DE LA RUMEUR À LA PROCLAMATION. MAIS EST-IL VRAIMENT ROI ? 

2 S 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43
Fête du Christ-Roi - année C (21 novembre 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Saint Maximin : Est-ce la couronne qui sied à un roi ?

 

Frères et sœurs, même si nous sommes fort habitués à entendre cet évangile, il faut bien reconnaître qu'il est assez étrange. En effet, je crois que c'est un des rares cas où pour décrire le supplice et la mort d'un condamné politique, on se pose autant de questions sur son destin, sur sa personne, sur sa mission. En effet, maintenant la peine de mort n'existe plus. Mais j'imagine que s'il y avait encore la peine de mort, des supplices publics qui servaient à faire bonne mesure et bon exemple, d'un personnage qui auraient eu des prétentions politiques et qu'on lâche une meute de journalistes de France Télévision, le regard de ces journalistes ne serait pas tellement préoccupé par le fait de savoir qui est ce condamné, qu'elle était sa mission, s'il devait accomplir quelque chose dans la République Française. En réalité, on s'intéresserait aujourd'hui à la manière dont serait diffusé le poison dans ses veines, sur la manière dont le procès s'est déroulé. Ce ne seraient pas véritablement les questions sur l'identité du personnage qui seraient l'objectif premier des caméras.

Or, là, précisément, c'est ce qui se passe. Dans les quatre évangiles, mais celui de Luc est particulièrement dense de ce point de vue-là, on dirait que tous les acteurs du drame de la Passion présents ou absents, sont là pour poser la question de la royauté de Jésus. C'est un des rares cas au moment même où quelqu'un meurt, on se pose la question de savoir s'il est roi. Habituellement, dans la tradition française : le roi est mort, vive le roi, donc on attendait le suivant. Ici, le roi meurt, et on se pose la question : était-il roi ? Drôle de question éminemment politique, éminemment théologique, mais que l'on pose un peu à retardement, parce que devant la personne qui va mourir, à la limite, de savoir s'il a été roi, s'il a vraiment une fonction de roi, c'est sans importance, de toute façon, il va mourir.

Vous remarquerez que dans l'évangile de Luc, c'est une sorte de tirs croisés, si je puis me permettre un mauvais jeu de mots. D'une part, cela commence par les autorités juives qui orchestrent la condamnation qu'ils avaient réussi à extorquer de Ponce-Pilate en disant que Jésus se faisait roi, et qu'il contestait l'autorité politique de l'époque. Cette perspective est évidemment élargie par les autorités, parce que comme pour elles, le roi a une fonction messianique, c'est-à-dire de sauver le peuple, on pose carrément la question, s'il est roi, il faut qu'il se sauve lui-même. S'il doit répondre à sa mission de sauver le peuple, il faut qu'il commence par lui. C'est déjà assez intéressant, le Messie et considéré comme le premier des sauvés du peuple, ce qui n'est peut-être pas tout à fait le problème. Peut-être qu'il s'agit d'autre chose ? C'est la discussion des gens qui discutent comme des autorités de la pensée juive.

Et puis, il y a les seconds, ce sont les romains qui s'approchent tout à coup. Jusque-là, on ne les avait pas trop vus, et dans le récit de Luc, les voilà qui arrivent avec la boisson vinaigrée et eux reprennent un titre qui n'est pas aussi rigoureux que "Messie", ils disent : "Roi des juifs". Le terme "juif" n'est pas un terme théologique pour désigner le peuple élu à cette époque-là, on disait plutôt Israël. Juif désignait simplement les habitants de la Judée sans plus. C'était une sorte de dénomination purement ethnique et non pas théologique. Donc, les soldats disent : "Si tu es le roi des juifs…", si tu te prétends être le roi de cette petite province comme un mouchoir de poche qui nous donne tant de soucis, montre-nous ce que tu sais faire ? Ici, le terme "royauté" est pris dans un deuxième sens, le sens populaire, les soldats se faisant l'écho d'une certaine appréciation du rôle et des prétentions de Jésus, plutôt sur le mode ironique et méprisant.

Troisième chose, le degré au-dessus, l'écriteau : "Celui-ci est le roi des juifs". Là également, cette affirmation de la royauté de Jésus ne provient pas du peuple, elle provient de Ponce-Pilate qui est lui-même l'officier romain qui a décidé que Jésus devait mourir et droit romain oblige, il a bien fallu qu'il trouve un prétexte sans doute en se référant à une loi bien connue qui punit les crimes de lèse-majesté. Il s'est rallié lui aussi à une vision purement extérieure : Jésus, roi des juifs, c'est-à-dire meneur d'une de ces innombrables insurrection auxquelles ce cher Ponce-Pilate a dû faire face des dizaines de fois durant sa procuratelle en Judée. Cela lui a valu d'ailleurs à la fin d'être lui-même condamné, mais c'est un autre chapitre.

