DU SEL POUR NOTRE TERRE
Is 58, 7-10 ; 1 Co 2, 1-5 ; Mt 5, 1-16
Cinquième dimanche du temps ordinaire – Année A (8 février 1981)
Homélie du Frère Michel MORIN
"Tout est à vous mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu". "Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis". Vous êtes donc le sel de la terre, mais la terre appartient à Dieu et tout ce qu'elle contient, car c'est Lui qui l'a créée depuis le commencement, c'est Lui qui l'a fondée sur les piliers solides de sa puissance et de sa sagesse, c'est Lui qui ne cesse de l'affermir. Parce que vous avez été créés à l'image et à la ressemblance de Dieu, parce que vous avez été recréés par l'Esprit de Jésus qui façonne dans votre cœur la terre nouvelle, vous êtes le sel pour cette terre d'aujourd'hui. De même que le sel par sa propriété, exerçant une action anti-corruptrice dans un aliment conserve celui-là, de même, parce que vous êtes créés par Dieu, parce que vous êtes appelés à la communion avec Dieu, parce que la terre attend la révélation des fils de Dieu, vous êtes le sel de cette terre, vous avez en vous une force anti-corruptrice pour la terre, vous êtes porteurs d'une grâce de conservation pour la terre. Sans celle-là, celle-ci va à sa destruction. Conservation non pas dans le sens d'une option politique ou sociale, mais dans le sens de l'accomplissement du dessein de Dieu pour la terre. De même que le sel par sa propriété confère du piquant, du goût à l'aliment dans lequel il est déposé, autrement l'aliment serait fade et insipide, de même, vous-mêmes, parce que nous prenez source dans la mort et la Résurrection du Christ, vous êtes source de saveur, de piquant de goût pour ce plat composite et inattendu qu'est la société des hommes, pour ce long repas encore inachevé qui peut être aussi délicieux qu'indigeste, qu'est l'histoire de notre humanité.
La parole est claire, elle est simple, elle est facile à retenir. Sa comparaison avec la nature est évocatrice pour chacun d'entre nous. "Vous êtes le sel de la terre", vous devez conserver cette terre, car Dieu vous l'a donnée pour la dominer, c'est-à-dire pour la garder et pour la développer non pas n'importe comment, non pas comme vous voudriez non pas selon vos théories, mais selon le dessein de Dieu, ce dessein qui depuis l'origine accompagne cette terre et doit la conduire jusqu'à sa destinée ultime. La force et la gravité de cette Parole du Seigneur : "Vous êtes le sel de la terre" est doublement soulignée par les mots qui suivent : "Si le sel perd sa propriété, si le sel perd sa saveur, il n'est bon à rien, il va être jeté dehors et foulé aux pieds."
Alors, frères et sœurs, comment chacun d'entre nous chrétiens, comment la communauté chrétienne tout entière peut-elle être aujourd'hui dans le monde, sur cette terre, principe de conservation et principe de saveur. Saint Paul, dans ce texte de la première épître aux Corinthiens que nous venons d'entendre, nous donne la clef de cette attitude qui va faire que la communauté chrétienne, répandue sur la terre comme le sel dans l'aliment va la conserver. Saint Paul explique : "Quand je suis venu chez vous pour prêcher, je n'ai rien voulu savoir d'autre que Jésus, ce Messie crucifié. Je n'ai pas fait appel à la sagesse humaine, je n'ai pas fait appel à l'intelligence humaine, je n'ai pas fait appel au langage humain, je ne sais qu'une chose pour vous révéler le mystère de Dieu, Dieu lui-même et son dessein, c'est Jésus-Christ, ce Messie crucifié." Pour nous aujourd'hui, nous n'avons pas d'autre enseignement à comprendre nous n'avons pas d'autre parole à utiliser que l'Écriture, que la Parole de Dieu faite chair en Jésus-Christ, puisque c'est en Lui et en Lui seul que nous est révélé ce mystère de Dieu et ce dessein de Dieu pour la terre, pour la création tout entière. Si bien que lorsque nous avons à agir, à penser, à prévoir, à construire la terre et le monde. Parce que nous sommes chrétiens, nous n'aurons pas d'autre référence que la Parole de Dieu, car c'est elle qui a créé, qui a fondé et qui soutient encore ce monde, en son existence. Toutes nos raisons de vivre, toutes nos raisons de croire, toutes nos raisons d'agir dans les multiples domaines de notre vie, comme toutes nos raisons, un jour, de mourir sont en Jésus-Christ, ce Messie crucifié. C'est en Lui que s'exprime la plénitude de la révélation de Dieu pour les hommes, nous n'avons pas besoin de langage ou de sagesse humaine, si beaux si séduisants soient-ils. Si nous devons être principe de goût, de saveur pour le monde, comment cela peut-il se faire ?
