LA LOI NOUVELLE ET L'EXIGENCE INFINIE DE DIEU
Si 15, 15-20 ; 1 Co 2, 6-10 ; Mt 5, 17-37
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année A (15 février 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Trop souvent nous sommes tentés de penser (il faut bien dire que peut-être nous a-t-on appris à penser ainsi), que la Loi juive, la Loi de Moïse n'est qu'un amoncellement de préceptes et de commandements légalistes, et que le Christ est venu pour supprimer toutes ces contraintes, toutes ces obligations tatillonnes et les remplacer pal l'unique commandement de l'Amour, élargissant ainsi non seulement notre cœur mais la voie du salut. Or, nous venons de l'entendre à l'instant Jésus lui-même nous dit : "Je ne suis pas venu abolir la Loi, mais l'accomplir". Et pour que nous comprenions bien, Jésus insiste : "Pas une lettre de la Loi, pas un seul trait ne sera supprimé jusqu'à ce que passent le ciel et la terre à la fin du monde". Le Christ est donc venu non pas pour remplacer la loi ancienne par une autre loi, non pas pour supprimer. Il est venu pour accomplir. Et Lui-même va nous expliquer en quoi consiste cet accomplissement de la Loi.
La Loi avait enseigné, par Moïse aux hommes à ne pas tuer, à ne pas commettre l'adultère, à ne pas mentir. Mais cette Loi que nous connaissons si mal (car nous lisons trop peu l'Ancien Testament) contenait déjà en germe bien d'autres choses. Et dans le passage de l'évangile qui suit immédiatement celui que nous venons de lire et que nous méditerons dimanche prochain, Jésus va nous dire : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même", ce qui est bien à nos yeux le résumé de l'évangile. Or, ce texte est une citation de la Loi ancienne, un passage du Lévitique. Aussi bien, l'amour des ennemis qui semble si caractéristique de l'exigence évangélique, lui aussi se trouve plusieurs fois proclamé dans la Loi ancienne. Et de même l'aide à apporter aux plus pauvres, et de même l'attention et l'ouverture du cœur à l'étranger. Il nous faut donc comprendre que cette Loi ancienne était déjà en fait, une véritable pédagogie du Royaume, une préparation de l'évangile.
C'est pourquoi l'évangile ne remplace pas ces commandements par je ne sais quelle bienveillance ou philanthropie un peu vague qui suffirait à remplir nos cœurs et qui serait la seule exigence de Dieu. Le Christ nous le dit clairement : "On vous a dit de ne pas commettre d'adultère, eh bien moi, je vous dis que déjà un simple regard de convoitise, un simple regard de possession qu'un homme porte sur une femme, ou une femme sur un homme, c'est déjà l'adultère dans son cœur". Et vous vous souvenez que récemment, le Pape Jean-Paul II, à juste titre, commentait en détail ce texte en nous montrant qu'Il ne s'agit pas simplement du regard de convoitise qu'un homme ou une femme aurait porté sur quelqu'un qui n'est pas son conjoint, mais que, à l'intérieur même du mariage, si l'homme regarde sa femme avec un désir de possession, si la femme regarde son mari avec convoitise, c'est déjà l'adultère dans leur cœur, car la convoitise est la caricature et la négation de l'amour, le désir de posséder n'est au fond que l'assouvissement du besoin égoïste que l'on porte en soi. Jésus insiste : "On vous a dit de ne pas attenter à la vie de votre prochain, de ne pas commettre de meurtre. Eh bien ! moi je vous dis que déjà un sentiment de haine dans votre cœur, ou bien simplement un sentiment de mépris qui aboutit à l'injure ou à l'insulte, déjà c'est un meurtre que vous commettez dans votre cœur. Car vous tuez votre frère par le manque de respect, par le manque d'estime ou simplement d'attention à son égard". Vous le voyez, ce que l'évangile apporte pour accomplir la loi, ce n'est pas un changement de préceptes, c'est un approfondissement. Le Christ, au-delà des préceptes encore élémentaires de la Loi de Moïse, veut nous conduire jusqu'à leur racine, à leur fondement. Et ce fondement c'est l'exigence infinie que le Christ exprimera quelques phrases plus loin, en disant : "Soyez parfaits comme votre Père du ciel est parfait". Au fond, tout l'évangile est là, devenir saints, de la sainteté même de Dieu, ce qui d'ailleurs était déjà en germe dans la Loi ancienne, car, dans le Lévitique encore, cette phrase revient comme un refrain : "Soyez saints, parce que Je suis Saint". Voilà ce que l'évangile apporte de neuf : à une série de préceptes c'est-à-dire de choses qui sont interdites ou imposées, à une série d'actes bien précis qu'il faut accomplir ou omettre, il substitue non pas d'autres actes plus faciles ou plus agréables à poser, mais un Amour, un appel infini, qui est la justification de tous ces préceptes, parce que dans leur plus grande profondeur, ils sont l'expression de cet appel infini de Dieu à aimer comme Il aime.
