ACTUALITÉ DE LA RÉSURRECTION

Jr 17, 5-8 ; 1 Co 15, 12 + 16-20 ; Lc 6, 17 + 20-26
Sixième dimanche du temps ordinaire – année C (16 février 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, vous avez entendu tout à l'heure l'apôtre Paul nous annoncer, en l’annonçant aux Corinthiens, le mystère de la Résurrection. Pour les premiers chrétiens, dès le départ, il n'y a eu aucun doute là-dessus : le point de départ absolu du christianisme est le fait que le Christ soit ressuscité des morts après sa crucifixion et qu'Il soit vivant. Tout est parti de là, on le sait. Mais est-ce qu'on en réalise toutes les conséquences ?

En fait, ce fut très difficile à admettre. Voilà pourquoi ce texte fut adressé aux Corinthiens, communauté quelque peu agitée. Paul leur annonça la Résurrection. Et les Corinthiens, au bout d'un moment, lui avaient dit : « Tu nous as parlé, mais depuis que tu nous l'as annoncé, des membres de notre communauté sont morts. Donc il n’y a pas de résurrection des morts ». Et Paul leur répond : « Il y a résurrection des morts, car s’il n'y a pas de résurrection des morts, ce n'est pas la peine : mangeons et buvons car demain nous mourrons. Ça ne sert à rien et nous sommes les plus malheureux de tous les hommes ». Cela dit, ce n'est pas la seule fois que la Résurrection a été contestée. Elle est même devenue le sujet permanent de la vie de la communauté. Le texte de l'évangile lu tout à l'heure en est une preuve.

Ce texte des Béatitudes et des malédictions selon saint Luc est un peu différent de celui de saint Mathieu qui a pris toute la place. Tout le monde, quand on pense aux Béatitudes, pense à Jésus qui a prononcé un sermon sur la montagne alors qu’on ne sait pourquoi, saint Luc a dit que le discours se passait sur un plateau, voire même dans une plaine. Certains exégètes malicieux disent ainsi qu’il y a le sermon sur la montagne et le sermon dans la plaine. Le sermon des Béatitudes, tel que nous le rapporte saint Luc, est très intéressant pour essayer de mieux comprendre aujourd'hui encore ce que nous entendons par Résurrection.

Le texte de Luc est moins coté dans l’affection chrétienne pour les textes évangéliques, parce que les textes des Béatitudes ne parlent que du bonheur à venir, « bienheureux, bienheureux, bienheureux… » huit fois, tandis que Luc, suivant en ceci d'autres renseignements qu'il a pu avoir, raconte que Jésus, au moment où Il va commencer sa prédication, dit quatre fois : « Heureux, bienheureux », mais quatre fois aussi : « Maudit ».

Luc est clair. Jésus parle à la foule qui comprend des païens, des Juifs. Il leur dit des choses à la fois en bien et en mal. La tentation à la lecture de cet évangile de Luc, est de dire qu’il ne se rend pas compte, qu’il a dû corriger un peu ou aménager ses sources pour essayer de nous dire la bonne vieille tradition : ceux qui sont dans la peine aujourd'hui, qui pleurent et qui sont dans l'épreuve, qui ont faim et soif, tous ceux-là sont maintenant malheureux, mais ils seront heureux après. En revanche, tous ceux qui actuellement rigolent, qui sont contents d'eux, ceux-là vont être malheureux et leur vie sera atroce de l'autre côté. On a donc pensé que saint Luc avait simplement adapté la nouveauté (une génération !) de la Résurrection. C’est en quelque sorte la morale qui a été vomie par Nietzsche et par beaucoup d’auteurs modernes : la morale du ressentiment, de la compensation, « vous les pauvres, vous êtes malheureux, vous avez une retraite qui se réduit de plus en plus, mais ne vous en faites pas là-haut vous aurez une excellente retraite payée par Dieu Lui-même ». Vous comprenez qu'on soit alors soupçonneux vis-à-vis du texte de Luc. On se dit qu’il transforme le sens des Béatitudes.

