LA BARQUE ET LE FILET DE PIERRE : L'ÉGLISE DU SEIGNEUR

Is 6, 1-2 a + 3-8 ; 1 Co 15, 1-11 ; Lc 5, 12-11
Cinquième dimanche du temps ordinaire – Année C (10 février 1980)
Homélie du Frère Michel MORIN


Nazareth : La barque de l'Église

Les bords du lac de Génésareth sont certainement, en Palestine, un des lieux les plus beaux, les plus émouvants dans cette alliance de montagnes, de ciel et de mer. Et ce n'est pas étonnant que l'évangile que nous venons d'entendre et qui est capital, tant pour la vie de Jésus que pour la naissance de son Eglise, se situe dans un tel cadre de beauté. Car, pourquoi Dieu n'aurait-il pas de goût ? Dieu qui veut nous faire vivre des choses profondes, des choses importantes qui vont marquer toute notre vie, pourquoi ne choisirait-il pas un cadre très beau et qui nous invite à la contemplation et à l'intériorité ? D'ailleurs nous aussi, quand nous avons des choses importantes à célébrer, comme nous mettons beaucoup de soin à l'harmonie et à la beauté du cadre. Et nous savons très bien que le lac de Génésareth sera un des lieux privilégiés de la prédication et de la mission de Jésus depuis ce jour où, pour la première fois, Il se trouve au bord du lac jusqu'à cet autre jour où Il apparaîtra encore, après sa Résurrection, sur le rivage de ce même lac. Ces rivages spacieux, agréables de la mer de Génésareth, sont éloignés de l'encombrement des petites cités, de l'agitation des affaires, du commerce et puis aussi, c'est un lieu de rencontre libre, éloigné de la surveillance, un peu jalouse, que les pharisiens exerçaient dans la synagogue quand il s'agissait d'y prêcher.

L'évangile que nous rapporte Luc aujourd'hui, se compose de trois épisodes que Marc, Matthieu ou Jean ont séparé dans leurs évangiles et parfois même ont plus développé. Il y a d'abord la prédication de Jésus, l'enseignement à une foule anonyme qui est devant Lui et, d'ailleurs comme toute foule, le presse. C'est un peu l'introduction à ce qui va se passer ensuite. Puis il y a, dans un deuxième temps, cette pêche miraculeuse, étonnante et bouleversante qui va amener le troisième volet de cet évangile : l'appel que fait le Christ à Simon-Pierre : "Toi, pauvre pêcheur de Galilée toi, homme pécheur devant Dieu, tu seras pêcheur d'hommes" lui dit-Il avec de l'humour dans le jeu de mots. Ainsi, frères et sœurs, ces trois épisodes rassemblés en un seul, vécus au même moment, tissent le lien que le Christ est en train de nouer avec force entre lui et son Église, l'Église de Pierre, l'Église des apôtres, c'est-à-dire nous-mêmes. Car le personnage principal de cet évangile c'est bien sûr, Jésus, Jésus seul, seul à prêcher devant la foule dans une sorte de majesté, cette majesté qu'avait déjà pressentie le prophète Isaïe dans sa vision magnifique du Temple cette majesté qu'avait ressentie Paul en annonçant l'extraordinaire nouvelle dont-il avait lui aussi été le témoin, mais devant laquelle il se sentait si pauvre, si petit, si fragile. Le Christ est là, Christ en majesté, comme au porche de ce qui va devenir la nef de son Église. Il est là, annonçant la Parole de Dieu, Il est là enseignant la foule. Mais Il ne regarde pas une foule, Il regarde des visages bien singuliers car sa Parole s'adresse bien au peuple mais à chacun en particulier.

Et, parmi cette foule, il y a Simon, c'est le deuxième personnage principal. Et Simon est seul aussi, seul au milieu de cette foule car il a bien quelques autres compagnons, Jean, Jacques, mais ils ne sont pas apôtres encore, ils sont des compagnons de travail, des associés dans la pêche. Tout ce qui est important est contré sur Pierre. Et en suivant le regard et la Parole du Christ, "voyant la barque de Pierre, Il dit", en suivant le regard de Pierre, "voyant cela il dit à Jésus" : il nous faut essayer de comprendre comment s'est noué en cet instant-là, dans cet échange de regards, ce que l'Église doit vivre toujours et aujourd'hui encore, c'est-à-dire ce que nous-mêmes ensemble et personnellement, avons à vivre. La rencontre du Christ et de Pierre s'est faite dans un cadre extraordinairement simple, une barque, un filet, les bords du lac. C'est presque banal. Et, de plus, elle se fait à un moment où Simon est harassé par une nuit de travail inutile, c'est un homme fatigué qui a prêté sa barque vide au Seigneur, cette barque de Pierre va devenir la première chaire d'où le Christ va prêcher sa Parole pour son peuple. Pierre ne sait pas encore dans quelle spirale il vient de s'engager en laissant simplement sa barque vide au maître, car il le prend bien pour un maître qui guérit, qui chasse les démons et qui lui dit maintenant : "Avance en eau profonde, jette le filet".

