RECONNAITRE LA VÉRITÉ
Jr 17, 5-8 ; 1 Co 15, 12 + 16-20 ; Lc 6, 17 + 20-26
Sixième dimanche du temps ordinaire – année C (13 février 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, vous me permettrez aujourd’hui de ne pas prêcher sur l’évangile. Les Béatitudes sont bien connues même si certaines variantes de Luc ne sont pas aguichantes : « Malheur à vous les riches, malheur à vous qui n’avez pas faim ». Saint Matthieu n’a pas daigné les reproduire…
Je voudrais vous parler aujourd’hui d’un thème qui me tient à cœur, un des plus petits mots de la liturgie dans toutes les langues, un tout petit mot totalement mal compris. Ce petit mot, vous le dites au moins une quinzaine de fois à chaque messe, sans penser peut-être à ce que vous dites à ce moment-là. Ce petit mot, c’est « Amen ». Avez-vous jamais pensé à ce que vous dites lorsque vous prononcez ce mot ? « Dans les siècles des siècles, amen ». C’est devenu du langage liturgique automatique. Non seulement on ne sait pas ce que c’est, mais encore quand on essaie de se dire ce que c’est, on pense tout l’"incontraire", comme on dirait à Lyon. On se trompe complètement. La plupart du temps, nous pensons que ça veut dire : « C’est d’accord, on se plie, on s’incline ». On comprend que quand il est prononcé par toute l’assemblée, on fait la génuflexion, on se tait.
Or le mot « amen » veut pratiquement dire le contraire. Nous avons ramené le sens du mot et de la réponse « amen » au registre de la discipline, de l’obéissance et de la soumission. « Amen » ne veut pas dire ça. Dès l’origine dans l’Ancien Testament, « amen » était déjà utilisé. Il invitait alors l’assemblée à dire son mot, mais pas un mot de soumission. C’était le mot de l’approbation. Ce qui signifie que l’on cogite pour se dire que c’est important. Le mot « amen » signifie : « C’est solide, c’est sûr, c’est vrai ». Nous passons toutes nos liturgies à dire « amen » sans avoir pensé une minute au registre de la vérité. Nous en avons fait un mot qui n’est pas du registre de la vérité mais de celui de la soumission, de l’obéissance. Si dès le début dans les liturgies juives et chrétiennes, on a voulu qu’aux oraisons, aux implorations, même à une époque à la fin de la consécration, à la fin du canon de la messe, qu’au moment de recevoir la communion, on dise « amen », il y a quand même une raison. Cette raison n’est pas la discipline, ni l’obéissance. Cette raison, c’est la reconnaissance de la vérité.
Chaque fois que l’on dit « amen », aussi bien l’assemblée que le prêtre ou l’évêque qui la préside, nous nous posons tous en personnes capables de la vérité. C’est important car aujourd’hui, on considère que la religion ne relève pas de la vérité mais du sentiment. Mais « amen » veut nous dire que la vérité n’est pas du sentiment. Au moment même où le prêtre proclame quelque chose, on a besoin que ce soit approuvé par l’assemblée. Quand on vous demande de dire « amen », ce n’est pas une politesse : c’est le fait d’être mis devant la vérité de ce qui a été proclamé. Par cette reconnaissance de la vérité, l’assemblée ne dit pas au prêtre : « Tu dis la vérité » mais elle dit : « Ce que tu dis renvoie à la vérité, à la vérité de Dieu, Père, Fils et Saint Esprit qui règne pour les siècles des siècles ».
Le mot « amen », loin de passer par-dessus nos opinions personnelles pour adhérer tous ensemble sous prétexte que ce serait plus facile, est au contraire l’exigence absolue que chacun d’entre nous puisse dire « amen », c'est-à-dire reconnaître la vérité de ce qui s’accomplit. C’est pourquoi on dit « amen » à la fin de chaque oraison. Le malheur irrécupérable est d’avoir traduit par « ainsi soit-il », qui est un vœu pieux. « Pourvu que ça se fasse, on peut prier, on peut dire tout ce qu’on veut ». C’est désolant car cette prière signifie en réalité : « C’est solide, c’est ferme, on peut compter maintenant dessus ». Vous pouvez compter sur le Seigneur mais vous ne pouvez pas compter sur la parole des hommes. Si on dit « amen » pour approuver le prêtre, c’est une espèce de profanation. On dénature la réalité même de ce qu’on attend de nous, fidèles et clergé. Combien de fois le clergé pense que l’assemblée et les baptisés doivent se contenter de dire « amen ». C’est scandaleux, on ne vous demande pas de répondre « amen » pour dire : « On fait partie de la meute », comme des loups. Ce n'est pas un bulletin de vote à la soviétique. Avec « amen », on reconnaît devant Dieu que ce qui vient d’être dit, proclamé, acclamé est vrai, est solide et que c’est là-dessus qu’on peut compter.
