LE CHRIST, LA MALADIE ET LA SOUFFRANCE
Jb 7, 1-4 + 6-7 ; 1 Co 9, 16-19 + 22-23 ; Mc 1, 29-39
5ème dimanche du temps ordinaire – année B (7 Février 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Puisque l’Eglise nous exhorte à réfléchir également et à prier pour le monde de la santé et pour les malades, c’est aussi le moment pour nous de considérer, de méditer, de réfléchir à notre statut d’êtres humains et frappés par la maladie. C’est une chose qui fait souvent l’objet de notre réflexion et de nos réactions parfois les plus brutales et les plus angoissées.
Il faudrait alors comprendre des choses concernant la tradition biblique sur la maladie. Il est très certain que ni Moïse ni David ni le prophète Isaïe ne connaissaient Pasteur ni tous les grands médecins qui ont fondé la médecine moderne. On n’avait pas véritablement idée de ce qu’était le problème de la maladie au sens où nous l’entendons aujourd’hui, et je crois que cela peut créer à un certain moment des malentendus. En effet, pour nous aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, la maladie est un problème normalement technique. Si vous êtes malade, même si vous êtes très catholique, vous n’allez pas d’abord mettre un cierge à l’église, surtout si vous avez 40° de fièvre, vous allez directement prendre un rendez-vous avec le médecin ou le faire venir.
Nous avons donc une réaction qui est ce qu’elle est – parfois nous croyons que les médecins sont des dieux – mais en tout cas, ce n’est pas d’abord une sorte de réflexe analogue à celui qu’on avait dans le monde ancien. Il faut attendre quand même à peu près Hippocrate – pour la tradition occidentale, je ne vais pas parler de l’Extrême-Orient – pour que l’on ait une première compréhension scientifique et rationnelle de la médecine. Avant, non. Par conséquent, dans la plupart des civilisations, le réflexe face à la maladie est de considérer que, vu que le monde est peuplé d’une infinité de dieux, de démons, d’esprits malfaisants, quand on est malade, il y a des puissances mauvaises qui s’acharnent contre nous, et précisément sur cet endroit le plus fragile de nous-même qui est notre vie. Conséquence, on dit – par exemple dans la tradition d’Israël – que puisque nous sommes malades, ce sont des puissances mauvaises qui s’attaquent à nous, nous allons donc demander au dieu d’Israël, qui est le seul vrai dieu, de nous délivrer de cela. C’est d’ailleurs pour cela que dans les premiers témoignages de la Bible, les médecins sont très mal vus, on les considère pratiquement comme des magiciens, et il faudra attendre les années 200 avant Jésus-Christ à l’intérieur d’Israël pour qu’on commence à se dire qu’il y a peut-être des médecins et une pratique de la médecine qui peuvent guérir. Mais avant, on n’avait pas du tout cette idée-là, et donc quand on entre dans le domaine de la maladie, on entre dans le domaine d’une fragilité qui est telle que seule une intervention quasi directe de la puissance divine peut nous en tirer.
Cela relève d’ailleurs d’un contexte global de tout l’Ancien Testament : s’il tonne, c’est Dieu qui va déclencher l’orage avec toute la puissance de sa voix, « voix du Seigneur sur les eaux, voix du Seigneur dans la force, voix du Seigneur, elle déclenche des éclairs de feu ». Inutile de faire de la météo, c’est Dieu qui fait tomber la pluie ! C’est la même chose pour la plupart des grands événements de la vie d’un peuple : quand on sait qu’il va y avoir une bataille, on fait d’abord des sacrifices et c’est généralement comme cela qu’on l’explique dans la Bible, si on a perdu la bataille, c’est qu’on n’a pas fait correctement les sacrifices et que Dieu n’est pas content.
Dans tous ces cas-là, la maladie est envisagée comme une double action de la part des puissances mauvaises qui nous mettent sur le tapis et deuxièmement, éventuellement, si Dieu est favorable, Il intervient et nous arrache à cette situation et nous redonne la santé. Cela ne marche pas à tous les coups, au dernier coup cela ne marche jamais puisqu’on meurt.
L’Ancien Testament a une vision un peu rocambolesque du problème de la maladie, je le crois un peu, mais en même temps c’est une vision réaliste : la maladie nous touche et de ce point de vue, normalement – parce qu’il y a des textes qui disent autrement – quand nous sommes malades, il se peut parfois, mais c’est très rare, que la maladie soit la conséquence des péchés que nous avons commis, mais c’est toujours la même chose, la maladie est fonction de puissances d’autres mondes qui peuvent influer, manipuler, changer.