Humainement cela n'a pas de sens, c'est illogique, car la pêche de la nuit est toujours beaucoup plus fructueuse que celle du jour et Pierre n'avait rien pris, il a les mains lourdes de fatigue quand il répond : "Sur ta Parole, maître, je vais jeter le filet". Alors il avance en eau profonde, s'éloigne de la foule et, sur la Parole du Seigneur, jette le filet. Et il va faire l'expérience, pas simplement de la Parole de Dieu que l'on écoute, pas simplement de son enseignement que l'on essaie de comprendre, mais lui, Simon, l'humble pêcheur de Galilée, fait l'expérience de l'abondance, de la fécondité inouïe, de l'efficacité immédiate de la Parole de Dieu lorsque le cœur de 1'homme se laisse prendre et entraîner contre toute logique humaine, malgré la fatigue et l'échec. Voilà où s'enracine la fécondité de la Parole de Dieu, dans la lassitude, dans la pauvreté, dans l'échec d'un homme qui cependant l'a écouté et s'est dit : ''risquer pour risquer, allons-y"." Et le filet c'est l'Église, ce que Pierre est en train de tirer de toutes ses forces, c'est le filet de l'Église qui ne peut être rempli que par la fécondité de la Parole de Dieu, mais qui est confié à des mains fragiles, à des cœurs fatigués. Ce que Pierre est en train de tirer, en ce petit matin après une nuit infructueuse, c'est le filet de l'Église de toujours, l'abondance du don que Dieu veut nous faire pour nous réjouir pour nous en faire vivre.

Pierre, bouleversé par cette extraordinaire abondance de biens matériels certes, mais dont nous savons qu'ils sont le signe d'autres biens invisibles et réels, Pierre reconnaîtra sa pauvreté, non plus seulement devant un maître de sagesse mais devant le Seigneur : "Eloigne-toi de moi, Seigneur je ne suis qu'un pécheur étonné de ce que je viens de faire avec mes mains, parce que j'ai avancé de trois ramées sur Ta Parole". C'est ce moment, où Pierre (qui ne se glorifie pas de ce qui est arrivé parce qu'il sait qu'il n'y est pour rien) se reconnaît pécheur, que le Seigneur choisit pour le saisir définitivement en lui disant : "Eh bien, tu seras pêcheur d'hommes. Ton rôle désormais, quels que soient les fatigues, les échecs, les nuits, les persécutions, ton rôle sera de tirer, dans les eaux profondes de l'humanité ce filet rempli de l'abondance du Royaume".

Pour saint Luc, être disciple du Seigneur c'est déjà être chrétien, c'est avoir fondé sa vie, quelle qu'elle soit, même difficile, et surtout difficile sur l'unique Parole du Seigneur même si celle-ci nous semble aller à contre-temps, à contre-courant de la société et de la civilisation et des idées et de tout ce que vous voudrez. Ce n'est que sur cette seule Parole que le chrétien peut fonder sa vie, s'il ne le fait pas, elle sera un échec. Elle sera sans abondance ni fécondité. Cette Parole, il faut non seulement qu'il l'écoute mais qu'il la réalise dans ses gestes, qu'il relève ses bras fatigués pour aller jeter le filet en eau profonde.

Le Christ n'est plus sur la terre l'apôtre Pierre, les autres disciples non plus. Nous sommes l'Église, née de la prédication du Christ dans la barque de Pierre. Nous sommes nés des premiers coups de filet de Pierre et des apôtres, en eau profonde dans l'humanité de leur temps. Aujourd'hui nous venons d'entendre le Christ, comme les foules au bord du lac et Il prêche toujours depuis la barque de Pierre, à son Église. Aujourd'hui le Christ une fois encore, va nous partager l'abondance de ses biens, dans son corps partagé et son sang versé. Le Christ aujourd'hui nous redit, à nous qui sommes si fatigués par la nuit abattus par l'échec et les souffrances, ayant le sentiment de n'être que de pauvres pécheurs le Christ nous redit : "Tu seras pêcheur d'hommes". Et il y a tant d'hommes que nous côtoyons chaque jour, dans la rue d'Italie ou sur le Cours Mirabeau, qui vont acheter leur beurre ou leurs légumes, qui sont assis près de nous dans l'amphithéâtre des sciences politiques ou qui jugent à nos côtés au tribunal. Tant d'hommes qui n'entendront la Parole de Dieu que si vous, que si nous, les disciples d'aujourd'hui, voulons bien la leur annoncer, que si nous, les disciples d'aujourd'hui, nous avons le courage d'avancer en eau profonde au-delà de la superficialité des rapports et des choses, pour aller tirer les hommes de la mer humaine où ils sont trop souvent enfoncés et pour leur faire découvrir la présence du Seigneur comme sur le bord de la mer de Galilée.

Etre chrétiens aujourd'hui, c'est être disciples à la manière de Pierre, à la manière des apôtres, dans l'écoute attentive de la Parole de Dieu dans l'éblouissement, devant la fécondité et l'abondance de cette Parole, et aussi dans notre voix, dans nos gestes, dans nos mains, dans nos pieds que nous allons prêter au Seigneur pour que, sur les bords de la mer du monde sa voix retentisse encore aujourd'hui que les hommes soient nourris de l'abondance de ses biens et que tous ensemble, nous formions ce filet du royaume de Dieu qu'Il veut Lui-même rassembler dans son unique barque.

 

AMEN