LE CHRIST ROI SOURCE DE VIE ÉTERNELLE

Ez 34, 11-12+15-17 ; 1 Co 15, 20-26+28 ; Mt 25, 31-46
Fête du Christ-Roi - année A (23 novembre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Le dernier ennemi qu'il détruira, c'est la mort". Frères et sœurs, en cette fête du Christ-Roi, permettez-moi de poser une question d'une actualité brûlante : pourquoi faut-il des chefs, et actuellement, des cheftaines, en politique ? Plus profondément, : pourquoi faut-il des rois, des présidents, des premiers secrétaires, des chefs de sections, des préfets, des préfets de régions ? Bref, partout, quand on regarde la vie politique, il y a partout un problème de pouvoir. Il faut quelqu'un qui soit personnellement, même s'il est entouré d'un conseil, s'il est assisté d'un vice-président, d'un vice-secrétaire, peu importe de quel "vice", mais il faut que lui-même assume la réalité de la responsabilité de chef et l'exercice du pouvoir.

Effectivement, nous vivons aujourd'hui dans des sociétés qui sont tellement rationalisées, que pour nous, le pouvoir politique exercé par quelqu'un est devenu essentiellement un problème de fonctionnalité. Il faut bien qu'à un moment ou l'autre, on décide et qu'on s'oriente. La fonctionnalité est alors envisagée comme une sorte d'unité d'une société, d'un peuple. Cette unité n'empêche pas la diversité des opinions, la critique, les rivalités, mais fonctionnellement, il faut qu'il y ait quelqu'un qui exerce le pouvoir. D'ailleurs, comme nous sommes assoiffés de chiffres, nous avons introduit les statistiques en politique, puisque maintenant, la majorité est calculée au nombre de ceux qui l'emportent sur les vaincus, de telle sorte que même avec quarante-deux voies de plus, on arrive à remporter le pouvoir ce qui montre que la providence est terriblement partiale pour les gens du Nord et les chtis, aux dépens de ceux qui habitent dans les marais poitevins !

Pour nous aujourd'hui, la politique est une question d'organisation de la société, il faut quelqu'un qui se présente, et qu'il ait un programme dans lequel il explique comment il va organiser la société. C'est la politique de luxe. Mais il y a une question plus profonde derrière tout cela. Il faut savoir qu'à l'origine, quand on a institué les pouvoirs politiques, le but et la recherche étaient la survie. Dans des époques où l'on n'a pas encore le luxe de pouvoir déployer tout un appareil politique qui tienne compte de toutes les opinions, à l'époque de l'Antiquité, le pouvoir royal était investi d'une telle force, d'une telle aura que l'on considérait qu'il était le garant de la survie de la société. Le chef, celui qui incarnait le pouvoir n'était pas simplement celui qui avait gagné, le problème n'était pas là, mais plus profondément, c'était celui qui, en sa personne même incarnait le vouloir vivre d'une société, son vouloir survivre. C'est vrai qu'à cette époque, le fait que la société survive était un problème vital. Ce n'était pas simplement les individus isolés qui voulaient vivre, mais les sociétés avaient ce sentiment que leur existence était si fragile, si limitée, si vulnérable que s'il n'y avait pas quelqu'un qui exerce une sorte de pouvoir quasi divin, il était très dangereux pour la société de parier sur son avenir. Il fallait que cette société minée par les famines, les guerres, les pestes, tous les dangers qui peuvent sévir dans une société, soit comme protégée, gardée par le roi. C'est pour cela que dans Ézéchiel que nous avons entendu tout à l'heure, l'image qui vient spontanément à l'esprit du prophète lorsqu'il veut expliquer pourquoi il y a une telle situation, l'image qui vient spontanément, c'est l'image du berger, parce que c'est celui qui est là, capable de soutenir, de porter la vie du troupeau et de le faire durer à travers le temps.

L'image du roi est l'image de celui qui est garant de la survie et de la durée d'une société malgré le travail de la mort et de tous les dangers qui à tout moment la menacent. Donc, le roi est donc l'image d'une société qui veut vivre. A ce moment-là, on est bien loin de tous nos petits débats de savoir comment arranger les choses du point de vue du budget, et d'autres points concrets. C'est véritablement la question de la mort. C'est pour cela que dans toutes les sociétés, le roi était investi d'une telle aura, qu'il était capable non seulement de guérir les écrouelles, comme nos rois de France, mais aussi d'apporter la prospérité. Quand le roi était un bon roi, il était source de vie et de bonheur pour tout le peuple. C'était cela sa mission, sa fonction, et la politique permettait à cette société d'écarter tous les dangers de mort qui la menaçaient dans son être même.

Quand on a compris cela, on comprend ce que nous fêtons aujourd'hui. Trop souvent, les chrétiens ont pensé que la fête du Christ Roi était une sorte de fête d'un Jésus-Christ super puissant, roi des rois et seigneur des seigneurs, interprété au sens le plus littéral et le plus plat du terme : roi plus que les autres, seigneur plus que les autres. Je ne sais pas si c'est vrai, mais de fait, au moment de sa Passion, Jésus n'a pas voulu s'engager sur ce terrain-là. Quand Pilate lui a dit : "Alors, tu es roi ? " Il a répondu : je ne suis pas roi comme toi et ton empereur. Manifestement, Jésus a toujours récusé cette forme de royauté comme super puissance.

