L'INTUITION THÉOLOGIQUE DU BON LARRON
2 S 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43
Fête du Christ-Roi - année C (25 novembre 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
En effet, il y a une première conception de la royauté, celle qui est détestée par le peuple qui est là au pied de la croix, et qui est symbolisée par ce petit motif que l'on affichait au-dessus du condamné, on appelait cela le "titulus", le titre pour lequel on était condamné, et qui disait ceci : Celui-ci est le roi des juifs. Pour mémoire, ceux qui ont encore un crucifix dans leur chambre, souvenez-vous, il y était toujours marqué "INRI" : Jésus Nararenus Rex Judaeorum. C'est le titulus qui n'était pas en abrégé au-dessus de la croix, il devait être placardé comme une espèce d'affiche : celui-ci est Jésus de Nazareth, le roi des juifs.
Cette première conception de la royauté est évidemment la plus dangereuse et la plus décisive dans l'épisode. C'est le motif qui a finalement décidé Pilate, représentant de César, à condamner Jésus au supplice de la croix. C'est exactement ce qu'on appelle au sens strict du terme, le crime de lèse-majesté, c'est-à-dire qu'on lèse, on abîme, on écornifle la majesté de l'empereur romain, et donc, c'est l'anti-roi. Jésus du point de vue romain est l'anti-roi, la royauté usurpée d'un pauvre type qui est de Nazareth et qui s'appuie sur une certaine reconnaissance par les juifs de ce pouvoir pour se dresser contre l'empereur. On pense en général, et c'est justifié, que Pilate choisit ce motif à la fois pour tourner Jésus en dérision : "regardez votre roi est crucifié", et surtout pour tourner en dérision le peuple juif lui-même puisque Jésus est roi des juifs. Il fait coup double, car contrairement à ce qu'on pense, Pilate avait beaucoup d'esprit et pas nécessairement beaucoup de bienveillance. Il avait beaucoup de mépris et beaucoup d'esprit, cela arrive parfois. Dans le cas de Pilate, c'est cela, la vraie royauté, c'est la royauté politique de César sur tout domaine de l'empire, et il y a un petit freluquet de Nazareth qui a osé se dresser contre ce pouvoir. Par conséquent, il est là condamné comme "faux-roi". C'est d'ailleurs ce que reprennent les soldats eux-mêmes qui sont peut-être une troupe de Pilate qui a été envoyée pour surveiller la crucifixion, et qui disent simplement : "Si tu es le roi des juifs, sauve-toi toi-même !" C'est la dérision totale. C'est la première conception de la royauté qui est en cause ici, c'est la conception du pouvoir politique au sens moderne du terme, c'est-à-dire une société qui élabore par divers moyens, diverses méthodes une structure de pouvoir qui fait que la vie est à peu près supportable.
Il y a une deuxième conception de la royauté qui vient s'afficher ici et qui est d'origine sacrale : elle est représentée par la foule juive qui est au pied de la croix et qui et sans doute un peu excitée par un certain nombre de responsables religieux pour se donner raison par rapport à la condamnation : "Si tu es le Christ, l'élu de Dieu". Ici, Luc, à la différence des autres évangélistes prend bien le soin d'utiliser le mot "Christ", pour manifester précisément la connotation religieuse de l'argument. Mais il ne faut pas se faire d'illusion, Christ, Christos veut dire Messie et cela veut dire : celui qui est investi de la part de Dieu du pouvoir politico-religieux pour amener Israël à son véritable épanouissement et à sa véritable destinée. Donc ce deuxième niveau de la royauté est un niveau théologique. Ce ne sont plus des païens qui parlent, c'est le peuple juif qui juge, qui estime l'action de Jésus sur le mode de l'ironie, du mépris et du dédain, et qui explique que malgré ce que dit Pilate, représentant de César, dans le petit motif de condamnation, en réalité, eux ne le reconnaissent pas comme leur Messie ou leur Christ, parce précisément il est sur la croix, impuissant, incapable de faire quoique ce soit pour le peuple, puisqu'il n'est même pas capable de faire quelque chose pour lui. C'est une deuxième conception de la royauté qui s'affiche ici, c'est la royauté sacrale, celle qui considère que comme le dit saint Paul dans une épître : "tout pouvoir vient de Dieu", et par conséquent pour Israël le pouvoir qui s'exerce vient de Dieu et là, par la crucifixion, on a aux yeux de ceux qui ont mené l'affaire, la preuve évidente que son pouvoir ne venait pas de Dieu, donc il est un faux-roi.
