LE DON D'UNE PAROLE DEMEURÉE CACHÉE

Si 15,16-21 ; 1 Co 2, 6-10 ; Mt 5, 17-37
Sixième dimanche du temps ordinaire – année A (12 février 2023)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, pour nous éviter d’attraper la grippe ou la bronchite, il vaut mieux que je fasse bref pour une fois, ce sera exceptionnel. Même les pannes de chauffage ont du bon puisque ça profite à votre santé à la fois physique et spirituelle.

Aujourd’hui, je ne vais pas commenter toutes les prescriptions que le Seigneur donne dans ce discours sur la montagne en montrant qu’Il veut apporter quelque chose de nouveau dans le mystère de notre vie avec Lui et avec Dieu. Je voudrais simplement attirer votre attention sur ce que nous a dit saint Paul. On n’en parle jamais mais c’est quand même assez extraordinaire. Saint Paul parle donc à une communauté qui est à Corinthe. Il ne faut pas imaginer une communauté modèle ; la plupart du temps on se dit que si c’étaient des interlocuteurs de saint Paul, c’étaient des gens très pieux, bien rangés et très rigoureux. En réalité, la communauté de Corinthe était une des pires auxquelles saint Paul avait dû annoncer l’évangile car Corinthe était à la fois un mélange de Las Vegas, de New York et de Los Angeles. C’était une ville neuve et complètement déjantée.

Il se trouve – c’est là la surprise de saint Paul – qu’après avoir prêché à Athènes où cela n’a pas marché, il arrive à Corinthe et là ça marche. Saint Paul est le premier surpris car il se dit : « C’est incroyable, jusqu’à maintenant j’ai parlé dans des endroits culturellement très élaborés et très exigeants et ça marchait moyennement (les Athéniens lui avaient dit d’aller voir ailleurs s’il pouvait se faire entendre) et là, j’arrive à Corinthe et je tombe sur des gens qui sont de toutes les conditions, du docker jusqu’à l’armateur, et ça marche ».

La question qui se pose est celle que saint Paul se pose : comment se fait-il que ça marche ? Il est obligé de constater que ça ne marche pas pour des raisons sociologiques, comme s’il y avait une sorte de cohérence sociale de la ville de Corinthe. Au contraire, c’est une ville qui vit au p’tit bonheur, où l’on invente n’importe quoi. Au bout de quelques mois, quand il doit repartir à Ephèse, saint Paul a des nouvelles catastrophiques parce que les Corinthiens ont réinterprété tout ce qu’il disait, notamment ceci – je ne vais pas m’étendre là-dessus – : « Il n’y a plus ni homme ni femme ». Vous imaginez la prise de pouvoir par les femmes dans la communauté de Corinthe : ce sont elles qui maintenant goupillaient tout, grave problème pour saint Paul ! C’est pour cette raison que, de temps en temps, il était obligé de revenir à la charge : « Que les femmes se taisent dans les assemblées ! » C’est là que saint Paul l’a dit, il a un peu exagéré le problème mais pour lui c’était une véritable surprise.

Alors pourquoi ça a marché à Corinthe alors que c’étaient les pires conditions ? Question intéressante car elle touche énormément notre condition actuelle : où l’évangile est-il le plus entendu, dans les milieux sociologiquement homogènes ou bien dans des groupes humains très diversifiés, l’évangile ayant comme chance principale de s’adresser à des sociétés variées ? Quand il veut essayer d’expliquer cela aux Corinthiens, il leur dit cette chose extraordinaire : « J’ai compris pourquoi, c’est parce que ce que je vous annonce est une sagesse demeurée cachée. De toute façon, ce que j’annonce en disant que le Christ est mort et ressuscité pour sauver toute l’humanité, personne ne l’avait dit avant nous les premiers apôtres, les premiers chrétiens. C’est une chose presque incompréhensible et c’est peut-être cela qui fait la qualité même de cette parole qui vous a touchés. Cette parole vous a touchés parce qu’humainement elle ne peut pas être inventée. Cette parole est accueillie, méditée, personnalisée au fur et à mesure que se construit une communauté unie par elle ». C’est le mystère de l’Eglise. Je trouve que c’est une des plus grandes intuitions de saint Paul. Il ne dit pas : « Il y a la parole, ensuite on adhère et ça fait l’Eglise », mais c’est dans la mesure même où la parole cachée, inaccessible, inexplicable d’une certaine manière par l’intelligence humaine, par la sagesse humaine, prend racine en vous qu’elle crée la communauté.

Frères et sœurs, je crois que c’est vraiment cela l’Eglise, ce n’est pas un groupe d’adhésion idéologique à un principe, c’est ce groupe constitué par la sagesse cachée qu’aucun d’entre nous ne possède ni ne peut imposer aux autres. L’Eglise est ce lieu où une parole qui échappe à toute prise humaine, petit à petit crée une communauté et on s’y retrouve.

Frères et sœurs, on parle beaucoup de synodes actuellement, d’idées sur l’unité de l’Eglise, sur le problème religieux. Si on reprenait vraiment à sa racine cette réalité toute simple : c’est le don, la révélation d’une parole demeurée cachée qui, petit à petit, surgit dans notre cœur et nous rend membres les uns des autres car nous découvrons ensemble que nous recevons le même appel, la même convocation, la même manière d’être ensemble et de partager ensemble le mystère caché. Je vous laisse là-dessus.