JESUS A VOULU NOUS OFFRIR LA LIBERTE

Lv 13, 1-2 + 45-46 ; 1 Co 10, 31 – 11, 1 ; Mc 1, 40-45
6ème dimanche du temps ordinaire – Année B (14 février 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, ce petit passage de l’évangile de saint Marc est un éloge de l’anarchie. En effet, nous lisons ce petit récit comme un miracle. La réputation de Jésus se répand. Il rencontre un homme atteint de lèpre ou d’un problème dermatologique. A cette époque-là, on pouvait être considéré comme un lépreux simplement en se grattant les coudes. Cet homme voit Jésus, Lui demande quelque chose. Jésus le guérit et c’est fini. Pour nous, c’est un récit de miracle. Pourtant, ce n’est pas tout à fait vrai. Cet évangile est déconcertant car à l’époque de Jésus, un lecteur ne le lisait pas simplement comme un récit de miracle. Il y voyait une accumulation de provocations, de désobéissance et de tout ce qui constitue une attitude marginale vis-à-vis de la Loi. Tous les détails vont dans ce sens.

Le lépreux qui arrive n’avait pas le droit de sortir de l’endroit où il était cantonné. Il désobéit à la Loi en venant demander quelque chose à Jésus. Il vient Le trouver et tombe à genoux devant Lui. Cela nous paraît normal mais ça ne l’est pas : tomber à genoux, c’est la prostration. Cet homme se situe vis-à-vis d’un homme et il se prosterne devant lui. Il le vénère au moins comme un roi sinon comme un Dieu. Nous sommes dans une deuxième transgression. Cet homme ne devrait pas sortir ni devrait rencontrer Jésus, il devrait passer son chemin sans rien demander. Ensuite, il demande une chose qu’on ne demande pas à l’époque : être guéri. Les seuls spécialistes en dermatologie sont les prêtres. Il demande quelque chose qu’il n’a pas le droit de demander. Pourquoi attribue-t-il à Jésus un don pareil ? Nous sommes au tout début du ministère de Jésus. Jésus pris de pitié désobéit Lui-même aux normes religieuses et sociales : Il va toucher le lépreux. Il n’a pas le droit. Il désobéit à toutes les prescriptions. Nous sommes dans la désobéissance absolue.

Il lui dit alors : « Je le veux, sois purifié ». C’est une prétention exorbitante. Dans le monde juif de l’époque, il n’y a pratiquement pas de thaumaturge. Les rares qui font des miracles s’inspirent des méthodes venant de la médecine grecque ou de certaines formules de magie égyptiennes. Mais personne ne peut dire : « Je le veux, sois guéri ». C’est une nouvelle sortie du cadre religieux par Jésus.

Le pire est qu’au moment même où Il le touche, où Il commet Lui-même une impureté – le public juif qui lisait des récits comme celui-là dans les années 60 était scandalisé –, aussitôt la lèpre le quitte. Nous sommes en pleine anomie, ce n’est pas ainsi que cela devrait se passer : quand un homme touche un lépreux, c’est lui qui récupère la lèpre. Normalement, le lépreux ne guérit pas. Puis Jésus renvoie le lépreux avec un avertissement sévère. Il ne lui laisse pas le temps de dire merci. « Je ne veux plus te voir », ce qui est une étrange façon de traiter les malades. Quand Il guérit l’homme, Il dit : « Je ne veux plus en entendre parler ». Il refuse tout mot de reconnaissance. Après cette désobéissance, Il lui dit : « Ne dis rien de cela, va te montrer aux prêtres ». Comme si Jésus, qui vient de commettre une chaîne d’infractions, disait au lépreux : « Maintenant va chercher un petit label dans le monde clérical de Jérusalem, va demander une petite caution. Tu vas tout seul, tu n’en parles pas ». Alors que Jésus a agi totalement en dehors de la Loi, Il dit : « Va te montrer aux prêtres et donne pour ta purification ce que Moïse a prescrit ». Il est complètement sorti du schéma habituel de sa présence aux autres hommes. C’est la première fois qu’Il rudoie un malade dans l’évangile de Marc. Il lui demande d’aller chercher la couverture nécessaire pour qu’on n’en parle plus. Il lui dit d’aller faire constater par les prêtres qu’il n’est plus malade. Quand vous êtes lépreux, vous êtes coupé du monde, vous n’avez plus le droit d’entrer en contact avec quiconque. Ici Jésus lui dit : « Tu peux y aller mais ce qui t’arrive maintenant ne m’intéresse plus ». C’est très ambigu. La reconnaissance officielle signifie qu’il peut entrer à nouveau en communication avec les autres hommes.