De ce point de vue-là il est certain que la façon dont on voit que Jésus vient dans le monde, que la manière dont est appréhendé le problème de la souffrance et de la maladie, c’est une attitude de manipulation de l’existence humaine. C’est quand même cela le fond du problème. Pourquoi peut-on être manipulé ? C’est parce que nous sommes manipulés dans le registre le plus fragile, le plus exposé de nous-même, c’est-à-dire notre capacité et notre désir de vivre. Par conséquent, on est là sur le fondement qui a conditionné la vie et la méditation de l’humanité, sur sa fragilité, et il a fallu beaucoup de temps pour pouvoir sortir de ce schéma-là.
Ce qui en a fait sortir – pas uniquement cela –, c’est la manière par laquelle Jésus Lui-même, lorsqu’Il est venu sur terre, a changé la donne. En effet jusque-là, la maladie, la souffrance, la fièvre etc., étaient les signes que des puissances célestes avaient frappé. Quand on lit les Évangiles, on s’aperçoit d’abord que ce ne sont pas toujours les puissances célestes qui frappent, et on commence à dénoncer la façon dont d’autres hommes peuvent affliger un homme, de la façon dont des gens peuvent martyriser ou faire souffrir un homme, et à ce moment-là je vous renvoie au récit de la Passion de Jésus, comme vous le savez on ne peut pas dire que ce soit un récit qui cherche à cacher la souffrance du Sauveur. C’est d’un réalisme – c’est presque étonnant parce que je crois que cela fait partie des rares récits qui sont capables d’aborder ce problème de façon aussi réaliste – et c’est effectivement ce qui va changer la donne. On va effectivement se dire que si Jésus Lui-même a accepté d’entrer dans le jeu de la souffrance humaine telle qu’il est par exemple manifesté par la puissance et la violence des ennemis, c’est que ce problème de la souffrance humaine ne consiste pas uniquement en châtiments, en mauvais coups du sort, c’est peut-être autre chose.
Voilà la première chose. La souffrance humaine, celle qui est pour l’instant provoquée par d’autres hommes, la persécution, les blessures, la torture… tout cela fait partie de la condition humaine, à cause de sa fragilité. Je dirais que d’une certaine façon un texte comme le récit de la Passion nous montre que la souffrance humaine peut provenir des relations interhumaines. Cela change pas mal la donne. On le savait auparavant mais on n’en faisait pas une théologie, c’était le châtiment… Là on nous dit que le Fils de Dieu a accepté d’entrer dans le mystère de l’existence de la souffrance humaine. Il n’y a pas beaucoup de traditions religieuses en Occident qui ont souligné cela. En tout cas, le christianisme l’a dit et un grand exégète contemporain que j’apprécie beaucoup a dit qu’une des difficultés majeures de l’annonce de la parole de Dieu et de la divinité de Jésus, c’est de présenter un Messie souffrant. Autrement dit, Jésus n’a pas présenté la souffrance comme un châtiment, alors qu’on souligne toujours que nous croyions que c’était un châtiment qui pesait sur Lui… Non, Il l’a porté.
Et c’est la deuxième chose. Non seulement Jésus a accepté, tout Fils de Dieu qu’Il était, d’être vulnérable à la souffrance humaine, mais comme le dit à plusieurs reprises le Nouveau Testament, Il a porté non seulement sa souffrance mais aussi nos souffrances. Cela veut-il dire que c’est une religion pour se faire souffrir ? Certains l’ont dit, et on dirait qu’ils ont tellement envie de souffrir qu’ils se prennent pour des sauveurs… Je leur laisse la responsabilité de leur opinion. Non, c’est le fait que, si Dieu voulait effectivement entrer en communion avec l’homme, il fallait que ce soit jusque dans sa souffrance, non par masochisme, non, mais parce qu’Il était homme. Cela veut donc dire que Jésus n’a pas essayé d’éviter ou de détourner le problème de la signification de la souffrance, Il l’a accepté, Il y a fait face et d’une certaine façon, Il l’a faite sienne, non pas par masochisme mais parce que s’Il veut rentrer dans la condition humaine telle qu’Il la voit, la connaît et la partage avec nous, Il ne veut pas éluder ce problème. Personnellement, je pense que s’Il était venu au XXe siècle, Il aurait pris les précautions nécessaires pour éviter la grippe et le Covid. Certains pensent que c’est aimer mieux Jésus que de ne pas mettre de masque, je suis désolé mais je pense que c’est mieux aimer Jésus de dire : je reconnais la fragilité et la souffrance de l’existence humaine donc je prends les précautions qui s’imposent.
Frères et sœurs, nous sommes là devant une sorte de "révision" du problème de la souffrance, nous sommes là devant cette question fondamentale : si je suis un être souffrant comment vais-je réagir ? A l’ancienne (Ancien Testament) ? C’est-à-dire en disant : je ne crains rien, c’est Dieu qui va me guérir, intervenir, il suffit que j’aille à Lourdes. Non, cela n’est pas la vraie réaction. La souffrance est une donnée humaine, qui entre dans les catégories les plus fondamentales de notre existence, cela ne veut pas dire qu’on aime cela, mais cela est. La première réaction réaliste de l’homme est de ne pas nier le réel, la souffrance fait partie de l’existence réelle de l’homme.
