LE SALUT NE NOUS FAIT PAS ÉCHAPPER A LA CONDITION HUMAINE

Lv 13, 1-2 + 45-46 ; 1 Co 10, 31 – 11, 1 ; Mc 1, 40-45
Sixième dimanche du Temps Ordinaire – année B (11 Février 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Seigneur, si tu le veux, tu peux me guérir 

- Et Jésus lui dit : Je le veux, sois purifié. »

Frères et sœurs, en relisant ce passage bien connu de l'évangile, dans le premier chapitre de saint Marc où, après avoir montré comment Jésus a été baptisé par Jean, il montre tout de suite cette caractéristique du ministère de Jésus qui a dû être plus importante qu'on ne pense, même si aujourd'hui pour nous rationalistes, ça paraît un peu suspect, c'est une succession de miracles, surtout de guérison. Or celui-là est le plus étonnant et le plus paradoxal. Vous allez voir pourquoi.

Que veut dire cette guérison ? Comment Marc la raconte-t-il ? Pour vous en faire sentir toute l'originalité, j'ai choisi un thème un peu paradoxal, comparer la démarche de l'homme qui demande sa purification à celle des agriculteurs qui sont sortis avec leurs tracteurs sur tous les grands nœuds routiers de France. En effet, l’homme qui demande la guérison est juif. Il sait que d'une certaine façon, avec la législation en cours, il ne peut pas s'en sortir : il est lépreux et la maladie le mangera. Normalement puisqu'il est juif, cet homme devrait suivre les normes de la Loi, le livre du Lévitique lu tout à l'heure, qui lui explique ce qu'il faut faire pour déclarer officiellement qu'il est lépreux. Peut-être l'avait-il fait mais en tout cas, il est sujet de la Loi. Or, que va-t-il faire ? Il ne suit pas les prescriptions de la Loi.

Tournez le problème dans tous les sens, il se dit que vu son état, vu la gravité de la maladie dans laquelle il est plongé, ce n’est pas la peine de remplir les procédures du Temple de Jérusalem et d'y passer tout son temps, parce que de toute façon, ça ne servira à rien. On n'a jamais guéri les malades en faisant des papiers. Ce petit récit est donc d'une actualité très grande parce que, quand on est face à la maladie, que fait-on ? Fait-on une neuvaine à la sécurité sociale ? Ou bien prend-on les grands moyens ? Or, c'est ce que fait le lépreux. Il se dit qu’il a entendu parler de Jésus, donc il va Le voir. Il a du flair car étonnamment il trouve le médecin qu’il lui faut vraiment : « Si tu le veux, tu peux me purifier ». Il a quand même une sorte d'intuition que le réel n'est pas simplement dans les normes. À méditer.

De fait, la réalité de la rencontre de cet homme avec Jésus, c'est l'homme lui-même et non Jésus qui serait soudain ému de compassion au point de s’occuper de lui, qui intervient le premier. C'est l'homme lui-même qui, connaissant son état et ayant une sorte d'intuition – on se demande laquelle, on ne nous l'explique pas – se dit qu’il va aller Le voir et Lui demander la guérison. Donc pas de feuille d'assurance maladie, pas de procédé, rien. Je vais Te voir Toi et Te demander de me guérir.

Un petit détail suggestif : les gens qui ont recopié le texte pendant presque quatorze siècles au moins, jusqu'à Gutenberg, de copiste en copiste, écrivaient parfois : « Jésus étant ému de compassion », c’est généralement la formule que l'on choisit, « lui dit : Je le veux, sois purifié ». Tandis que d'autres versions disent : « Jésus en colère », pourquoi la colère ? On n'en sait rien, c'est rare que Jésus se mette en colère, surtout devant les malades, « lui dit : Je le veux, sois purifié ». On voit déjà que le récit est un tout petit peu chaotique. Était-il en colère ? Était-il plein de miséricorde et de tendresse pour cet homme malade ? En tout cas, les deux lectures sont proposées dans le texte. Je pense que c'est plutôt « Jésus ému de compassion », mais si vous voulez imaginer que Jésus est en colère devant la maladie, ça peut aussi avoir un sens, Il s'indigne devant la souffrance d'un homme qui n'y est pour rien.