A partir du moment où le prêtre-médecin a dit qu’on ne voyait plus les lésions, alors il vit dans la société normalement comme avant, comme tout le monde. Quand l’homme s’en va, on dirait qu’il n’a rien à faire de rendre grâce et de remercier, il raconte ce qui est arrivé en désobéissant à ce que Jésus lui a demandé. Tout est brouillé et ça ne peut pas être par hasard. Cela veut dire essentiellement une chose : à partir du moment où Jésus entre dans le système de l’annonce du salut, de la rencontre des hommes, Il "casse les codes". C’est assez troublant. Jésus prend comme une sorte de malin plaisir à dire : « Je ne suis pas venu cautionner l’ordre établi. Je l’ai guéri, Je lui ai dit de se taire ». Il ne se tait pas mais Jésus n’a pas exigé qu’il se taise. Il ne lui court pas après pour lui demander de ne pas faire de publicité.

Nous ne sommes plus choqués mais les personnes qui lisaient ce récit l’étaient, et ce d’autant plus que les dernières notations de ce récit vont dans le sens de la provocation. L’homme va chanter partout qu’il a été guéri. Pour Jésus, ce n’est pas une bonne affaire car Il était déjà accablé de gens malades qui Le suivaient. Jésus va le laisser crier dans tous les sens sans réagir. Il s’ensuit que tous les gens rappliquent de telle sorte qu’on ne Le laisse plus rentrer dans la ville. Dès le début de son ministère, Jésus est allé prêcher dans les villes et les villages. Ici, on dit qu’il n’était plus possible à Jésus d’entrer ouvertement dans une ville. Il était obligé d’éviter les lieux habités. C’est comme si son pouvoir de guérir, de réintégrer les gens dans la société, le chassait de cette société. Il accepte d’être mis hors-jeu pour réintégrer quelqu’un qui semblait définitivement hors-jeu. Que veut dire tout cela ?

Cela veut dire une chose très simple : premièrement, Jésus fait comme Il veut, Il ne néglige pas les actes d’obéissance à la Loi, ni leur valeur. Il lui dit de se montrer aux prêtres sans affirmer que c’est indispensable. Jésus ne va pas nier totalement le problème de l’insertion dans la vie courante de la société juive mais en même temps, Il fera comme Il veut, ce n’est pas un obsédé des consignes. Il ne faut pas transposer le comportement de Jésus dans la situation actuelle, cela n’a rien à voir avec la société actuelle. Cela veut dire qu’à partir du moment où Il entre dans la société des hommes, qu’on le veuille ou non, Il est un trouble-fête. Il ne dit pas que quand Il vient parmi nous, c’est pour remettre de l’ordre. Il y a chez Jésus une attitude de fond qui consiste à dire : « Je ne suis pas venu pour vous faire entrer dans un schéma tout prêt d’avance. Je vous guéris et Je vous laisse libres. Vous voulez en parler ? Je vous laisse libres. J’aimerais continuer à vivre dans ces villages et ces villes mais on ne Me veut plus, tant pis, Je vais dans la campagne et on verra bien si les gens Me suivent ».

Nous sommes tellement habitués à un Dieu qui met de l’ordre, surtout dans les comportements religieux, que nous n’avons même plus le pressentiment que Jésus avait une liberté incroyable dans son ministère, dans son contact avec les gens. La liberté de Jésus vis-à-vis des hommes qu’il rencontrait était insupportable. Pour Lui le bonheur, c’est vivre libre au milieu d’hommes qu’Il libère. Telle est notre mission. Ce n’est pas de l’endoctrinement. Il s’agit de manifester à quel point dans notre propre comportement Dieu nous a sauvés, guéris, Il nous a dit d’aller prier, mais dans la liberté. Dieu ne peut pas imaginer avec nous un rapport de contrainte. Quand on dit que le Christ était la sagesse de Dieu et qu’Il prenait sa joie parmi les enfants des hommes, cela veut dire vraiment quelque chose. Il voulait réinventer avec l’homme le mode de vie qu’Il avait donné au Paradis terrestre en disant à l’homme : « Je te rends cette liberté pour que tu redécouvres ce que Je voulais pour toi dès le début ».

Frères et sœurs, n’oublions pas cela au moment d’entrer dans le Carême. Si le Carême était par malheur une contrainte de plus, je suis sûr que cela ne Lui ferait pas plaisir. Essayons alors nous aussi de retrouver cette liberté toute simple : Dieu n’a pas voulu des choses compliquées. Frères et sœurs je nous souhaite une vraie liberté dans notre manière de vivre, d’organiser, de scander notre temps durant ce Carême, non pas pour nous accabler ou nous alourdir de consignes et de recommandations, mais pour retrouver véritablement le chemin de la liberté. C’est la seule chose que le Christ est venu nous offrir. Amen.