LAISSANT TOUT, ILS LE SUIVIRENT
Is 6, 2-8 ; 1 Co 15, 1-11 ; Lc 5, 1-11
Cinquième dimanche du temps ordinaire – année C (6 février 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
« Désormais, ce sont des hommes que tu captureras, vivants ».
Frères et sœurs, je le sais, vous n’avez jamais entendu cette traduction. Pourtant, c'est le mot exact. Cela montre à quel point, quand on doit passer d'une langue à une autre, de nombreuses choses passent pour des détails et sont pourtant absolument décisives.
La plupart du temps, cet évangile nous rappelle les concours de pêche. On mise en effet sur la quantité de poissons capturés. Un évangéliste a même succombé à la tentation. C'est saint Jean lui-même puisqu’il compte le nombre des poissons capturés : cent cinquante trois. Ça montre que pour Jean, à propos de ce miracle sans doute traditionnel dans la prédication primitive, ce qui était important, c'était d'avoir capturé beaucoup de poissons.
De son côté, Luc est un très fin observateur de la situation et sans doute un très bon lecteur des documents qu'il a reçus puisqu'il dit lui-même, au début de son évangile : « J'ai étudié soigneusement tous les documents et les témoignages des témoins qui nous racontent ce qui s'est passé ». D'une certaine façon, il n'invente pas. Il prend un terme qui signifie "capturer vivant". Cela veut dire qu’en gros, l'évangile est une chasse où on ne tue personne. Au contraire c'est une chasse, ou une pêche – les enjeux sont extrêmement proches – dans laquelle on capture vivant. Je pense que c'est aussi pour cela que Jésus a choisi cet acte de la pêche, pour signifier le projet qu'Il a voulu.
Quand il s'agit de pêcher, surtout à l'époque, la distinction entre la chasse au gibier vivant et au gibier qu’on tue était très clairement distincte dans la tête des gens. On savait très bien qu’il y avait deux sortes de chasseurs : ainsi dans la Bible, on parle souvent des oiseleurs. Tout le problème des oiseaux était de les capturer vivants, parce que ce n'était pas d'abord immédiatement un objet de consommation. Jésus prend donc à la fois une métaphore et en même temps exploite le geste de la capture des poissons qu'Il va poser dans les filets. Il l’exploite pour indiquer l'orientation fondamentale de l'annonce de la Parole de Dieu.
Quand il y a Parole de Dieu, il s'agit de capturer vivants en respectant infiniment la vie et la liberté de ceux à qui est annoncée cette Parole. Voilà une petite chose qui pourrait nous faire beaucoup réfléchir sur cette année consacrée à la mission car combien de personnes, hélas, ont adhéré à la foi en la prenant comme une sorte de carcan ? Il faut bien y passer puisque c'est la seule manière qu'on aurait de pouvoir être sauvé ! On serait alors soumis à n'importe quoi et on pourrait exercer l'autorité qu'on veut. Cela va parfois jusqu’à la mort. Je trouve que s’il y a un réquisitoire de liberté dans la vie actuelle de l'Église, c'est la liberté comme mission, comme responsabilité, de faire retrouver à ceux qui sont attirés ou invités à entrer dans nos communautés, à ne pas perdre la vie qu'ils ont, à ne pas conformer leur sensibilité uniquement à une sorte de comportement religieux qui serait la capture dans laquelle, petit à petit, ils deviennent anémiés ou anesthésiés. C'est très important de bien comprendre la différence : capturer vivant, cela veut dire que l’on dit à celui qui veut entrer dans la communauté chrétienne ou à celui qui écoute la première fois la Parole de Dieu : « Cette Parole t'est adressée parce qu’elle vient se greffer sur ta vie, sur toi-même en tant qu’être vivant et être libre ». Et c'est là que se joue véritablement la conversion.
