BÉATITUDES ET MALÉDICTIONS DU CHRIST
Jr 17, 5-8 ; 1 Co 15, 12+16-20 ; Lc 6, 17+20-26
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année C (17 février 1980)
Homélie du Frère Jose FABRE

Mont des Béatitudes : vers le lac de Tibériade
Contrairement à saint Matthieu et à saint Marc, l'évangéliste saint Luc a regroupé dans un seul passage, à la fois les Paroles de consolation et de béatitude que Jésus adresse aux pauvres, et les phrases de reproches et de malédictions qu'Il prononce pour les riches et les égoïstes. C'est que saint Luc connaît de façon très réaliste notre monde et il sait que la société est faite et sera toujours faite à la fois de gens affamés de quelque chose, affamés de pain, affamés de connaissance, affamés d'amitié, de dignité et de respect, et d'un autre côté, de gens repus qui refusent tout, et qui n'ont besoin de rien ni de personne. D'un côté, des gens qui se sentent faibles, petits, fragiles, ouverts, qui attendent quelque chose, et de l'autre, ceux qui se croient riches, puissants, mais qui, en fait, sont repliés sur eux-mêmes.
Dans le passage que nous venons d'entendre, Jésus s'adresse à de vrais pauvres et pas seulement à des pauvres en esprit. Certes II s'adresse à eux, mais cela serait trop simple de traduire uniquement "pauvres" par "pauvres en esprit". Le Seigneur regarde devant Lui des gens qui ont, comme nous le disons dans notre langage familier, de la difficulté à "joindre les deux bouts". Il s'adresse à des gens qui ont vraiment faim et nous en rencontrons tous les jours si nous voulons bien regarder et deviner les misères cachées et celles plus apparentes. Jésus s'adresse à des gens qui ont le visage couvert de vraies larmes et ils sont là, devant Lui, et Il les regarde dans les yeux et Il montre du doigt : "Vous, les pauvres, vous qui avez faim, vous qui pleurez". Il n'y a pas moyen de se tromper, c'est à ces gens-là que le Seigneur lance ses béatitudes. Ce n'est pas que le Christ veuille dire que ceux qui ont faim, qui souffrent et qui sont persécutés ont de la chance, mais qu'ils sont plus heureux que ceux que les richesses, la joie facile, la réussite peuvent égarer.
"Heureux êtes-vous mes amis, dit saint Luc, non seulement parce que Dieu vous comblera un jour, et c'est notre espérance chrétienne et notre foi, mais parce que grâce au christianisme, grâce à l'évangile si cette bonne nouvelle est annoncée, peut-être le monde changera-t-il, peut-être y aura-t-il moins de pleurs, moins de faim, moins de pauvres. Et nous le savons, nous qui, je l'espère et j'en suis sûr, avons un jour ou l'autre donné à manger à quelqu'un qui avait faim, avons consolé quelqu'un qui pleurait, avons rendu courage à quelqu'un qui n'en avait plus, faisant ainsi avancer les béatitudes et le Royaume de Dieu, dans la mesure où on a essuyé les larmes d'un visage, où l'on a remis de la lumière dans un regard, où on a redonné dignité et courage à ceux qui l'avaient perdu et qui n'y croyaient plus. Saint Luc connaît les riches de son temps, et il s'en méfie comme nous devons nous méfier de toutes les richesses insolentes et égoïstes. Saint Luc annonce que les rôles seront inversés, non seulement dans le monde à venir car le Seigneur nous le dit : "Vous qui riez maintenant, vous pleurerez", mais dès ce monde si les chrétiens savent vraiment être levain dans la pâte, le ferment qui rendra le monde meilleur. Saint Luc ne veut pas dire qu'il ne faille plus rire, qu'il faille rejeter tout argent, mais il nous met en garde nous disant qu'il vaut mieux être pauvre, persécuté, que d'être riche, dans l'aisance, respecté, et de passer à côté de l'essentiel, car il ne faut pas faire des Paroles de Jésus une chanson pour bercer la misère humaine. Lorsque Jésus dit : "Bienheureux les pauvres et les persécutés", cela ne veut pas dire qu'il faut chercher la pauvreté et la persécution pour le plaisir, mais le Christ nous rappelle qu'on peut être heureux dans la persécution, dans la pauvreté, dans l'affliction, et malgré la pauvreté, la persécution et l'affliction, parce qu'Il est là, Lui le pauvre et le persécuté, au cœur de nos vies et au cœur de nos détresses.