Mesuré par rapport à la conception politique du pouvoir, Jésus n'est rien. Pilate pense que c'est simplement un usurpateur. Considéré du côté du pouvoir d'une royauté sacrale, religieuse comme on a essayé quand même de la restaurer plus tard tout au long de l'ancien régime, avec des modalités différentes, comme pouvoir venant de Dieu, ici, ce pouvoir-là est refusé à Jésus. Si l'on regarde les deux conceptions de pouvoir qui sont courantes dans ce monde juif occupé par les romains, les deux conceptions du pouvoir sont niées à propos du Christ. Il n'exerce aucun pouvoir politique, il n'en a pas le droit, et il n'exerce aucun pouvoir sacral ou religieux, précisément le fait qu'il est crucifié montre qu'il en est absolument incapable et pour lui et pour les autres. C'est une sorte de jugement auquel on assiste : toute royauté est déniée au Christ, même si les attributs de la royauté sont donnés par dérision.
Or, et c'est cela qui est intéressant dans cet évangile, au moment même où tout le monde pense qu'Il n'est pas roi, il y a un troisième registre qui surgit. Celui-là est plutôt inhabituel, en tout cas soutenu par quelqu'un dont on n'attendrait pas qu'il ait des intuitions théologiques et mystiques aussi profondes, on l'a appelé "le bon larron". Celui-là quand il est suspendu (Luc prend bien soin de dire suspendu et non crucifié pour bien marquer l'originalité du sacrifice de la croix de Jésus, tous les détails sont très importants), donc, quand il est suspendu à côté de Jésus, alors que l'autre le mauvais larron crie comme la foule, hurle avec les loups, et d'une certaine manière se rallie à une des deux opinions politiques de la royauté, le bon larron lui, dit à son compère : tu n'as pas le droit de dire cela car lui, il est innocent". Ensuite, il se retourne vers Jésus et il l'interpelle précisément sur l'origine de la royauté. On est devant un troisième registre de la royauté qui, vous le sentez bien, n'est ni politique, ni royauté sacrale religieuse. Si elle était une intuition religieuse, elle serait d'une profondeur qui dépasse largement les quolibets et les railleries de la foule ! or, le bon larron propose là une troisième conception de la royauté. Celle-ci est sans doute la bonne. Le plus sage politiquement dans toute cette assemblée, à part Jésus évidemment, c'est le bon larron. Celui qui a les intuitions religieuses et politiques les plus profondes c'est ce bandit qui s'est fait épinglé parce que sans doute, il a commis des larcins ou peut-être même des crimes politiques.
Que dit-il sur la royauté ? Ses propos sont bouleversants, et s'il fallait trouver un saint patron pour les hommes politiques, je pense qu'il faudrait choisir le bon larron, c'est assez suggestif. En fait, le bon larron est bien le patron des hommes politiques, et je vous en explique la raison. En fait, il y a deux choses qui motivent la compréhension du bon larron. La première chose, c'est qu'il est exactement dans la même situation que Jésus. Il est suspendu, il est rejeté, exclus de la société, car le supplice qui est en cause ici, le supplice de la croix ou la suspension au gibet, est évidemment assez caractéristique. (Ce n'est pas un supplice romain, c'est un supplice Perse. Contrairement à ce qu'on pense, ce n'est pas un supplice occidental, ce supplice combine la souffrance et l'exhibition. C'est à la fois la mort lente et le pilori ce qui est très raffiné). Comme ce supplice était assez répandu en Orient à l'époque, sous l'influence de l'empire Achéménide, les Romains l'avait repris dans ces régions-là, il n'était pas pratiqué dans les régions occidentales. Jésus et le bon larron sont tous les deux exhibés, mis hors de la société, c'est cela le crucifié, il est hors norme sociale à cause de son crime, et il est mis en-dehors de la société. Il n'est même plus livré au bras séculier, il est livré à rien, au néant. Ils sont tous les deux dans le hors politique absolu, mais et c'est une nuance importante, pour des raisons politiques. L'un comme l'autre, l'un parce qu'il a enfreint des consignes d'ordre public, et l'autre, Jésus, parce qu'on le soupçonne d'avoir aussi enfreint de façon grave, cet ordre public. Ils sont là tous les deux dans la communion d'une souffrance et d'un abandon absolu : c'est le premier élément.
Deuxième élément, et il faut bien avouer que c'est assez extraordinaire, c'est que dans cette situation-là où il n'y a plus rien à attendre, où tout est fini, le bon larron, et c'est pour cela qu'on y a toujours vu une sorte de manifestation à l'état pur de la grâce, a cette intuition quand on est dans une situation où tout est perdu, il n'y en a qu'un seul qui peut quand même vous amener à un certain achèvement de vous-même, et c'est Jésus : "Souviens-toi de moi, quand tu entreras dans ton royaume". La traduction est difficile, mais il semble que le bon larron veuille dire "avec ta royauté", c'est-à-dire, quand tu vas paraître vraiment comme roi, ce qui n'est pas tout à fait la même chose.
