L'HOMME EST NÉ POUR VIVRE, NON POUR MOURIR
Is 6, 2-8 ; 1 Co 15, 1-11 ; Lc 5, 1-11
Cinquième dimanche du temps ordinaire, année C (9 février 2025)
Homélie du frère Daniel Bourgeois
Frères et sœurs, tout d’abord, quelques brefs commentaires des trois lectures que nous avons entendues. C’est, au début de l’année liturgique, une mise en condition pour essayer d’écouter et de comprendre ce que Dieu attend de nous quand Il se révèle, soit directement aux apôtres, soit à travers eux et par leur témoignage, à chacun d’entre nous.
Première lecture, livre d’Isaïe : un homme a conscience d’appartenir à un peuple, qui n’est pas nécessairement un peuple modèle, puisqu’il dit : « Je vis au milieu d’un peuple qui a les lèvres impures ». Thérapeutique – traitement de cheval –, Dieu dit à un des chérubins qui siègent près de Lui de prendre des braises ardentes, qui sont près de Lui pour magnifier sa puissance de feu. Ils viennent et touchent les lèvres du prophète pour qu’il puisse être habilité. La première condition pour accueillir la parole de Dieu, l’écouter et la transmettre, c’est de se laisser brûler les lèvres. Si on a vraiment envie d’écouter la parole de Dieu, on risque de se brûler les lèvres. Pourquoi ? C’est le deuxième texte.
C’est très simple : « Je vous transmets ce que j’ai appris », c’est la mise en œuvre par saint Paul de ce que le prophète avait fait. Paul rappelle ce qu’il a reçu : « Le Christ est mort pour vos péchés selon les Écritures, Il a été mis au tombeau selon les Écritures, Il a été ressuscité selon les Écritures ». C’est le cœur de la foi, avoir les lèvres brûlées et ensuite être obligé avec cette espèce de handicap, d’annoncer la parole de Dieu, le cœur même du souci de l’Église. L’Église, avec ses lèvres brûlées, annonce la parole de Dieu.
Troisième lecture : curieusement, ça marche. Quand Isaïe disait qu’il fallait se convertir, on pouvait se dire que c’était une bonne parole d’encouragement, mais là, maintenant, le Christ est mort, le Christ est mis au tombeau, le Christ est ressuscité, ce qui est plus difficile à admettre. Le troisième texte nous dit que pourtant ça a marché puisque Jésus dit à Pierre : « Je vais faire de toi un pécheur d’hommes ».
Ce trio de textes nous dit que tout marche bien et que l’envoi de messagers venant du Christ, ayant la même condition que celle d’Isaïe, c'est-à-dire appelés à proclamer la Parole, ça a marché. Est-ce que ça a marché aussi bien que ce qu’on imaginait ? C’est un autre problème que nous laisserons traiter par les historiens.
Après cette brève introduction aux trois lectures, j’en viens au fait qu’aujourd’hui, dans l’Église, nous prions pour les malades. C’est très bien, à condition de savoir de quoi on est malade. Et là, on a l’impression d’être au bord du collapsus. On sait très bien quand on est malade (Covid, grippe), il y a des vaccins. En réalité, même quand on a un cancer, le développement de la science du soin est tel que jamais nous n’avons développé un tel zèle pour nous soigner et nous guérir, y compris lorsqu’il s’agit de "bobologie". Sur le fond pourtant, nous sommes tous d’accord que les maladies sont prises au sérieux et que dès qu’elles sont détectées, le personnel médical nous prend en charge : quand on est devant la reconnaissance de sa maladie, on a presque déjà repris le dessus. Nous sommes d’autant plus intéressés par la situation du monde de la santé que nous en sommes tous les bénéficiaires, et c’est un signe d’espérance. Même si on n’arrive pas à soigner, le fait d’identifier la maladie avec autant de précision et de mettre en place des protocoles extraordinaires pour nous sauver, c’est un point magnifique d’avancée.
Pourtant, j’aimerais attirer votre attention sur une autre maladie infiniment plus grave que toutes celles que je viens d’évoquer et qui sont familières à tous nos soignants, et à laquelle très peu de gens pensent. La pire maladie n’est pas de savoir que nous devons mourir, cela frise simplement la lucidité (« Tout homme est mortel et peut-être que moi aussi »). Il y a une autre maladie, infiniment plus grave : c’est le fait que nous ne nous rendions pas compte que notre population humaine est en train d’accepter collectivement de mourir. Je distingue le cas de chacun d’entre nous qui se soigne, dans un monde où notre population humaine est en train de mourir, et sans nous en rendre compte, nous l’acceptons collectivement. Cela s’appelle la "dénatalité". Le véritable poids qui pèse sur la société actuelle, ce n’est pas le fait que nous mourons chacun individuellement, mais que toutes les sociétés, aussi bien les pauvres que les riches, connaissent la dénatalité, c’est-à-dire perdent petit à petit leur puissance de renouvellement. Ceux qui s’y connaissent savent que quand le taux de natalité commence à baisser, il faut être prudent car il baisse inexorablement quelles que soient les mesures prises pour l’encourager, et à partir d’un certain taux, cette dénatalité est irréversible. Des pays y sont pratiquement arrivés : le Japon et l’Italie. On sait que le Japon va perdre la moitié de sa population d’ici la fin du siècle, pour les Italiens, ce n’est pas mieux. Ne nous flattons pas trop car en France, même si le taux de fécondité est l’un des plus forts d’Europe, il baisse sérieusement. C’est un problème très important auquel il faut faire face.