Si l’on regarde l’histoire de l’Eglise primitive, qui savait les choses ? Les apôtres et leurs successeurs, évêques, puis les prêtres etc., donc les gens n’avaient qu’à dire « amen ». Ils n’auraient pas eu besoin d’introduire la prière en la concluant par « amen ». Ils auraient pu négliger l’opinion de la foule. Pourtant, on l’a introduit et on l’a oublié. Ce qui était proposé au peuple de Dieu, dire « amen », c’est-à-dire « nous sommes capables nous aussi de nous tenir devant la vérité, de la proclamer, de l’accepter, de l’accueillir et de la reconnaître comme vraie », a été remplacé par « ainsi soit-il ». Mesurons-nous à quel point c’est quelque chose de dramatique ? On a pris l’habitude à travers cet « amen » de considérer l’assemblée liturgique comme une assemblée qui dit sa soumission, ses bons mots, ses vœux pieux alors qu’en réalité c’est le cœur même de la confession de foi. Quand on donne le corps du Christ, certains disent encore « merci ». C’est bien élevé mais c’est complètement à côté. En disant « amen », on dit « oui, c’est vrai, c’est vraiment le corps du Christ, je ne vois que du pain mais c’est vraiment le corps du Christ ». C’est à cause de la vérité même du salut qui nous est communiqué par l’union au Christ, par son corps et par son sang. C’est ce qui est en cause dans le mot « amen ». Je ne vous demande pas de réciter tout votre catéchisme avant de communier. Mais véritablement, ce mot « amen » exprime quelque chose de très profond dans la liturgie chrétienne. L’assemblée acclame et proclame la vérité du mystère qui lui est proposé.
Cela revêt une grande importance car à force de considérer ce mot « amen » dans son acception la plus plate, la plus ordinaire et la plus insignifiante, on a abouti au simple fait de marmonner « amen », en considérant que l’Eglise n’était plus le peuple qui dans chacun de ses membres proclame la vérité du mystère. C’est pour cela que nous sommes là, et pas seulement à cause du commandement qui nous y engage.
Nous sommes tous ce peuple, le prêtre en tant qu’il proclame le mystère et l’assemblée en tant qu’elle l’acclame, qu’elle le confirme ; tous les deux, le prêtre qui proclame au nom du Seigneur et l’assemblée qui répond au nom du Seigneur dans l’Esprit saint. C’est aussi la raison du « amen » à la fin du signe de croix, ce n’est pas pour faire joli et faire une petite conclusion rapide. On a voulu dire qu’au moment où le dialogue entre le prêtre et l’assemblée se termine par « amen », c’est la parole proclamée par le prêtre qui annonce le mystère, mais ce n'est pas quelque chose d’imposé mais plutôt proposé et devant être ratifié, reconnu, assimilé intérieurement dans le plus intime de notre cœur, la capacité de la vérité.
Frères et sœurs, aujourd’hui le mot vérité n’a plus beaucoup d’importance. Les media ne font pas grand chose pour valoriser le thème de la vérité. Ce qui compte en général, c’est l’opinion, au sens de prendre le pouvoir sur le cœur et sur l’esprit des autres. Le plus commode serait de dire « amen » après chaque article des journaux. C’est au moment où nous sommes le plus critiques sur la gestion de l’opinion publique que l’on dirait « amen » à l’église pour se faire rouler dans la farine ! Non, je vous propose à titre de travaux pratiques d’être critiques et de garder tout votre jugement aussi bien à l’église que devant votre télévision. Amen.