La conversion n'est pas simplement le fait d'augmenter les effectifs. C’est le fait de dire à chaque homme : « Si tu veux entrer dans l'écoute de la Parole de Dieu, il faut que tu sois frétillant comme un poisson qui vient de sortir du filet. Il faut que cette Parole déchaîne en toi la véritable vie et la véritable liberté qui te sont proposées et que tu as d'ailleurs simplement comme créature humaine ».
Frères et sœurs, c'est là la première chose. Quand Jésus choisit ce geste, Il ne le choisit pas pour présenter la mission de l'Église comme le fait d'une capture et quel que soit l'état dans lequel on se retrouve après la capture, ce serait un grave malentendu. Mais Il choisit cette capture comme le fait de garder en vie ceux qui ont été touchés par la Parole de Dieu.
Le deuxième aspect que je voudrais souligner très simplement, c'est que ce récit de la pêche miraculeuse nous est raconté deux fois. J'ai fait allusion tout à l'heure à l'évangile de saint Jean. Effectivement, pour saint Jean, la capture, la pêche miraculeuse a eu lieu après la résurrection. Or saint Luc a voulu que dans son récit, ce soit pratiquement en tête puisque c'est le moment où Il appelle les disciples. Qu’est-ce que ça signifie ? Cela veut dire que la plupart du temps, on croit que l'annonce de l'évangile, c'est : « Il est ressuscité ! Alléluia ! » C'est très important et je vous recommande de bien garder ce réflexe. Mais ce n'est pas uniquement l'annonce de la résurrection, car Jésus a voulu que dès le début, la pêche soit miraculeuse, c'est-à-dire dans les conditions où Jésus vient vivre parmi nous.
Donc l'annonce, la mission, nous avons tous dans la tête que c'est après la présence de Jésus sur la terre. Non ! Dès le début, Il a voulu que sa présence soit cette Parole vive de Dieu qui vient réveiller et redonner plénitude de vie à toute l'humanité. Par conséquent pour Luc, quand il écrit les Actes des Apôtres, il veut décrire comment des gens qui n'ont peut-être pas connu Jésus vivant, sont dans la même situation qu’eux, les annonciateurs de la Parole. C'était auparavant, quand Jésus était vivant. Ce que le récit veut dire à ce moment-là, ce n'est pas "Jésus n’envoyait pas" avant et seulement après "Il envoie". Dès le début Il envoie, dès qu'il y a reconnaissance de la présence du Christ, c'est un envoi.
C’est ce qui est important aussi pour comprendre les choses : si nous croyons purement et simplement que la mission consiste à cueillir les gens au fur et à mesure qu’ils se rendent en se disant que la religion est ce qu'il y a de mieux, nous sommes dans l’erreur ! Ce n'est pas ça : la mission, c'est le Christ Lui-même qui est envoyé. C'est Lui le missionnaire.
On dira que nous ne sommes que de pauvres disciples. Bien sûr, mais nous sommes disciples parce que Jésus a réalisé cette pêche miraculeuse dès le début de son ministère. Et nous devons être comme le Christ en train d’éveiller nos frères à leur vie, à leur liberté, à leur avenir, à travers la Parole vivante et la présence vivante de Jésus.
Et puis il y a une dernière chose. Les autres évangélistes veulent nous présenter Jésus comme annonçant la Parole de Dieu, c'est très important parce que c'est une des fonctions essentielles du Messie que de dire et de proclamer la Parole. C'est d'ailleurs pour cela qu’au début de l'évangile que nous avons entendu, Jésus proclame la Parole de Dieu. Il n’y a pas que saint Jean qui prononce et utilise le mot logos, la parole. Saint Luc aussi. Et Luc a fait très fortement l'expérience de cette présentation de la Parole. Mais chez saint Jean, la Parole descend du ciel. Chez saint Matthieu, Jésus est obligé d'être sur une montagne, comme Moïse, pour proclamer la Parole de Dieu. Il est donc dans une sorte de position supérieure.