Vous relirez ce chapitre cinquante-huit du prophète Isaïe, qui a servi de première lecture. Là encore, ça n'est pas compliqué, j'allais même dire, ces mots n'ont pas à être adaptés à la situation d'aujourd'hui car ils sont très clairs. "Partage ton pain. De bon cœur revêts celui qui n'a pas de vêtements, accueille le mal aimé, le malheureux, enlève de chez toi tout geste de violence, toute parole de méchanceté". Alors continue le prophète, tu verras la lumière jaillir, tu verras la force revenir, tu verras que la vie a du piquant, qu'elle a du goût, que les relations humaines ne sont pas fades et insipides, tu verras que la justice avancera, mais tu verras surtout la gloire de Dieu, la saveur de Dieu, le goût de l'amour de Dieu. C'est cela comme nous le dit simplement Isaïe qui peut, au jour le jour mettre dans notre vie, mettre dans nos sentiments et nos gestes, si petits soient-ils, peu importe, un peu de ce goût de Dieu, parce que nous-mêmes nous y aurons goûté, et les autres naturellement viendront y goûter, comme on est attiré vers un plat délicieux.
Nous sommes vraiment le sel de la terre. Et si dans notre monde d'aujourd'hui, nous voyons que la terre ou que l'humanité portent en elles des germes de destruction, nous n'avons pas le droit de nous plaindre ni à Dieu ni aux hommes, nous n'avons pas le droit de trouver que le monde est trop mauvais, que l'humanité est pire qu'avant ou que nous allons vers une ère de catastrophes ou que la société ne change pas assez vite, nous n'avons pas le droit de nous plaindre si la terre ou l'humanité se détruisent, parce que nous sommes le sel de la terre, c'est tout simplement que nous ne savons plus être ce principe de conservation et ce principe de goût. Et cela parce que nous refusons beaucoup la grâce de Dieu alors que l'aliment ne refuse pas le sel. Si dans ce monde, nous nous laissons dénaturer dans notre être chrétien, dans notre identité chrétienne, comme on aime dire aujourd'hui par d'autres ingrédients que la foi, si nous laissons dessécher en nous ce fleuve d'eau vive qui naît du cœur du Messie crucifié, si nous laissons s'assombrir, se ternir cette lumière du Christ ressuscité dont nous sommes porteurs comme un lampadaire, si nous nous laissons séduire, détourner par l'apparente logique, l'apparente justice des idéologies et des sagesses humaines, si nous laissons affadir en nous le goût de Dieu, la foi en Dieu, et dans une même disposition du cœur l'amour des autres, si Dieu n'est plus à l'origine et à l'horizon de notre pensée et de notre agir, à ce moment-là nous ne sommes plus le sel pour cette terre. Et la Parole du Seigneur est claire : "Si le sel perd sa propriété, il n'est plus bon à rien, qu'à être jeté dehors."
Nous entrons en ces semaines, en ces mois, dans ces périodes que nous appelons bouillonnantes, électorales, pour parler plus clairement. Chacun depuis sa tribune va vouloir ajouter son grain de sel pour dire que le plat qu'il propose est meilleur qu'on ne pense, que le plat suivant sera meilleur que le premier, que le dessert sera extraordinaire, que la terre et le destin de l'humanité doivent être réalisés non pas à partir de je ne sais quelle abstraction ou croyance, mais à partir de ce que l'homme veut, de ce qu'il croit être bon selon son échelle des valeurs. Chacun de son côté va prêcher pour sa sagesse, pour un langage humain pour l'habileté de son intelligence ou la justice de son parti. Et nous aurons, nous aussi à réfléchir, à prendre position, peut-être à soutenir, en tout cas à choisir. Souvenons-nous simplement de cette Parole du Seigneur : "Vous êtes le sel de la terre". Vous êtes chargés de sa conservation dans le sens du dessein de Dieu. Vous êtes chargés de lui donner du goût pour qu'elle ne soit pas un chaos, mais habitable pour chaque personne et pour l'humanité tout entière. "Vous êtes le sel de la terre, si le sel perd sa saveur, il sera jeté dehors et foulé aux pieds".
AMEN