CHACUN VIT SELON CE QU'IL AIME

Jr 17, 5-8 ; 1 Co 15, 12+16-20 ; Lc 6, 17+20-26
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année C (13 février 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN


Corinthe : A la gloire d'Apollon

Frères et sœurs quand vous irez à Rome, je vous invite fortement à aller visiter le musée de la Villa Borghèse, vous y verrez là dans une des pièces une des statues les plus extraordinaires du dix-septième siècle baroque italien, elle est due au génie du Bernini et elle représente ceci : une statue du jeune Apollon qui est, vous le savez, dans la mythologie grecque le plus beau des dieux, guérisseur et devin, musicien et poète, charmeur et protecteur. Apollon s'élance, dans une course, les mains tendues vers la déesse Daphné. Au moment où il va la saisir et la retenir, les pieds de Daphné se transforment en racines, ses doigts se prolongent en branchages, ses cheveux deviennent une grande frondaison et son corps se couvre d'écorce. Tout ceci représenté dans un grand élan de mouvements si typiques du baroque.

Je crois que cette double statue est une figure assez exacte de ce que nous sommes chacun. Nous sommes tous un petit peu Apollon dans cette mesure où comme lui, nous voulons devenir des dieux, où comme lui, nous voudrions être comblés de dons et de promesses cherchant tout sortes de bonheur et passant notre vie comme dans une sorte de précipitation vers ce qui pourrait nous rassasier. Mais au moment où nous sommes sur le point de retenir dans nos mains l'objet de notre bonheur ou de notre plaisir, voilà que tout d'un coup il se fait insaisissable : Daphné se transforme en laurier et la proie disparaît.

Oui, nous sommes des êtres à la recherche du bonheur, des êtres de désir profond, parfois turbulent si ce n'est tourmenté, or comme ce dieu Apollon, nous nous trouvons souvent les mains vides et les bras qui restent en l'air, car nos bonheurs immédiats et fugaces ne laissent en fait que peu de traces, nous ne pouvons pas en faire des réserves. Dans une sorte de mélange intérieur de plusieurs sentiments, celui qui domine est ce relent d'insatisfaction profonde qui tient d'ailleurs au désespoir de ne pouvoir jamais être heureux totalement malgré notre acharnement au bonheur. Nous nous retrouvons seuls, frappés de malédiction, malgré le fait que nous n'ayons plus faim parce que nous avons peut-être trop cueilli ces fruits séduisants à voir et bons à manger, malheureux aussi et seuls avec nos quelques couronnes de laurier sur la tête, ces diplômes et succès qui font que les gens disent du bien de nous. C'est vrai, depuis que le monde existe, et l'art de la sculpture, de la peinture, de la littérature est bien là pour nous le prouver, cette quête de bonheur dure toujours et recommence avec chacun de nous pour ne jamais se terminer. Alors est-ce que nous sommes vraiment cet homme dont Paul Claudel disait "qu'il a un besoin épouvantable de bonheur et qu'il faut lui donner son aliment, ou alors il dévorera tout comme un feu ".

Oui, je crois que Claudel a raison, nous sommes des hommes et des femmes ou des jeunes ayant dans le cœur un besoin épouvantable de bonheur et il faut que nous ayons notre aliment. Ce désir de bonheur que nous ressentons tous et que nous sommes souvent bien incapables de combler seuls, creuse en nous ce manque qui nous tient jusqu'aux entrailles comme lorsque nous sommes tenaillés par la faim. Ce désir de bonheur n'est pas quelque chose de banal, même si ça dure depuis longtemps, ce n'est pas quelque chose de mal, car le désir de bonheur vient de l'homme et dans sa création, il sort des mains de Dieu pour être heureux, ce désir de bonheur n'est pas une fuite, une illusion, une fausse piste, ni un masque que l'on se met de temps en temps à la période du carnaval, pour rire, car "vous qui riez aujourd'hui vous pleurerez demain". Et cet aliment auquel chacun et tous ensemble, nous avons droit, ce n'est pas non plus un mirage ou une illusion de notre faim.

Mais voilà, tout le problème est de savoir quelle va être l'allure de ce bonheur, quels vont être les fruits qui vont combler cette faim, quelle va être l'eau pure qui va rassasier cette soif extraordinaire.

Aujourd'hui le Seigneur Jésus nous donne sa Parole. Or la Parole qu'Il nous livre se présente justement comme un arbre qui plonge ses racines profond dans la terre, un arbre qui étend ses rameaux le plus loin possible dans le ciel pour rassembler tous les oiseaux qui cherchent fraîcheur et repos. L'arbre est le symbole de la force, de la solidité, de la confiance, il est cet arbre dont parlait le prophète Jérémie qui, planté au bord du cours d'eau donne des fruits en toute saison, dont le feuillage ne se dessèche jamais. Dans la figure, la parabole de cet arbre, le Seigneur Jésus se présente aujourd'hui, dans cet arbre il va falloir chercher les fruits de notre bonheur et la sève pour nourrir notre soif. Cet arbre, Dieu lui-même l'a planté au cœur même de notre humanité, dans la chair de Jésus-Christ ; cet arbre, la croix du Seigneur, fut plantée dans notre terre, Il est Lui-même le plus beau et le meilleur fruit. Nous sommes invités à combler toutes nos soifs de bonheur, tous nos désirs de grandeur en ressemblant à cet arbre, car le prophète le dit : "Heureux l'homme qui est comme un arbre planté au bord du cours d'eau".