Ne nous berçons pas d'illusions : l'Amour n'est pas une chose facile. Ce n'est pas du tout quelque chose dans quoi notre cœur s'épanouirait spontanément, nous ne sommes pas naturellement portés à aimer, ni à nous aimer nous-mêmes, moins encore à aimer notre prochain et ce Dieu que nous ne voyons pas. Nous sommes portés simplement à chercher le plaisir, l'intérêt à nous rechercher nous-mêmes, non pas pour nous aimer (car ce n'est pas de l'amour) mais pour nous enfermer dans la possession. Telle est notre tentation permanente. Aimer, c'est toujours une sortie de soi, c'est donc toujours un déchirement, un renoncement. Aimer, c'est toujours d'une certaine manière, refuser ce qui brille, ce qui nous séduit et qui appelle immédiatement l'adhésion de nos sens et de nos instincts. Une sortie de soi que l'on n'a jamais fini d'accomplir et même qui est à peine ébauchée que l'on commence tout juste à deviner. Car l'amour auquel Jésus nous invite n'est pas n'importe quel amour mais l'amour même de Dieu, dont Dieu vit éternellement dans cette joie qui est sienne, de se donner sans limite, selon le mot de saint Bernard : "La mesure de l'amour, c'est d'être sans mesure". Alors nous ne serons jamais quittes, nous ne serons jamais en règle.
C'est pourquoi, un certain nombre de chrétiens habitués à se confesser en accusant des fautes bien précises, pas nécessairement graves (car autrefois on pouvait toujours s'accuser d'avoir mangé de la viande le vendredi, ou d'avoir raté la messe du dimanche) sont déroutés depuis que le Concile nous a invités à une reconversion évangélique, à un approfondissement de notre cœur. Et ne pouvant plus nous sentir en sécurité derrière le paravent de ces petites accusations, nous ne savons plus quoi dire. Et pourtant, c'est là que nous commençons à entrer dans l'exigence de l'évangile, à être confrontés à cet amour qui ne peut pas nous laisser de cesse. Car il ne suffit pas de ne pas attenter à la vie, aux biens ou à la réputation de notre prochain, aimer, c'est aussi avoir le regard ouvert, attentif, accueillant. Et nous sommes perpétuellement en déficit d'amour, non pas peut-être par haine ou par violence, mais par inattention ou par indifférence.
Je voudrais faire appel ici à une expérience personnelle. Dans une communauté dont j'ai fait partie pendant de longues années, j'avais remarqué que c'était presque toujours le même frère qui se trouvait là, comme par hasard, au moment où quelqu'un allait se jeter dans la rivière pour se suicider, le même encore au moment qu'une prostituée aux abois appelait au secours, le même toujours quand il y avait un désespoir à prendre par la main ou simplement à qui dire un mot de réconfort. Pourquoi était-ce toujours le même frère et pas un autre ? Pourquoi pas moi, également ? Un hasard si souvent répété, me sembla vite suspect et je soupçonnai qu'il cachait sans doute une raison. En réalité, chacun de nous, rencontre sur sa route autant d'êtres désespérés ou en désarroi Seulement, nous ne les voyons pas. Nous croisons chaque jour des milliers de personnes dans la rue et il y a sans doute parmi eux bien des gens en difficulté grave. De ces êtres émane une sorte de cri silencieux, il y a dans leur regard un éclat fugitif d'angoisse, leur attitude laisse transparaître tout à coup un appel au secours à peine esquissé. Pour percevoir cela, il faut un regard attentif et un cœur disponible. Et c'est cela que nous ne voyons pas parce que nous sommes beaucoup trop préoccupés par nous-mêmes, par nos soucis et nos inquiétudes, nos désirs et nos malaises, voire même le regret de nos péchés, car tout cela, en définitive, sous une forme ou une autre, reste toujours une recherche de soi. C'est pourquoi, il n'est même pas nécessaire qu'une omission soit volontaire pour qu'elle soit coupable. Par définition quand on ne voit pas quelqu'un, on ne fait pas exprès de ne pas le voir. Mais, s'habituer à ne pas voir les autres à force de ne s'intéresser qu'à soi, c'est là qu'est le péché. Et si le péché est un manque d'amour, songez à toutes les occasions manquées que jalonnent notre vie, à tout ce déficit d'amour accumulé, même si nous n'avons ni tué, ni volé, ni commis aucun délit positif, grave. Et je pense que c'est cela la sainteté selon l'évangile, cette sainteté à laquelle le Christ nous appelle : être suffisamment dépouillés de nous-mêmes, suffisamment libres à notre égard pour saisir au vol tous ces appels inarticulés de nos frères qui ont besoin d'un peu d'amour pour continuer à vivre. Devant une telle exigence, on est toujours en défaut.
Alors, me direz-vous, l'évangile n'est pas une Loi plus douce, plus accueillante que la Loi ancienne, au contraire, il devient tout simplement inhumain et irréalisable. Et c'est vrai que l'homme, livré à ses propres forces, muni seulement de son propre vouloir, est incapable de répondre à un tel appel. Le texte du vieux Sage que nous entendions tout à l'heure nous dire : "Si tu le veux, tu garderas les commandements, rester fidèle est en ton pouvoir", n'est qu'une approximation encore très lointaine de la vérité. Notre cœur est trop étroit, trop petit, pour être capable d'un amour aussi immense. Seul, nous ne parviendrons jamais à aimer vraiment. Mais c'est là le mystère. Dieu ne nous ordonne pas d'aimer comme s'il nous commandait de l'extérieur, Il vient en nous pour aimer avec notre propre cœur, pour nous apprendre à aimer. Saint Paul nous en prévenait dans l'épître : "Ce que Dieu a préparé, pour ceux qu'Il aime, c'est ce que l'œil de l'homme n'a jamais vu, ce que son oreille n'a pas entendu, ce qui n'est jamais monté au cœur de l'homme". Voilà ce qui nous est révélé, ce qui nous est donné. L'Esprit de Dieu, l'Esprit d'Amour se joint à notre esprit pour que nous soyons capables, par Lui et non par nos propres forces, de répondre à l'appel infini de perfection, de sainteté, c'est-à-dire d'amour que Dieu nous adresse et ainsi notre joie sera parfaite.
AMEN