LE CHRIST ROI MENDIANT
Ez 34, 11-12+15-17 ; 1 Co 15, 20-26+28 ; Mt 25, 31-46
Fête du Christ-Roi - année A (20 novembre 2011)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Le Christ juge (Beaulieu)
Il est proposé aujourd'hui pour le dernier dimanche de l'année liturgique, avant le début de l'Avent pour la bonne raison qu'il nous invite à méditer d'une façon plus profonde sur la signification de la royauté et sur ce que cela signifie pour le Christ. Le Christ roi de l'univers ! La première lecture nous dirige vers une image claire : Jésus roi de l'univers, qui est-il ? il est le bon berger. Il est celui qui guide ses brebis comme un roi, il est celui qui veille à ce qu'elles puissent paître dans les verts pâturages, qui les défend contre les attaques du loup vorace et qui défend même les brebis les plus faibles contre les brebis méchantes et plus fortes. Nous avons ici une image très simple et très vraie de la royauté du Christ en tant que chef, berger qui conduit son peuple.
Une deuxième image, présente je l'espère dans votre cœur, même si elle n'est pas à l'ordre de la liturgie aujourd'hui, c'est l'image du roi serviteur. Cette image nous est offerte le Jeudi Saint quand le Christ roi de l'univers se ceint d'un linge, s'agenouille devant ses disciples et leur lave les pieds. C'est l'image du roi qui se met au niveau de ses créatures et qui les sert dans les gestes les plus quotidiens et les plus humbles.
Et enfin, à travers l'évangile, cette troisième image qui nous vient à l'esprit : qu'est-ce qu'un roi ? quel est ce roi de l'univers ? C'est aussi un juge. Cela nous fait un peu peur, le roi comme juge c'est une figure qui nous est aussi très connue car elle est celle de Salomon. Alors que le roi berger est celui qui met son ministère au service du bien-être et du salut de son peuple, le roi juge c'est celui qui fait éclater la vérité, qui tranche entre ce qui est vrai et ce qui n'est pas vrai. Ces images qui nous habitent, c'est l'image du roi berger, mais aussi en tant que juge.
N'ayant pas les mêmes textes chaque année pour cette fête du Christ roi de l'univers, il semble qu'il y ait un petit glissement de sens qui peut nous échapper. Dans la première lecture mais aussi dans l'image du roi juge, il y a une différence profonde d'être entre le roi et son troupeau. Le roi n'est pas une brebis, le roi n'est pas le coupable. Il y a donc une différence très nette entre d'une part le roi et d'autre part le peuple. Dans l'évangile, outre le fait qu'on est toujours aimanté par l'image du juge, ce même juge fait aussi partie du troupeau ce qui n'était pas le cas dans la lecture du prophète Ézéchiel et ce qui n'est pas toujours le cas dans notre pensée. Nous imaginons volontiers que le roi est quelqu'un qui n'a pas grand-chose à voir avec notre univers, et à fortiori pour le Christ. Le roi gère, mais d'une manière tout extérieure. Ce que l'on espère de lui c'est qu'il ne sera pas un juge trop dur pour nous.
Or, le grand intérêt de l'évangile, c'est que ce juge fait maintenant partie du petit peuple. Il fait partie de ses troupeaux et de ses brebis. Ce sont là les conséquences de l'Incarnation. Quand nous croyons que le Fils de Dieu s'est incarné, qu'il a vécu parmi nous, qu'il est mort pour nous et qu'il est ressuscité, nous confessons que le roi de l'univers n'est plus un législateur extérieur à sa création, mais qu'il connaît de l'intérieur le fonctionnement de cette création. Nous en arrivons à des réflexions intéressantes dans l'évangile, par rapport à ces actes de charité qui sont redoublées en termes positifs et en termes négatifs, en termes de bénédictions et en termes de malédictions, cela nous pose la question suivante : pourquoi devons-nous nous occuper des autres ? Cela peut paraître incongru dans une célébration eucharistique de la part d'un prêtre de poser cette question, mais il est bon parfois de poser des questions qui ont l'air très naïves. On peut toujours se poser la question de l'intention de nos actes. Est-ce que nous posons des actes de charité parce que Dieu est un roi berger et qu'en posant quelques actes charitables nous espérons que déjà dès ici-bas Dieu s'occupera un peu de nous ? En termes de vie de société, cela s'appelle le clientellisme : je me mets sous la protection d'un plus grand que moi parce qu'il me nourrira, il me fournira un toit, des vêtements, et en échange je lui obéis. Est-ce que nous obéissons par peur du jugement ? peut-être y a-t-il au fond de nous comme ancrée, une crainte de l'avenir, du jugement dernier ?