Je voudrais vous lire quelques textes qui font réfléchir, sans prétendre vouloir prononcer un sermon nataliste sous prétexte que les États ne s’occupant plus de ce qui se passe sous la couette, ce serait aux curés de le faire… Le premier témoignage vient d’une philosophe juive qui a échappé à la Shoah puis est partie aux États-Unis où elle a réfléchi à ce qu’étaient nos sociétés. Elle a écrit La condition de l’homme moderne, il s’agit d’Hannah Arendt. Elle fait partie des philosophes des années 1950-1960 qui se sont permis de snober la fascination de la mort. Elle dit que pour comprendre l’existence, il ne faut pas la comprendre à partir de la mort, mais à partir de la vie. Elle veut replacer la naissance au cœur de notre condition humaine.
Voici ce qu’elle écrit : « Le miracle qui sauve le monde, et le domaine des affaires humaines, qui le sauve de la ruine normale naturelle, c’est finalement le fait de la natalité dans lequel s’enracine le fait que nous puissions ensuite agir dans notre vie ». Le fait d’avoir reçu la vie, c’est le fait fondamental qui oriente et qui porte toute notre vie. En d’autres termes, bien qu’ils meurent, les hommes ne sont pas nés pour mourir, contrairement à ce que disent certains philosophes comme Platon qui dit : « Vivre, c’est apprendre à mourir ». Hannah Arendt dit que ce n’est pas vrai, nous ne sommes pas nés pour mourir, mais pour agir, non pas agir n’importe comment, mais quand même agir. C’est la naissance d’hommes nouveaux, les bébés, le fait qu’ils commencent à nouveau l’action dont ils sont capables par droit de naissance. Ce qui fait qu’un homme est un homme, c’est qu’il est né et c’est ce qui l’émerveille : elle dit que chaque fois que naît un homme, naît une existence et un avenir nouveau. Contrairement à ce qu’on pense, l’avenir d’un homme n’est pas programmé et conditionné uniquement par son génome. Quand il naît, il s’ouvre à un possible, à des choses qu’il peut réaliser, ou à des échecs ou à des folies d’ailleurs, mais le fait de naître, c’est ouvrir tout son être à la vie dans le monde avec les autres. Et, de ce point de vue-là, chaque homme qui naît est un miracle, elle utilise ce mot : « C’est ce que l’évangile a dit de plus extraordinaire dans une phrase en citant le prophète Isaïe : "Un enfant nous est né, un Fils nous est donné" ». Elle est juive mais dit que ceux qui ont le mieux compris cela, ce sont les chrétiens, quand ils ont voulu dire qu’il y avait une bonne nouvelle, avant de faire de grandes théories, ils ont dit simplement « un enfant nous est né ».
Elle écrit cela environ dix ou douze ans après Auschwitz, mais elle dit que ce qui fait l’extraordinaire de tout cela, c’est que quand les hommes naissent, c’est le seul moyen d’apporter du nouveau : dès qu’il y a une naissance, c’est le mystère même du surgissement de la vie, même après les pires catastrophes, comme celles que nous connaissons tous aujourd’hui, c’est là que se situe exactement le miracle. Donc, ce qu’il y a de plus précieux dans un hôpital, ce n’est pas le "mouroir", mais ce devrait être la maternité. Donc, dans la pire époque des années 1950, elle dit que ce qui fait le génie de l’époque que nous vivons, elle qui est passée à deux doigts d’aller dans les fours crématoires, c’est que nous soyons nés et c’est le plus important et le plus décisif dans notre vie car tout ce que nous ferons après s’enracine dans le mystère d’avoir été mis au monde.
C’était en 1958, mais voyons ce que l’on dit maintenant sur ces considérations. Un monsieur qui commence à être connu, Maxime Sbaihi, vient d’écrire un petit ouvrage dont je vous recommande également la lecture, Les balançoires vides : il n’y a plus d’enfants pour jouer dans le jardin d’enfants comme le montre la couverture de l’ouvrage. Il fait un constat extrêmement rigoureux et impitoyable sur la dénatalité partout dans le monde : « La dénatalité s’accélère, elle s’apprête à faire basculer notre monde dans la décroissance démographique. Les pays pauvres voient leur taux de fécondité se réduire à une vitesse qui a pris de court tous les démographes. Dans les pays riches, à une exception près, les naissances baissent tellement vite que le renouvellement des générations n’est plus garanti. Lentement, mais sûrement, nos départements s’atrophient, notre population vieillit comme jamais, la dénatalité est la tendance à la fois la plus puissante et la moins considérée du moment. »
C’est publié en 2024, ce sont donc des nouvelles fraîches. C’est là qu’on se rend compte que notre orientation a complètement changé, on est en train de se préoccuper comment mourir, d’où les débats sur la fin de vie, l’euthanasie, mais le problème, c’est comment vivre, et c’est cela le plus difficile pour nous. C’est comme si on constatait que jusqu’ici, l’humanité savait qu’il fallait faire face à la mort, ça c’est individuel, mais que collectivement, maintenant notre population humaine est devenue suicidaire. Car une des choses les plus étonnantes de l’histoire de la natalité, c’est que quand elle baisse au-dessous d’un certain seuil, c’est irréversible. Donc, quand on nous demande de réfléchir sur le monde de la santé, ça vaut la peine de savoir quels sont les enjeux.