Eh bien là, Il est sur la surface de l’eau. Il ne prend ni hauteur, ni distance. Il ne tombe pas du ciel, Il est là, dans la barque, Il a même besoin de ce petit outil indispensable aux pêcheurs et qui est le fait d'avoir la possibilité d'être sur l'eau, au niveau même de la foule. Vous allez dire que je fais un peu de démagogie démocratique ? Je ne crois pas que ce soit cela, car en réalité, dans ce petit récit qui est quand même assez incroyable, c'est toute une conception du monde, de l'Église et de la mission. Que se passe-t-il ? Jésus est comme enserré par la foule, et plus on serait enserré et tassé contre Lui, moins sa Parole pourrait se répandre. Évidemment, il n’y a que les premiers rangs qui écouteraient. Jésus prend donc du recul. Il ne prend pas de recul en hauteur, Il ne se fait pas construire une estrade. Il va sur la surface de l'eau. Les gens vont donc entendre. Curieusement d'ailleurs, on ne nous dit pas que les gens ont été ébahis par l'enseignement de Jésus. On dit simplement qu'Il les enseigne depuis la barque. Et que se passe-t-il ? Un des aspects essentiels que nous oublions, c'est ce qui se passe sous la barque. C'est-à-dire que les poissons qui dormaient jusque-là dans le lac de Génésareth, au fur et à mesure que Jésus prêchait, se sont réveillés et se sont rassemblés et ont été capturés dans les filets. C'est très intéressant du point de vue de la conception de la mission. Si nous croyons que la mission ne consiste qu’à être des rabatteurs, je crains que nous soyons en train de méconnaître ce qui fait la trame même de ce récit. Jésus est là, sur la surface du lac. Les gens sont en face de Lui sur la terre. Que se passe-t-il ? La pêche miraculeuse se prépare au fond du lac. D'ailleurs, Luc prend bien soin de dire que l’on avance en eau profonde.
L'histoire de l'Église, l'histoire du monde, ne sont pas simplement une histoire dans laquelle tout se passe à l'horizontal, telles les nouvelles qu’Internet nous présente comme la vérité de l'histoire du monde. Le défaut de l'information, c'est son horizontalité. On croit que c'est la garantie de sa vérité. À vérifier. En réalité, il se passe certes quelque chose au niveau de la relation entre celui qui est dans la barque et le public qui est en train de l'écouter. Mais surtout, c'est que par-dessous, commence à se réveiller un peuple de poissons qu'il faut capturer vivants. Ils sont en train de surgir à la vie pendant que Jésus parle. C'est presque le miracle de saint François avec la prédication aux oiseaux ! C'est-à-dire qu’à la fois la Parole est nécessairement communiquée de façon explicite par les mots, et en même temps, il y a ce travail d'évangélisation des poissons qui, pour la première fois, sont invités à découvrir la Parole de Dieu.
C'est pour ça que le génie de Luc est qu'il a entendu parler comme Jean de cette histoire de la pêche miraculeuse, mais au lieu, comme Jean, de dire que tout cela débouche sur une confession de foi de Pierre, il montre que cela débouche non seulement sur la foi de Pierre et sa confession, mais aussi sur le fait que les poissons sont attirés en réalité par ce mystère de la présence de Dieu qui dit sa présence, son salut, et l’appel à la liberté.
Frères et sœurs, il est certain que la plupart du temps, nous avons une exégèse, une lecture beaucoup plus rationaliste de cette affaire. Il y a des miracles qui nous confortent dans la foi qu'il faut avoir pour accueillir la Parole de Dieu et pour y croire. Les miracles ne sont pas simplement le moyen de croire. Ils sont aussi la réalité même de l'action du Christ à travers le cosmos, à travers le monde.
C'est infiniment précieux, car à ce moment-là, cela nous montre que quand on dit que le Christ vient sauver le monde, Il ne vient pas l'éteindre dans le feu éternel comme on l'a trop souvent dit, Il vient surtout ranimer ce monde entier pour lui redonner la plénitude de sa vie, de son attente et finalement de son salut. Amen.