Et pourtant, Luc veut nous faire paraître une autre dimension de ces Béatitudes, à laquelle nous ne pensons pas. Effectivement, observons le simple fait de faire un diptyque heureux – malheureux. Luc veut déjà voir les Béatitudes sous un angle très précis, pas uniquement celui du bonheur promis, mais déjà sous l’angle bienheureux – malheureux. Il nous invite à envisager la parole du Christ d’un point de vue qui ne nous est pas très familier, mais qui est très important, celui de la liberté. Car dans ce texte revient au moins quatre ou cinq fois le mot "maintenant", heureux maintenant, malheureux maintenant. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que pour Luc, quand Jésus prêche les Béatitudes, Il ne se contente pas de dire : « Mes amis, ne vous faites pas trop de soucis, tout ira mieux après » (ce qui a beaucoup alimenté la prédication chrétienne pendant des siècles : « Les pauvres, vous en aurez toujours parmi vous, ne vous en faites donc pas. De toute façon, Dieu essaiera de réparer les choses de l’autre côté »). Non, là, l'annonce de la béatitude est liée au fait que l'homme est devant un choix, qu’il est engagé dans sa liberté. C'est pour ça que Jésus, dans ces deux paragraphes, celui du bonheur et celui du malheur, nous met au pied du mur.

 Comment le comprendre ? De fait, la recherche du bonheur est incontestablement liée à notre liberté. Comment la concevons-nous ? C'est bien là que tout commence et c’est assez délicat. Pour nous, surtout aujourd’hui, la liberté est essentiellement liée à l'initiative. Je suis libre parce que par un acte, je peux marquer un commencement. C'est un aspect essentiel de la liberté, ce n'est pas à nier, mais il faut voir aussi comment ça fonctionne. Est-ce que l'homme est un commencement absolu dans sa recherche du bonheur ou dans le fait qu'il tombe dans le malheur ? Est-ce que la liberté, cet engagement, ne dépend que de moi ? Et surtout ma liberté est-elle parfois bridée parce que je ne peux pas prendre de décision, je n'ai pas les moyens de faire face à une situation, alors que d'autres fois elle est complètement épanouie car j'ai tous les moyens pour le faire ? Nous en avons actuellement un très triste exemple dans la situation politique. Des hommes, des peuples, considèrent que la liberté est leur désir et leur volonté absolus. Ils ont les moyens. Donc ils mettent en œuvre leur liberté comme ils veulent. Alors que d'autres qui sont dans une situation épouvantable, n'ont pas les moyens, et s’ils se servent de la liberté, ça risque de tourner à la catastrophe.

Frères et sœurs, si on lit les Béatitudes et les malédictions d'une façon assez large, ça nous met aussi vraiment au pied du mur. Comment fonctionne notre liberté ? Et plus encore pour nous les chrétiens, comment ça fonctionne quand il est question d'en user pour mettre en jeu notre destinée ?

Ce texte mérite donc d'être lu avec au moins autant d'attention que celui bien connu de Matthieu. Ici, Luc complique le jeu et l'analyse : « Quand Jésus dit bienheureux, comment le dit-Il ? À qui s'adresse-t-Il ? Que veut-Il dire ? » Bien sûr, bienheureux, c'est la promesse de Dieu. Mais en même temps, cette promesse de Dieu passe par la condition humaine créée que nous sommes. Ça passe donc par notre liberté. La promesse du bonheur n'est pas une manipulation de Jésus pour nous faire croire que tout ira bien. Luc apporte la donnée complémentaire à laquelle on devrait être très attentif : « Je vous promets le bonheur. Mais comment le mettez-vous en œuvre ? Dans quelles conditions ? » C'est pour ça d'ailleurs que Luc insiste tellement sur la situation des gens, vous qui êtes en train de pleurer maintenant, vous qui avez faim maintenant. Dans ces situations, est-ce que le bonheur excuse tout ? Est-ce que le malheur justifie tout ? Non, pas du tout. C'est là le vrai paradoxe et la vraie provocation du texte, c'est que Jésus dit ceci, et je crois que on est en train de l'oublier : « Certes, vous êtes là, venant de tous les coins de la région et Je vous annonce quand même l'avenir. Je vous annonce la Résurrection en réalité. Comment allez-vous vivre cette Résurrection ? » Cette Résurrection est un projet de Dieu qui commence à être mis en œuvre aujourd'hui. C'est pour ça qu'il y a sans arrêt l'opposition maintenant et à venir. Mais (et nous les chrétiens, sommes la plupart du temps complètement à côté de la plaque sur ce sujet-là) Jésus, dans Luc, dit plusieurs fois, soit pour la malédiction, soit pour la bénédiction, maintenant. Il parle à ces foules dont Il connaît tous les déboires, les misères, les déceptions, les désirs un peu égarés. Il leur dit : « Je suis là et Je suis venu pour vous entraîner dans ce mystère de la Résurrection. Vous vous demandez quel est le rapport entre ce que Je suis là en train de vous dire et l'avenir ? Eh bien, c'est Moi qui agit au milieu de vous parce que Je suis venu parmi vous, pour être là, maintenant, et pour commencer à vous insuffler cette véritable liberté, celle même que Dieu veut pour chacun d'entre nous, une liberté qui, au lieu de se gonfler de ses moyens, de son pouvoir, nous dit que la liberté est le moyen d'être conduit, guidé par Moi, au-delà même de ce que vous voudriez ».