Mais en revanche, Jésus est celui qui s'est manifesté après sa mort comme le Ressuscité. Là, les chrétiens ont vu immédiatement, parce qu'il était ressuscité, qu'il était comme on le disait à l'époque : le Seigneur, c'est-à-dire, un titre royal. C'est le titre royal par excellence, ce n'était plus celui qui assurait symboliquement la survie du peuple, c'était celui qui avait vaincu la mort. La fête du Christ comme roi, comme maître de toutes choses, comme Seigneur, c'est une fête qui nous situe par rapport à la mort et qui situe le Christ par rapport à la mort. C'est une fête qui dit que désormais la mort qui affecte réellement chaque être vivant de cette création, qui affecte aussi cette création comme telle, parce qu'elle est éprouvée comme en train de s'user, de perdre sa force, son énergie, sa capacité de durer éternellement, cette fête dit que le Christ est le roi de cette création parce qu'il est un Dieu qui a osé affronter le mystère de la mort.

Evidemment, cette royauté n'avait rien à voir avec tout ce qu'on peut imaginer par ailleurs. Ce n'était plus une royauté qui était simplement envisagée sur le mode du pouvoir sur la société, mais c'était une royauté qui était définie par rapport à la seule réalité qui menace radicalement et absolument toute l'humanité et tous les êtres vivants, c'est-à-dire, le mystère de la mort. C'est parce que Jésus est ressuscité qu'il est roi. C'est parce que Jésus a vaincu la mort qu'il est roi de l'humanité. On ne peut pas demander davantage. C'est cela la seigneurie du Christ. C'est une seigneurie où le Christ, faisant face personnellement, individuellement, dans sa propre chair à la mort, est capable de vaincre la mort. Vous imaginez, une telle nouvelle dans le monde antique a été absolument révolutionnaire. On s'est rendu compte subitement qu'on n'était plus en face de la mort avec un pouvoir qui protégeait simplement la société, mais que de toute façon on ne pourrait jamais empêcher les individus de mourir, on s'est donc trouvé subitement devant l'annonce d'une bonne nouvelle qui disait que chaque être vivant, confronté, affronté à la mort, était en réalité capable par la seule grâce de Dieu de pouvoir faire face à cette mort, et tout en y passant dans sa condition charnelle, de recevoir l'éternité, c'est-à-dire la vie même de Dieu qui permet de ne plus mourir.

Cette affirmation de la royauté du Christ a été l'affirmation la plus démocratique qui ait jamais existé. Pourquoi ? Parce qu'à partir du moment où la résurrection de Jésus était située par rapport à la mort, c'était par rapport au destin individuel de chacun, quelle que soit sa condition, quelle que soit sa petite parcelle de pouvoir dans le monde qui était ainsi en situation de recevoir la vie que le Ressuscité allait lui donner. A partir de ce moment-là, la communication même de la vie ne dépendait plus d'un pouvoir humain, mais de même que la mort nous dépossédait totalement, de même la résurrection du Christ nous rendait totalement à nous-même, à la vie que nous cherchons et que nous désirons, par la puissance même du Christ ressuscité, par la vie même de Dieu. Le pouvoir politique, sous quelque forme qu'il soit était incapable de communiquer une once de vie , de rallonger d'une seconde la vie d'un autre, car il n'y avait pas encore la médecine qui permet de maintenir encore un certain nombre d'années en plus en vie, mais c'est dérisoire par rapport au problème, à partir de la résurrection, quand on était en face de quelqu'un qui pouvait vous communiquer sa propre vie divine, alors que la plupart du temps les anciens avaient pensé que les dieux gardaient pour eux jalousement leur immortalité, évidemment, c'était tout l'effondrement du système antique, du rapport religieux entre les hommes et Dieu. Désormais, un Dieu était capable de vaincre la mort et de communiquer sa propre victoire sur la mort dans la vie et l'existence de chacun d'entre nous.

C'est pour cela que nous célébrons cette fête du Christ Roi à la fin de l'année liturgique. En réalité, c'est une fête extrêmement moderne, puisqu'elle nous remet devant ce qu'un certain nombre de philosophes contemporains ont appelé "notre être pour la mort", elle nous remet devant cette réalité absolument incontournable, étonnante, c'est que le vivant à un moment donné est voué à la mort, et cette célébration du mystère du Christ roi nous dit simplement que par la puissance de sa résurrection il est capable de faire dans chaque individu, dans la fragilité même et la vulnérabilité de cet individu face à la mort, il est capable de lui redonner une vie qui ne finit pas, la vie éternelle.

C'est pourquoi aujourd'hui, quand on baptise Gonzague, c'est un geste de défi. Le jour où l'on baptise un enfant des hommes, en fait, on défie la mort. On ne s'en rend plus compte. Pour nous, le baptême est devenu presque une sorte de routine, mais pour les premiers chrétiens, quand on était baptisé, on disait : oui, la mort ne l'emportera plus sur moi, et cela par la seule grâce de Dieu. C'est pour cela que le baptême est devenu ce sacrement central dont Paul a dit de si belles choses, et que le baptême est devenu le sacrement de la résurrection. Cela ne diminue en rien la difficulté de la vie, cela ne diminue rien vis-à-vis de la mort, réalité historique à laquelle nous sommes tous affrontés mais au moins, nous sommes face à la mort non plus comme des gens résignés, découragés et battus d'avance, mais on est devant la mort avec Celui qui seul, peut nous arracher à cette mort et nous faire participer à sa condition de vie divine.

 

 

AMEN