Précisément, c'est ce qui est intéressant. A cause de la communion dans ce qu'on peut appeler une sorte de néant qui est la mort, là où il n'y a plus rien à attendre, le bon larron découvre tout à coup que celui qui tient vraiment la fin ultime de sa destinée, est à côté de lui. C'est pour cela qu'il dit que Jésus est roi. Au fond, c'est la première fois qu'on dit de façon aussi claire que la véritable royauté, le véritable sens du pouvoir royal, ce n'est pas l'autorité que l'on exerce sur quelqu'un, c'est d'une part la capacité de communier à la détresse de quelqu'un et deuxièmement dans cette capacité de communier, la capacité aussi d'être pour ce quelqu'un le but véritable de l'accomplissement de son existence.
C'est sûr que nos royautés humaines, nos pouvoirs politiques humains ou même les pouvoirs de type sacral, ne misent pas et n'ont jamais tellement insisté sur le fait que le roi était comme tout le monde. On a plutôt essayé de dire le contraire. C'est de qui est assez saisissant dans la première lecture qu'on a entendue, lorsqu'on dit à David : "Tu es de notre sang". Cela veut dire que les israélites avaient déjà une conception de la royauté dans laquelle on ne considérait pas que le roi sortait de la cuisse de Jupiter. Dans l'évangile, c'est plus radical, le bon larron reconnaît que ce roi est roi parce qu'il est capable de s'unir à lui et de l'unir à lui, le Christ, jusque dans l'épreuve même de la mort. C'est le moment où ce qu'on peut appeler d'un terme très approximatif, la compassion du roi qui est à son point maximal, à sa valeur absolue. Là où apparemment il n'y a plus rien, il ne reste que cet homme qui souffre la même chose que moi, à côté de moi. A l'intérieur même de cette proximité le bon larron reconnaît que cet homme qui meurt à côté de lui porte sa propre destinée.
C'est quand même une révolution assez fondamentale dans la conception de la royauté, car cela joue sur deux tableaux. Là où pour nous, spontanément, le pouvoir au sens le plus générique possible s'affirme essentiellement par la supériorité, la capacité d'orienter des libertés en fonction du bien commun, des idées de la majorité, ici, ce n'est plus exactement la problématique du bien commun, de l'idée qu'on se fait du royaume, de la cité etc … C'est la présence de Dieu au cœur même de la mort de Jésus dans la même situation au cœur même de la mort imminente de ce larron qui lui révèle que Jésus vient pour porter sa destinée. A ce moment-là, le larron découvre que sa propre destinée est d'être directement uni à lui : "Souviens-toi de moi" ne devant pas être compris au sens de : je t'ai fait une petite lettre, et j'espère que tu vas mettre le dossier au-dessus de la pile de ton bureau. Ce "souviens-toi de moi", c'est garde-moi dans ta présence à travers la mort elle-même.
Frères et sœurs, je pense que c'est ce que les chrétiens proclament quand ils proclament la mort et la royauté du Christ. C'est tout un. Simplement, et j'aimerais terminer par là, il ne faudrait pas croire que cette perspective sur la question de la royauté du Christ nous égare ou nous retire du champ politique. Ce qui est intéressant dans ce que nous raconte Luc, c'est que cette découverte de la royauté absolue du Christ comme celui qui compatit jusqu'à la limite de la mort, à la souffrance et à la détresse de l'autre et qui porte sa destinée par son pouvoir royal, ceci apparaît dans le conflit politique entre les deux royautés, dans le conflit politique d'une royauté sacrale soutenue par les juifs et une royauté politique au sens païen du terme soutenu par Ponce-Pilate. Autrement dit, la royauté du Christ n'est pas en rupture au sens où elle n'aurait rien à voir avec le débat politique, au contraire, elle est au cœur même du débat politique parce que le Christ à ce moment-là est amené à cette situation et que le larron est en face de lui et qu'il "comprend" à sa manière cette situation, qu'il comprend aussi la royauté du Christ, loin d'être une sorte de refuge intimiste et solitaire d'un tête à tête entre le Christ et lui, en réalité au cœur même de cet embrouillamini politique et de cet affrontement de toutes les tensions politique de l'époque, c'est là qu'est manifesté la véritable identité du Christ roi.
Pour nous, c'est très important. Si nous considérons que la royauté du Christ est une chose purement individuelle à usage personnel, nous nous trompons. En réalité la proclamation de la royauté du Christ se fait au cœur même de la cité, au cœur même des conflits de pouvoir au cœur même des différences et des divergences du milieu politique. Mais nous sommes tous de ce point de vue-là des bons larrons, c'est-à-dire à avoir suffisamment d'imagination et d'inventivité pour savoir comment proclamer cette royauté absolue du Christ sur la liberté de chacun d'entre nous, quelles que soient les situations, quelles que soient les détresses, et quelles que soient les difficultés.
AMEN