Evidemment, les béatitudes nous font mal. On a beaucoup de difficulté à les dire parce qu'elles nous condamnent. Et elles nous condamnent parce que nous les vivons très peu. Cela nous pose une des questions redoutables quel groupe humain, quelle société, quel régime a eu le courage un jour, de prendre les béatitudes comme loi ? Ce serait trop beau. Quel homme vit les béatitudes jusqu'au bout ? alors qu'au contraire nous voyons que les rapports avec les hommes sont faits de force et de violence, et que la brutalité les marque de plus en plus. Saint Luc ne préconise pas la misère, ni l'affliction, ni la faim, mais il les préfère à leurs contraires, si ceux-ci peuvent nous égarer. Heureux êtes-vous, nous dit saint Luc, même si vous avez tout fait pour vous en sortir, et il faut tout faire pour s'en sortir, mais heureux êtes-vous malgré les difficultés de la vie. Car voyez-vous, les béatitudes nous révèlent le véritable cœur de Dieu, de Dieu qui s'est dépouillé de tout pour nous donner jusqu'à son Fils unique. Jésus, c'est un Dieu pauvre, pauvre matériellement, il est né dans le dénuement, un dénuement que nous n'aurions peut-être pas accepté pour nous et pour les nôtres. Il a eu faim dans le désert. Jésus-Christ est celui qui a été rejeté, trahi, incompris, montré du doigt. Jésus-Christ est celui que l'évangile nous montre bien souvent pleurant, à la mort de Lazare, devant Jérusalem et bien d'autres fois encore. Le Seigneur a tellement épousé notre condition humaine qu'Il est allé jusqu'au bas de l'échelle. Mais seulement Il est heureux, Il est heureux parce qu'Il est uni à son Père. Et nous, disciples de Jésus-Christ pourquoi avons-nous si peur d'être un jour, affrontés à la faim, à la pauvreté, à la persécution, au dénuement ? Pourquoi avons-nous peur, comme ceux qui n'ont pas l'espérance ni la foi chrétienne ? Est-ce que Jésus-Christ a eu peur de prendre notre condition humaine ? Qu'est-ce qu'être chrétien si cela veut dire qu'il faille refuser le destin de Jésus lorsqu'Il nous est donné, imposé par les évènements ou par la vie ?
Etre sauvé cela veut dire vivre la grâce, vivre de Jésus-Christ et comme Jésus-Christ, vivre comme Lui la miséricorde, la paix ; être comme Lui rompu, partagé avec les autres, être comme Lui, pressé comme les grains de blé, et cette eucharistie nous le rappelle. Comme le dit la Didachè des premiers chrétiens : "De même que mille grains de blé pressés, moulus, ont donné ce pain qui va devenir le corps du Christ, de même tous ces grains pressés vont donner ce vin qui va devenir le sang du Christ, de même nous tous ici rassemblés dans cette église venus d'horizons différents, écrasés parfois, moulus par tous les problèmes de notre vie, par nos difficultés, par nos peurs mêmes, par nos croix, de même, tous ensemble, nous formons justement le corps et le sang du Christ".
Lorsque nous communierons tout à l'heure au Christ, puissions-nous communier non seulement à sa pauvreté, c'est-à-dire à sa disponibilité, mais aussi à sa joie. "Le Christ est Ressuscité" nous dit saint Paul et c'est justement, par sa Résurrection que le Christ montre et prouve au monde que les mots qu'Il a dit dans les béatitudes ne sont pas utopie ni folie de la part des hymnes, mais sagesse et joie de Dieu.
AMEN