Voilà : l'autorité, on met en cause par dérision quand même le titre "roi des juifs". C'est pour se moquer à la fois de Jésus et pour se moquer des juifs qui ont un roi aussi minable que celui qui est en train de mourir sur la croix. Roi des juifs reconnu par le peuple symbolisé ici par les soldats. Puis, Messie, les autorités juives qui suivent le procès de bout en bout parce qu'ils considèrent quand même qu'ils ont intérêt à ce que cela finisse.

Il y a un quatrième élément qui prend tout à coup un relief assez étonnant. Ce n'est plus de l'ordre du crime ou de la condamnation juive ou de l'autorité romaine, c'est quelque chose d'individuel : on passe aux deux larrons. Je pense que c'est cela qui fait l'intérêt majeur de ce texte. Jusqu'ici, la notion de roi était envisagée uniquement du point de vue de l'organisation sociale soit du peuple juif, un messie, soit de l'autorité romaine, pas de roi des juifs qui sème la pagaille. Et tout à coup, avec les deux personnages qui sont crucifiés de part et d'autre de Jésus, la question rebondit. Il y a deux personnes, condamnées, un bon et un mauvais larron (ce sont des dénominations qui sont venues plus tard), et celui qu'on considère comme le premier reprend l'affirmation théologique : "Est-ce que tu n'es pas le Messie ? Sauve-toi toi-même et nous avec toi". L'autre au contraire lui fait des reproches : "Je ne vois pas pourquoi tu lui dit cela, lui il n'a rien fait de mal, il ne mérite pas d'être sur la croix, nous on n'a que ce qu'on mérite". Il passe alors à la vitesse supérieure, et c'est la proclamation la plus décisive de la royauté : "Souviens-toi de moi quand tu seras dans ton Royaume".

Voyez là le fil conducteur de ce récit : le passage du titre de roi, depuis la rumeur (la télé-Jérusalem ou télé-Rome), et on passe petit à petit à une déclaration individuelle. Remarquez bien que le mauvais larron est plus religieux qu'il n'y paraît puisqu'il dit bien "Messie". Le mauvais larron ne dit pas : si tu es le roi des juifs ! Mais où est la véritable titulature royale ? Mais l'autre après dit : "Souviens-toi de moi quand tu seras dans ton Royaume".

Que veut dire tout cela ? Je crois que cela veut dire une chose très simple quant au sens de la fête que nous célébrons aujourd'hui. Il est certain que le titre de roi, est un titre qui aujourd'hui, n'a plus cours que dans les monarchies constitutionnelles. Dans le contexte du récit évangélique, ce titre a une force et une signification beaucoup plus profonde que nous ne pouvons l'imaginer. Habitués par des siècles d'absolutisme, nous avons défini la royauté par l'autorité ou pire encore, par le pouvoir. La royauté c'est ce qui tient par la contrainte, tous les individus qui sont soumis au roi. Mais les sociétés d'ancien régime ne sont pas nécessairement plus bêtes que les nôtres. Elles savaient très bien que dans l'état des choses, on était bien obligé d'avoir quelqu'un qui garantisse l'unité de la société. Le problème de la royauté dans tout le monde ancien n'est pas d'abord focalisé sur le pouvoir, la contrainte, ou même l'arbitraire royal. Dans l'Antiquité, et encore très longtemps après, le roi est la figure qui assure l'unité du peuple. C'est d'ailleurs pour cela, petit détail, quand on a été obligé de proclamer la république "une et indivisible", c'est parce qu'il fallait bien trouver un principe d'unité en l'absence d'un roi. Du coup, nous sommes passés à la vitesse théologique supérieure du républicanisme : un et indivisible ce qui et une perspective métaphysique tout à fait étonnante pour une république, elle est "une" comme une idée de Platon.

Toujours est-il que le roi est celui qui manifeste et met en évidence l'unité d'un peuple. C'est pour cette raison qu'au pied de la croix la question se pose : est-ce qu'il avait véritablement la capacité d'être un principe d'unité ? Que ce soient les autorités juives, que ce soient les autorités romaines, que ce soient les soldats, que ce soit Ponce-Pilate, la question qu'ils se posaient tous ce n'était pas d'abord l'usurpation de pouvoir : si tu dis que tu es roi, tu as une capacité de faire une unité, de créer quelque chose qui soit une communauté, une communion. Est-ce que tu peux le faire ? La question est d'autant plus brûlante, et c'est pour cela qu'elle se pose au pied de la croix : est-ce que les prétentions de créer l'unité d'un peuple dont on ne sait pas encore exactement les contours, mais que tu as appelé à plusieurs reprises au cours de ton ministère, est-ce que cela tient encore debout quand tu es crucifié et que tu es à deux doigts de la mort ?