Oui, nous cherchons de façon effrénée à combler tous nos désirs, les meilleurs, les plus spirituels comme les plus terrestres ou les plus charnels qui ne sont pas forcément les moins bons, ils font partie de notre monde, et Jésus a prié son Père ainsi : "Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais". Mais je crois que toutes nos soifs de bonheur, toutes nos faims d'amour, tout ce qui travaille nos désirs quels qu'ils soient, tout cela désormais peut trouver son rassasiement dans cet arbre au plus beau fruit qu'est la croix de Jésus, sa mort et sa Résurrection, sa Pâque pour nous, que nous célébrons en chaque eucharistie. Il s'agit de ressembler à cet arbre, petit à petit de nous laisser vivifier par sa sève, que tout ce qu'il y a en nous de meilleur et de moins bon soit transformé, renouvelé, enrichi comme ces branches qui s'étendent, ces rameaux qui portent des fruits, ces racines qui plongent profond dans la terre de Dieu pour y puiser toute cette sève qui va continuellement 1'alimenter et qui va permettre à cet arbre, de trouver sa véritable dimension, afin qu'il puisse porter une véritable récolte. Nous sommes appelés pour être heureux à la ressemblance du Christ. Le Seigneur, dans son évangile d'aujourd'hui, ne nous donne pas des recettes pour être momentanément heureux ou éviter quelques malheurs possibles, Il nous invite à son bonheur, Il nous invite à sa grandeur figurée par cet arbre dont parlait le prophète Jérémie et accomplie par l'arbre de la croix.

Nous serons heureux dans la mesure où nous Lui ressemblerons. Lui est heureux même dans sa pauvreté, dans sa mort à cause de la haine des hommes, dans sa faim et sa soif de l'amour des hommes. Nous serons heureux si nous savons communier profondément à ce qu'Il est lui-même sachant nous laisser harmoniser profondément par cette musique de danse et de joie qu'Il a chanté de façon ténébreuse et douloureuse jusque dans ce chant de la croix lorsqu'Il donnait son Esprit comme un souffle très fort dans la frondaison d'un grand et bel arbre. La ressemblance est une œuvre difficile et très longue, il faut toute une vie et plus, une éternité, pour ressembler à Dieu, il faut d'ailleurs très longtemps pour faire un arbre.

Frères et sœurs, tous nos désirs, toutes nos envies de bonheur ne sont pas des boursouflures de maladie sous la peau de nos jours devant se terminer dans la douleur ou la peine. Ce sont plutôt des bourgeons qui craquent sous l'écorce de notre vie et qui ont besoin de grandir, alimentés par cette sève qui nous vient de la croix du Christ et qui doit nous donner un jour notre véritable mesure, notre véritable profondeur, notre véritable grandeur, si nous savons rester plantés auprès de son cours d'eau, auprès de l'eau de sa présence, de sa Parole et de son amour. Saint Augustin écrivait : Cchacun vit selon ce qu'il aime, chacun grandit selon ce qu'il aime, et chacun se perd selon ce qu'il aime". Où en est notre bonheur ? Ressemble-t-il à celui du dieu Apollon ? ou ressemble-t-il à cet arbre planté auprès d'un cours d'eau ? C'est notre être tout entier qui est une terre d'évangélisation, ce sont les fibres les plus profondes et les plus inconnues de notre cœur, de notre esprit et de notre chair qui doivent, petit à petit, se laisser imprégner de la sève de Dieu. Il n'y a pas de mauvais désirs de bonheur, il y a tout simplement un mauvais aliment pour ces désirs. A nous de choisir cet aliment.

Nous ne sommes pas heureux par obéissance aux défenses ou aux interdictions, nous sommes heureux en répondant à l'invitation du Christ sur l'arbre de la croix. Ce sujet du bonheur nous traverse continuellement, nous et notre monde, mais parce que nous sommes chrétiens, il faut qu'il soit traversé par toute la force du Christ, par tout son bonheur et sa joie celle qu'Il vient nous donner dans son salut pour que nous soyons heureux jusqu'aux racines et jusqu'aux plus fines ramures de notre être.

Par le baptême, nous entrons dans ce fleuve de vie, dans ce cours d'eau, nous y sommes plongés jusqu'en nos racines les plus profondes afin de trouver la source de son bonheur, la sève de la véritable vie qui va se développer en nous pour que nous devenions l'image du Seigneur et à l'ombre de sa croix, un grand arbre dans le Royaume de Dieu.

"O Jésus, élevé sur la croix, tu attires tout homme et toute chose dans ton amour, que vienne à toi dans son désir l'homme assoiffé de la vraie vie", alors il pourra connaître ce bonheur dès aujourd'hui à travers tous les bonheurs de la terre et il marchera ainsi de bonheur en bonheur, vers un bonheur sans fin;  de ce bonheur nous n'en reviendrons pas.

 

AMEN