La guérison se passe comme le monsieur avait voulu. Et Jésus a bien marché dans le propos que Lui propose cet homme, Il n'a pas essayé de trouver des chemins de déviation. Il est resté sur les croisements. Quand Jésus voit la guérison qu'Il vient d'accomplir, c'est comme s’Il se rappelait tout à coup que l’homme n’avait pas suivi les normes de la Loi. Et normalement pour le guérir peut-être aurait-il fallu que l’homme comprenne que Jésus n’était pas indépendant de la Loi, même s’Il est très spontané dans sa manière d'être avec les hommes ; peut-être aurait-il fallu un peu régulariser la situation, sinon avant, en tout cas après… Jésus dit donc à cet homme : « Maintenant tu es guéri, J'ai eu miséricorde pour toi (ou tu M'as mis un peu en colère), Je te demande d'aller régulariser la situation ».

C’est intéressant parce que Jésus voit bien la difficulté. Il est tout nouveau dans son ministère, et voilà qu'un monsieur sort de la foule et qui n'est sans doute pas un pilier de synagogue puisqu'il ne pouvait pas la fréquenter, étant lépreux. Jésus l’exhorte à régulariser. Et curieusement, l’homme réagit d'une façon tout à fait inattendue, il désobéit. On est là dans un paradoxe assez déroutant : premièrement, il a eu cette intuition que Jésus pouvait le guérir. C'est déjà extraordinaire. Il avait quand même une compréhension que beaucoup des rabbins qui étaient là à la synagogue autour de lui ce jour-là, n'avaient pas eue. Deuxièmement, il se demande pourquoi on lui dit de se taire. Il vient d'être bénéficiaire d'un cadeau incroyable, il a été guéri, ça ne lui a rien coûté, il ne va quand même pas cacher une affaire pareille ! Alors, au lieu d'aller voir les prêtres, alors que Jésus lui a bien dit « en témoignage pour eux » (« pour eux », est-ce la foule rassemblée là, s’agit-il des prêtres eux-mêmes ?) l'homme en tout cas n’obéit pas. L’homme désobéit, à la Loi et à Jésus.

Frères et sœurs, ce récit n'est pas très facile à expliquer, car il faut que les personnes présentes puissent au moins comprendre que l'homme a fait une démarche normale et sans provocation, que Jésus a vraiment agi par miséricorde et pour essayer de le sauver, et qu’il ne vienne pas dire maintenant qu’on est libre avec la Loi, sans rien lui devoir, ni au prêtre, ni à l'institution du judaïsme.

Ce que fait alors l'homme est extraordinaire. L'homme, qui sait qu’il a été guéri, veut le dire, veut rendre compte en vérité de ce qui lui est arrivé. Pour lui, on le sent bien, pour un homme qui a été malade et qui a été sauvé, le fait de faire une déclaration de guérison, n'a pas vraiment grand intérêt. Pourtant, il y a quelque chose qui motive peut être la façon dont Jésus se comporte vis-à-vis de lui. En fait, cela nous fait réfléchir à une dimension profonde de la Loi de Moïse à laquelle nous ne pensons pas souvent. Quelle est cette dimension, quelle est la visée de la Loi ? C'est de faire vivre tous les membres du peuple d'Israël ensemble. C'est d'ailleurs encore dans nos sociétés modernes, le même but : celui de la Loi est aussi de créer du lien. Cela ne réussit pas toujours, mais normalement, le but de la Loi est de faire que les gens acceptent ce qu'ils ont de droit et de devoir les uns vis-à-vis des autres.