C'est intéressant et tout à fait à l'honneur des autorités juives autant que des bourreaux que d'avoir encore posé la question au moment même de la mort de Jésus de savoir quelle était ou quelle pouvait être encore son pouvoir de réaliser l'unité d'un peuple. Simplement, fallait-il corriger (mais ils ne l'ont pas fait), en disant que désormais l'unité et la communion d'un peuple, d'une communauté ne se réaliserait plus selon les moyens de ce monde.

Ceux qui posent vraiment la question ce sont les deux larrons qui vont mourir avec lui. Ils sont exactement dans la même position que lui. Eux, vu l'état dans lequel ils sont, ils savent que si royauté il doit encore y avoir, ce ne sera plus de ce côté, mais c'est de l'autre côté. Les deux larrons, le bon comme le mauvais, sont les seuls qui posent bien la question. Le mauvais pour sa lucidité théologique : "Si tu es le Messie, le Fils de Dieu"? et le second pour sa sainteté : ne lui pose pas des questions sur le mode d'une provocation dit-il à son compagnon, mais fais comme moi, crie vers lui et demande-lui que l'unité du Royaume je voudrais entrer, se fasse par le pardon, la miséricorde et la souveraineté de ce Messie sur la mort.

On a là un passage, une transformation de l'appréciation de la notion de roi, qui est non plus un roi ayant le souci de réaliser l'unité par les moyens présents de sociétés de ce monde qui d'une manière ou d'une autre ont toujours besoin d'un "roi" comme on en voit tous les jours, de ces rois qui s'intronisent eux-mêmes. Un roi non plus par ces moyens-là, mais par un autre moyen et le débat qui est entre Jésus et les deux larrons, c'est effectivement le débat sur la nouvelle forme de la royauté. C'est le premier grand cours de philosophie politique du christianisme. Les deux larrons, qui à travers leur destin vouée à la mort, leur échec, c'est fini, mais en même temps, leur proximité du Messie, commencent à comprendre ce dont il s'agit. Même si le mauvais larron a mauvaise presse je pense quand même que Dieu a eu l'idée après de le sauver parce qu'au moins, il n'est pas mort idiot ! Il s'est posé la question.? L'autre larron évidemment a dit : "Souviens-toi de moi quand tu seras dans ton Royaume", il a compris la manière dont on pouvait entrer dont on pouvait adhérer à ce Royaume nouveau et à la personne de ce roi. Il a compris que le lien social qui jusque-là était assuré comme de l'extérieur par une autorité royale, par les grands-prêtres ou autre chose, il comprend tout à coup que c'est périssable, provisoire et que désormais pour créer un véritable royaume, il n'y a plus que le lien personnel à son Messie.

Frères et sœurs, tout cela a quand même pas mal de conséquences au niveau de notre propre compréhension aujourd'hui de la foi, de la vie, et même de notre existence politique. C'est vrai que toutes les formes extérieures de la royauté, même les formes de la souveraineté populaire sont sérieusement ébranlées. Ce qu'on appelle l'individualisme, ce n'est pas simplement que chacun essaie de garnir son compte en banque ou son carnet de caisse d'épargne. L'individualisme aujourd'hui c'est le fait que grâce à l'autonomie que chacun se donne par le travail et par le salaire, on n'a plus ni Dieu ni maître. Le problème de la communauté et de l'unité de l'humanité passe au second plan par rapport au souci de soi. C'est là où se pose la question : qui est le roi dans tout cela ? Est-ce que ce sont les plus riches ? Est-ce que ce sont les plus puissants ? Est-ce que c'est cela qui maintiendra plus longtemps l'unité d'une société ? Ou bien est-ce que ce n'est pas la question radicale de savoir selon quel mode nous appartenons à une humanité qui est "une" parce que celui qui en fait l'unité, c'est le Christ.

Cela ne veut pas dire, vous le comprenez bien, que nous allons pratiquement mépriser, ignorer ou refuser les autorités politiques. Il faut bien que tout le monde vive. Mais cela veut dire que désormais, la question de notre appartenance à celui que l'évangile nomme "Roi", nous donne une responsabilité plus pressante, plus urgente de savoir comment se fait le destin de communion et de communauté de l'humanité. La plupart du temps, nous prenons soigneusement nos distances pour ne pas nous mêler de cela, parce qu'on considère que c'est trop compliqué pour nous, mais cela n'empêche que chacun d'entre nous est comme un des deux larrons sur la croix. On peut dire : "Souviens-toi de moi quand tu seras dans ton Royaume". C'est la question qui nous est posée encore aujourd'hui, et c'est la question que comme Église, nous posons aujourd'hui au monde.

 

 

AMEN