonté soit faite et non la mienne".
Grâce pour l'affrontement, grâce pour le renoncement et pour le consentement, et enfin, et c'est le plus profond, c'est le plus beau, le plus mystérieux, grâce de la ressemblance. Car voyez-vous, frères et sœurs, nous avons été créés à son image et à sa ressemblance. Nous serons sauvés à son image et à sa ressemblance. Or quelle est l'image du Christ maintenant : un Christ glorieux, oui, mais un Christ souffrant, un Christ dans la gloire, mais un Christ mourant, un Christ agonisant sous la souffrance. Et nous ne serons pas sauvés sans l'identification à cette souffrance du Christ. Cela n'est pas possible. Il est venu ainsi, et nous ne pourrons pas le rejoindre sur une autre route. La grâce du sacrement des malades permet à celui qui souffre d'être identifié à la souffrance du Christ. Ce qui fait que profondément, spirituellement, ce n'est plus tellement sa souffrance qu'il vit, mais c'est le Christ souffrant qui vit en lui, le sauvant à travers la Pâque que Lui-même a vécue et qui continue de se réaliser dans le cœur et dans la chair de celui qui souffre.
Ainsi, frères et sœurs, le sacrement des malades, c'est comme un révélateur venant manifester aux yeux du malade que l'image du Christ souffrant est inscrite dans sa chair, et qu'en contemplant ce mystère du Christ souffrant en lui, il peut accepter, offrir, consentir et se laisser identifier à cette image du Christ présent dans son propre corps, par sa souffrance et un jour par sa mort. "La prière de la foi sauvera le malade et le Seigneur le relèvera". Ce sont des mots de salut, des mots de Résurrection et de guérison.
Frères et sœurs, que ces quelques commentaires sur cette épître de saint Jacques complétant le texte de l'évangile vous aide à retrouver le sens du sacrement pour les malades, pour vos malades, pour vous quand vous serez touchés par la maladie. Trop souvent on vient nous dire : "Mon Père, vite, venez, ma grand-mère, ma sœur est très malade". Et lorsque nous arrivons, la personne est décédée. Cela c'est tout à fait regrettable car ce sacrement des malades n'est pas une sorte de billet, de passeport qu'il faudrait absolument avoir pour aller au paradis. Le sacrement des malades, c'est la présence du Christ souffrant, aujourd'hui, dans notre propre chair, une réalité à côté de laquelle nous ne devons pas passer et une grâce dont nous ne devons pas priver nos frères malades qui ont droit, à être ainsi identifiés, vivre ainsi leur souffrance, pas simplement comme quelque chose qu'il faut subir, qui nous détruit, mais comme un lieu où le Christ fait transparaître sa puissance de guérison, sa force de consolation et sa Résurrection.
Frères et sœurs, regardez autour de vous si ce sacrement des malades qui est un appel du Christ à guérir, n'est pas aussi, chez ceux qui sont proches de vous, un appel pour rencontrer le Christ souffrant avec nous, et que cela puisse leur permettre de vivre aujourd'hui dans une santé spirituelle, nourrit de la Résurrection, qu'ils puissent sentir que dans leur corps de misère se tisse déjà leur corps de gloire, à l'image et à la ressemblance du Christ.
Oui, "quand l'un de vous est malade, qu'il appelle les prêtres de l'Église, qu'ils prient sur lui après l'avoir oint d'huile au nom du Seigneur. La prière de la foi sauvera le patient, le Seigneur le relèvera".
AMEN