Jésus ne lui en demande pas plus, seulement le geste de montrer qu’après sa guérison, il ne veut pas rester en dehors de la société. Il ne le traite pas comme on traite les gens qui ont reçu des faveurs divines, gens extraordinaires qui dépassent la manière normale de vivre. Non, Jésus lui dit : « Tu rentres dans le rang et tu rentres dans cette société où tu es né, où tu as reçu plein de choses à travers ta vie et où tu as pu jusqu'à maintenant avoir un certain rapport qui n'est certes pas très encourageant, mais qui était peut-être nécessaire pour les autres ». Donc cette guérison n'a pas pour but, dans l'esprit de Jésus, de retirer l'homme à ce qu'il était auparavant. On ne le dit pas souvent dans la notion de salut. La plupart du temps, des gens veulent nous faire croire que quand on est sauvé, on est hors-jeu. Ce n’est pas vrai, quand on est sauvé, on reste celui qui faisait partie du monde familier avec lequel on avait des relations plus ou moins contrôlées, plus ou moins dirigées en fonction de la situation où chacun était. Je trouve donc ce texte extrêmement intéressant car l'homme guéri veut dire qu’il peut réintégrer la société. Peut-être que le papier officiel qu’il peut désormais montrer avec le droit d'entrer dans la synagogue, d'aller au Temple, est utile, mais en réalité, le plus important est ce que Jésus veut lui faire comprendre : « Tu as voulu être guéri, c'est pour retrouver la vie normale, retrouve la vie normale et ne te considère pas comme au-dessus du lot simplement parce que tu es guéri. Ne prends pas prétexte du bienfait que Je t'ai fait pour dire que tu es exceptionnel ». C'est plus que de l'humilité, c'est la reconnaissance que le salut, contrairement à ce qu'on dit tout le temps, n’est pas d'arriver dans un état extraordinaire. « Je suis sauvé. Alléluia. Alléluia ». Non : « Je suis sauvé et je vis avec vous et je continue ma vie avec vous comme j'aurais toujours voulu pouvoir la vivre ».

C'est peut-être un prélude à la conversion du Carême. En effet, la plupart du temps, on dit que le Carême est un temps de conversion, alors on restreint les consommations de tout ce qu’on peut imaginer. Ce n’est pas exactement cela. Le salut, c'est ce que Jésus lui dit : « La racine même de ta joie d'être sauvé maintenant, ce n’est pas d'échapper à la condition humaine, tu mourras comme tout le monde. Mais tu as la joie de retrouver la plénitude de ta condition humaine telle qu’elle avait commencé et telle qu'elle a été perturbée par la maladie ».

C'est peut-être aussi quelque chose d'intéressant pour les soins palliatifs. Il s’agit de considérer quelqu'un comme l'un d'entre nous, jusqu'au bout. C'est pour cela que c'est très différent de l'euthanasie. L'euthanasie consiste à dire que ma souffrance me rend exceptionnel, je peux faire de ma vie ce que je veux. Je crois qu'on peut réfléchir à cela en sachant exactement ce que veut dire le don de la vie, mais qu’est-ce que le soin palliatif ? C'est qu’une société soit capable de dire : « Effectivement, tu es affecté par ta souffrance et par ta maladie. Mais tu fais quand même partie, quoi qu'il arrive, de notre société humaine ». Et cela, il serait temps qu'on puisse s'en rendre compte là où il faut s'en rendre compte.

Frères et sœurs, que ce tout petit récit apparemment assez banal – ça fait partie du service publicitaire de l'évangile dans les premières communautés – de la guérison de ce lépreux nous rappelle que quand nous sommes malades, quand nous souffrons, et parfois à des degrés très graves, Dieu ne veut pas, par la guérison, nous faire échapper à la condition humaine. Il veut nous guérir dans la condition souffrante où nous nous trouvons, mais c'est pour nous ramener à la plénitude de vie humaine qu'il a voulue depuis toujours. 

Frères et sœurs, que cela nous aide à la fois à mieux réfléchir à la manière dont nous envisageons le monde de la santé, et aussi à découvrir dans ce petit récit la racine même de ce pourquoi nous voulons être les disciples du Christ. Non pas pour échapper au péché du monde et à tous ces pauvres gens autour de nous qui pensent n'importe quoi, mais simplement pour retrouver la joie et le bonheur de partager la beauté et la grandeur d'être humain, d'attendre, de recevoir et de faire grandir en nous le salut.