Or, l'évangile nous propose une autre image du roi, pas le roi berger, pas le roi juge, mais le roi mendiant. Qu'est-ce qu'un roi mendiant ? C'est celui qui vient au cœur même de son peuple et qui voudrait être apprécié pour ce qu'il est. Il n'a pas envie d'être aimé parce qu'il apporte le gîte, le couvert et même le salut. Encore moins, par crainte et peur du jugement futur. Il a envie d'être aimé comme un roi mendiant, comme quelqu'un de très simple, qui est comme vous et moi. C'est ce qui est au cœur de l'Incarnation. Se pose alors le problème de la proximité de ce roi mendiant une fois que le Christ remonte auprès de son Père, quand il n'est plus visible, touchable et audible. Comment Dieu peut-il continuer à être un roi mendiant alors qu'il n'est plus présent visiblement au milieu de nous, mais seulement par l'action de l'Esprit Saint ?
La clé se trouve dans cet évangile. Le roi mendiant, c'est l'autre, c'est celui qui a besoin de moi. C'est celui qui suscite à l'intérieur de mon cœur les mêmes qualités et le même comportement que ce Dieu berger et juge. C'est extraordinaire et éblouissant. Les Pères de l'Église ont un mot qui est un peu plus difficile à comprendre à notre époque, ils utilisaient le mot "condescendance". Ce mot est un peu dévalorisé, mais chez les Pères de l'Église, ce terme appliqué au Christ, c'est le fait que Dieu revêt tous les attributs de l'homme pour que l'homme puisse revêtir tous les attributs et toutes les qualités de Dieu.
A travers cette fête que nous célébrons aujourd'hui, ce qui est offert à notre réflexion, c'est le fait que cette royauté est démocratique. Le Christ est le seul roi qui envisage sa royauté comme une démocratie. Généralement dans le régime de la royauté, il y a d'un côté le roi, et de l'autre, tous ses sujets. Si les sujets doivent s'occuper de leur roi, c'est en tant que simples sujets. Par l'Incarnation du Christ, par sa mort et sa résurrection, la situation a changé. C'est saint Paul qui nous éclaire en nous donnant la clé de ce mystère : "Alors que tout sera sous le pouvoir du Fils, il se mettra lui-même sous le pouvoir du Père qui lui aura tout soumis et ainsi, Dieu sera tout en tous". Le fait que Dieu se présente à nous à travers les traits d'un roi mendiant, d'un pauvre, ce n'est pas de la perversité à l'image de certains empereurs romains qui, pour connaître un peu le pouls de ce que le peuple pensait d'eux, se déguisaient le soir et se glissaient dans les tavernes pour écouter les conversations et juger de leur degré de popularité. Nous pourrions penser aussi que Dieu a un petit côté pervers, puisqu'il avance masqué sous les traits d'un pauvre. Mais si Dieu agit ainsi, ce n'est pas de la perversité, ce n'est pas pour nous reprocher de ne pas l'avoir reconnu, mais c'est comme le dit saint Paul, si Dieu est maintenant présent en tous, et plus particulièrement dans les petits et dans les pauvres, c'est parce que Dieu sera tout en tous.
Frères et sœurs, que cette célébration nous aide à découvrir une autre image de ce Roi de l'univers, non pas sous l'image du berger qui fait tout à notre place, non pas le juge qui va nous démasquer, mais le roi mendiant qui vient vers nous pour susciter dans notre cœur le meilleur de nous-même, et pour faire resurgir au cœur de ce monde l'image de Dieu enfouie dans notre vie. Que notre prière monte vers le Seigneur, et que notre prière accompagne Iris qui dans quelques instants va devenir prêtre, prophète et roi et qui par cette grâce va être invitée à susciter au cœur de cette vie cette image de Dieu.
AMEN