Autrement dit, c'est assez saisissant dans la manière dont Luc nous l'explique, la liberté n'est pas le fait que c'est nous qui serions le pivot de tout cela (bien sûr, ça se passe dans notre liberté) mais que ce qui se passe à ce moment-là, c'est que notre liberté est comme aidée, soutenue, transformée par la présence du Ressuscité pour nous aider, si nous acceptons de chercher l'accomplissement même de notre être et de notre destinée.

Depuis vingt siècles, les chrétiens normalement devraient l’annoncer. On l’a bien souvent un peu caricaturé en essayant de dire qu’il suffit d'obéir à quelques commandements et tout ira bien. Non, c'est beaucoup plus complexe. La liberté nous a été donnée pour que, dans la puissance de la Résurrection qui se manifeste maintenant, aussi bien dans le sermon sur la plaine qu’aujourd'hui dans l'Église telle qu'elle est, cette Église manifeste ce poids et cette orientation de la liberté vers la Béatitude que Dieu promet. Et c'est maintenant que se joue la plénitude de ce que nous avons à devenir.

Frères et sœurs, je pense que lorsqu’Il a parlé aussi bien des Béatitudes de bénédiction que des malédictions, Jésus a vu dans ces gens qui étaient là, autour de Lui, non pas simplement des gens désabusés, convaincus que ce sont les rois et les puissants qui ont la destinée des hommes dans leurs mains. Il a vu des gens à qui Il pouvait dire : « C'est dans votre liberté que Je viens donner ma grâce et ma présence. Alors attention à votre usage de la liberté. Soit vous considérez votre liberté comme initiative, comme votre pouvoir sur les autres, ou même votre pouvoir sur vous-même, et alors l'initiative est autocentrée, soit c'est une liberté consistant dans l'acceptation que, dans le creux du désir, de la souffrance, des échecs, de tout ce qui ne se passe mal, commence à reconnaître la puissance de ma grâce qui vient donner aux hommes la liberté plénière et entière qui leur permettra de découvrir le Royaume de Dieu. »

Frères et sœurs, ce texte est véritablement plus que provocateur, il est une mise en avant des enjeux. Et c'est peut-être ça que notre tradition a un peu méconnu : vouloir simplement que la liberté humaine et chrétienne soit l'initiative de moi-même vis-à-vis des autres, vis-à-vis de mon avenir, vis-à-vis de tout ce que je peux imposer. La pure initiative suffirait. Et non ! La pure initiative ne suffit pas. L'initiative est le lieu de l'action et de la manifestation de la grâce de Dieu dans la vie de chacun d'entre nous, dans la vie de nos peuples, dans la vie de nos nations. Et c'est ce dont il faut témoigner aujourd'hui. Donc, non pas asservir notre liberté à des projets de possessivité mais au contraire épurer notre liberté pour que dans les difficultés et les détresses qu'elle connaît, là Dieu puisse agir et manifester la plénitude de son salut. Amen.