Mais vis-à-vis de cela, allons-nous avoir une sorte de réaction purement miraculeuse en disant : « La souffrance me guette mais je suis baptisé, confirmé, je vais à la messe donc je ne risque rien » ? C’est faux. Je pense un peu que Dieu ne "supporte" pas cela. Si Dieu a accepté de souffrir parmi nous le réalisme de la souffrance, ce n’est pas un Dieu qui se croit à l’abri de tout. Il connaît la vulnérabilité de l’homme et Il en a fait l’expérience de façon radicale comme chacun d’entre nous.
Frères et sœurs, c’est quand même une question critique sur notre attitude, notamment dans la prière pour les malades. Certes, quand un être qu’on aime souffre, on a envie que Dieu le guérisse et on peut le demander, mais Dieu habituellement n’agit pas contre la manière dont procède le développement, la croissance du corps et du psychisme humain. Dieu agit à travers cela et c’est pour cela, je pense, que le véritable mot pour désigner le rapport du Christ à la souffrance humaine c’est : Il a porté ou Il s’est chargé de nos maladies. Dieu n’est pas un Dieu qui sauve de la souffrance en nous retirant de la condition humaine, même dans les miracles, Il vient porter avec nous et partager avec nous une certaine victoire qu’Il nous donne et dont Il se fait solidaire. Nous n’avons pas à propager – et Dieu sait que cela nous a fait du tort à un certain moment – une théologie du miracle "à deux balles" qui finalement ne signifie rien du tout, sinon le caprice et l’arbitraire de Dieu. C’est cela aujourd’hui que nous demandons à Dieu : nous donner une vision réaliste de la souffrance, de la fragilité de l’homme, reconnaissant que notre existence est traversée par la souffrance humaine.
Dans la mesure où nous avons trouvé, par des moyens rationnels, des procédés pour atténuer la souffrance, c’est quand même mieux d’aider les femmes à accoucher sans douleur ou de diminuer les risques au moment de l’accouchement, que de leur dire que c’est simplement la malédiction du péché originel. Frères et sœurs, c’est ce réalisme-là dont nous avons besoin. Si effectivement le problème de la prière pour les malades consiste à dire : « Retire-les de la condition humaine », ce n’est pas vrai ! Dieu ne peut pas nous en retirer, Il nous a créés, cela ne veut pas dire qu’Il nous a créés pour souffrir – c’est un autre problème que je n’aborderai pas aujourd’hui – mais vous voyez la difficulté, la lucidité que nous devons avoir. Il y a donc des procédés humains rationnels pour atténuer la souffrance, pour la vaincre, pour guérir, qui ne sont plus simplement d’imposer les mains ou de dire : « Ça y est tu es guéri, je le veux ». Jésus a pu le faire, mais n’oublions pas qu’Il n’a jamais voulu le faire en ayant l’air d’abstraire la personne de sa condition souffrante ou des difficultés qu’il y a à vivre sa maladie et sa souffrance.
Frères et sœurs, je crois que c’est quand même aujourd’hui un des points fondamentaux de la foi de l’Église sur le problème de la souffrance. Nous ne sommes pas des hommes et des femmes qui essayons d’échapper à la condition humaine. La condition humaine – on peut tourner le problème dans tous les sens –, nous la partageons tous, nous sommes tous exposés d’une façon ou d’une autre à la souffrance. Je ne parle pas des grandes souffrances à cause des injustices et des problèmes politiques ou sociaux, c’est encore un autre problème, mais en tout cas la souffrance qui est la nôtre, celle qui à un moment donné m’empoisonne la vie et me place dans des conditions terribles, Jésus n’a jamais voulu nous guérir de cette souffrance comme si elle n’avait pas existé. C’est cela le génie – même s’ils n’avaient pas le vocabulaire et l’analyse pour en rendre compte – de l’Eglise primitive, c’est de ne pas se faire passer pour une société de thaumaturges, ce qui aurait mieux marché que de dire qu’on était la société rassemblée par Jésus-Christ mort sur la Croix et réprouvé par son peuple et par les Romains.
C’est cela qui nous est donné de reprendre à fond dans notre propre vie et par rapport à la vie de nos frères. Que ce dimanche nous mette à nouveau devant cette vérité que ce n’est pas en niant le statut de l’homme souffrant et en croyant que ce sont des interventions miraculeuses comme on le pensait au début de l’histoire des religions – il y a toujours eu des chamans, des sorciers… qui disaient que pour quelque récompense ils allaient vous retirer le mauvais esprit – que les choses iront mieux. Ce n’est pas la vision chrétienne des choses. Essayons de demander à retrouver cette vérité de la souffrance humaine. Ce n’est pas drôle, pas facile à vivre et à porter, mais nous avons au moins une certitude, c’est que Dieu la porte avec nous.