DE L'IMAGE PEOPLE À L'ICÔNE DU CHRIST ROI

2 S 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43
Fête du Christ-Roi - année C (24 novembre 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Il n'avait plus visage humain - Brioude le Christ lépreux
Frères et sœurs, pourquoi il y a une presse people ? D'où lui vient son succès ? Je crois qu'il y a une explication sociale assez intéressante et finalement suggestive. Dans un monde de plus en plus massifié dans lequel on est là jeté dans une foule, il faut qu'on ait des images qui viennent compenser cette perte de sens de soi, de sa destinée, de sa personnalité. Et donc, il faut créer, soit en people des figures idéales, soit en publicité des modèles de réussites. Où l'affiche prend-elle tout son sens ? C'est la monumentale affiche dans les stations de métro où les gens sont tous entassés comme de sardines.

Nos sociétés aujourd'hui plus que jamais ont besoin d'images. Nous avons besoin d'images parce que ça fait vivre, ça fait rêver, ça atténue le malheur ordinaire de la vie. En tous cas, la publicité semble avoir encore de beaux jours devant elle.

J'ai voulu vous présenter ce phénomène parce que je crois que cela nous permet de comprendre ce qu'est, à partir de l'évangile d'aujourd'hui, la figure du Christ Roi. En effet, à l'époque de Jésus le seul moyen d'afficher la supériorité et le côté extraordinaire de sa personnalité par rapport à la foule et aux gens de l'ordinaire, c'était effectivement pour les rois d'afficher leur image de roi. il n'y avait pas de photos du grand-prêtre placardées sur les murs du Temple, je suis d'accord, mais tout le système de magnification de la personnalité du roi, de la grandeur de l'empire romain et même d'une certaine manière de la personnalité du grand-prêtre et des chefs du peuple, c'était de donner le plus directement et le plus visiblement possible une image, pas simplement comme on croit pour assurer qu'on était bien là en train de dominer. Les rois, l'empereur, les grands responsables politiques cultivaient cette image de marque à un point rarement imaginable, c'était pour dire : vous voyez, nous, nous sommes des gens qui avons réussi. Par conséquent, lorsque Jésus est venu sur la terre, à partir du moment où on a commencé à soupçonner qu'on pouvait faire de lui une image, une sorte d'image de aspirations du peuple, à ce moment-là, Jésus a très tôt dû combattre contre ce processus. Souvenez-vous, à la suite de la multiplication des pains, le peuple voulait le faire roi, et c'est pourquoi Jésus se sauve le plus vite possible pour leur échapper. Autrement dit le ministère de Jésus a consisté à essayer d'échapper à une image, une image d'un rabbi, d'un maître, d'un meneur spirituel qui pouvait peut-être donner à ces hommes et à ces femmes qui étaient autour de lui et qui le suivaient, une sorte de reconditionnement de leur égo pour être enfin ce qu'ils auraient aimé être.

Voilà pourquoi il y a cette scène des railleries et des quolibets au pied de la croix. On rappelle et on dit à Jésus : change ton image. Si tu es roi, tu ne peux pas imposer ton image de roi de la façon où tu te trouves actuellement, crucifié, pendu sur une croix, la croix étant un supplice d'exposition et donc de négation de l'être et de la personnalité de quelqu'un, c'est non seulement être puni de mort, mais d'une mort où l'on vous vole votre propre mort. Tu n'auras même plus ta mort, il n'y a même plus d'image d'une certaine dignité privée de la mort. Et pourtant, Jésus ne refuse en rien cette manière de se présenter au peuple. C'est là peut-être que se joue un des paradoxes le plus profond du paradoxe chrétien, il accepte que l'image qui soit proposée à tous ceux qui veulent le regarder ce soit l'image d'un mourant. Il a accepté du point de vue visible d'être un mourant, condamné, méprisé, rejeté. On lui a appliqué cette prophétie du prophète Isaïe : "Il n'avait plus beauté, il n'avait plus figure humaine". Il était mis au rang des derniers, il avait perdu toute beauté.

C'est l'icône fondamentale du mystère de Dieu pour les chrétiens, un Dieu qui accepte que son image, qui est en face de nous soit celle d'un homme qui a perdu pratiquement toute humanité, qui a été déconsidéré, dégradé au dernier degré et qui cependant s'affiche encore comme image absolue de l'homme mortel. Remarquez que cette manière de faire est extraordinaire, car en réalité, c'est l'image que nous ne voulons pas voir. Si nous nous précipitons sans arrêt dans les images de rêve c'est parce que nous ne voulons pas voir de façon réaliste l'image presque définitive de nous-même lorsque nous sommes réduits à rien sur un lit de mort. Sur la croix Dieu était sûr de donner à chaque homme l'image la plus universelle de ce qu'est la vie humaine, le fait un jour d'être réduit à un visage figé, qui ne bouge plus, qui ne vit plus. L'icône du Christ, c'est le fait qu'il n'a plus apparemment d'humanité et pourtant, c'est le maximum d'humanité, comme le disait un professeur de philosophie : "car tout homme est mortel et peut-être que moi aussi …"

C'est ce qui se passe dans le mystère des railleries sur la croix, c'est le Christ, le Fils de Dieu ramené visiblement, humainement à l'icône de la mort de chacun d'entre nous, donc, pas de flatteries, pas de mensonges, pas de rêveries gratuites, mais nous ramener au cœur même de la question : comment est-ce que je vis face à ma mort ? Vous me direz ce n'est pas très gai ! D'accord, mais c'est quand même la vérité. Le Christ, Dieu lui-même se manifestant sous les traits d'un homme qui meurt nous ramène à cette dimension incontournable de ce que nous sommes. Alors évidemment, si cela devait d'arrêter là ce serait insupportable et on pourrait dire que notre religion est une religion de la mort, de masochisme, de l'autodestruction. Précisément, c'est dans le visage de la mort, et là seul, où l'homme est pratiquement anéanti, et le Christ est passé par cet anéantissement que va pouvoir surgir la gloire de Dieu. Mais à ce moment-là il n'y a plus d'ambiguïté possible car le surgissement de la gloire ne peut pas venir d'un cadavre, elle ne peut pas venir de la mort, elle ne peut venir que de Dieu.

C'est cela la fête du Christ Roi, ce n'est pas simplement une sorte de grande manifestation où l'on fête Jésus qui est finalement le vainqueur de la finale de la coupe du monde. C'est le fait que le Fis de Dieu apparaissant a voulu que l'image qu'il nous a laissée de lui-même, la dernière image publique c'est le visage de lui comme homme vraiment, réellement mort mis au tombeau, et c'est là-dessus que vient se greffer le mystère de sa résurrection et de notre résurrection.

 

AMEN