LA ROYAUTÉ DU CHRIST EST SERVICE ET NON POUVOIR

Dn 7, 13-14 ; Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33b-37
Fête du Christ-Roi - année B (26 novembre 2006)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

La "fête du Christ Roi". Voilà une titulature qui va choquer ou surprendre ou enthousiasmer les uns et les autres. Certains y verront la consécration du système monarchique, ils mettront le Sacré-Cœur sur les drapeaux. D'autres auront l'impression qu'il s'agit d'un titre bien désuet qui nous tourne vers le passé, qui rappelle l'Ancien Régime (encore que l'Espagne ou la Belgique ne soient pas les pays les moins bien gouvernés d'Europe ou du monde). Bref, dire que le Christ est Roi, c'est dire quelque chose d'ambigu, de surprenant et pas très facile à interpréter.

Je crois qu'à la base, il y a une équivoque, un malentendu sur le sens du mot "roi". Nous imaginons immédiatement qu'être roi c'est posséder le pouvoir. Etre roi, c'est imposer sa volonté, ses idées, ses buts et ses lois à ses "sujets", à tout un peuple qui n'a qu'à suivre, puisque le roi est investi par Dieu d'une lucidité et d'une puissance qui sont supérieures à tous les autres. De fait, non seulement les rois mais tous les chefs d'états, qu'ils soient présidents de la République ou dictateurs ou tout ce que vous voudrez, ont toujours tendance à concevoir leur rôle comme étant un pouvoir à exercer. Mais est-ce la signification exacte du mot "roi", de l'institution royale ? Ou bien n'est-ce pas une caricature universellement répandue ? Comme d'ailleurs est universellement répandu le péché des hommes et le culte de la force et de l'intérêt personnel. Il faut bien tenir compte que dans toutes les réalités humaines, il y a des déviances possibles, fréquentes, qui tiennent précisément à ce que le cœur de l'homme n'est pas ce qu'il devrait être, mais qu'il a été déformé, mutilé, il y a le péché partout : dans la vie individuelle, la vie collective, la vie communautaire, l'histoire, tout cela est marqué par le péché. Nous n'avons qu'à regarder autour de nous ou dans notre propre cœur (ce n'est souvent pas beaucoup mieux). Il y a certainement un exercice de la royauté, de la monarchie qui consiste à exercer le pouvoir.

Or, si nous lisons attentivement l'évangile, nous verrons que le Christ ne partage pas cette conception de la royauté, et que par conséquent quand on dit que le Christ est Roi, cela ne peut être dans ce sens-là que nous le disons. Je voudrais d'abord évoquer un passage de l'évangile de saint Jean, à la fin de la multiplication des pains. C'est probablement le miracle le plus éclatant, le plus médiatique de tous ceux qu'a accompli le Christ : les foules sont enthousiasmées, elles ont vu les cinq pains, les quelques poissons, ils étaient des milliers, et Jésus les a tous nourris. "A la vue du signe qu'Il venait de faire, les gens disaient : c'est vraiment lui le prophète (le Messie, l'oint, le Christ, cela veut dire le roi), celui qui doit venir dans le monde. Alors, Jésus se rendant compte qu'ils allaient venir s'emparer de lui pour le faire roi (pour lui donner le pouvoir, pour en faire un roi politique, un roi qui délivrera Israël de l'occupation romaine), Jésus s'enfuit dans la montagne tout seul" (Jean 6, 14-15). Jésus refuse délibérément ce type de royauté que les juifs imaginaient spontanément, que les disciples eux-mêmes d'ailleurs, avant l'Ascension, attribuent encore à Jésus : "Quand est-ce que tu rétabliras le Royaume d'Israël ?" (Actes 1, 6). Ils en sont tous à une royauté purement humaine, à une royauté qui est un pouvoir à exercer.

Mais Jésus est revenu à souvent sur cette question. Il n'y a pas seulement le passage que je viens de vous lire. A plusieurs reprises les disciples se disputent entre eux pour savoir qui est le plus grand. Ils sont bien humains, bien pécheurs eux-mêmes. Voilà douze disciples sur lesquels Jésus veut fonder son Église, et tout ce qu'ils trouvent de mieux à faire, c'est de se battre pour savoir qui sera le premier. C'est ce que nous rapporte saint Luc au moment même de la dernière Cène (vous le voyez, ils n'étaient pas encore très bien convertis). "Il s'éleva entre eux une contestation : lequel d'entre eux pouvait être tenu pour le plus grand ? Jésus leur dit : les rois des nations dominent sur elles et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler bienfaiteurs. Mais pour vous, il n'en va pas ainsi. Au contraire, que le plus grand parmi vous se comporte comme le plus petit, et celui qui gouverne, comme celui qui sert" (Luc 22, 24-26). Et Jésus va prendre un exemple merveilleux et très éclairant :"Quel est le plus grand ? celui qui est à table ou celui qui sert ? N'est-ce pas celui qui est à table ? Et bien Moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert " (Luc 22, 27) Voilà le mot décisif qui nous est délivré par Jésus : il ne s'agit pas de pouvoir, il s'agit de service. Quand les fils de Zébédée demandent à Jésus d'être assis à sa droite et à sa gauche dans son royaume, de participer à son pouvoir royal, les dix autres s'indignent contre eux parce qu'ils veulent eux aussi avoir les bonnes places, et Jésus les appelle et leur dit : "Vous savez que ceux qu'on regarde comme les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands font sentir leur pouvoir (c'est toujours la même problématique). Il ne doit pas en être ainsi parmi vous, au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier sera l'esclave de tous. Ainsi le Fils d l'Homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude" (Mt. 20, 25-28).

Jésus a toujours refusé non seulement d'être pris par la foule pour être fait roi, mais même d'être appelé Messie. A plusieurs reprises, quand Il chasse les démons, ceux-ci disent : "Nous savons qui tu es, tu es le Messie", c'est-à-dire le roi. Jésus les fait taire, et Il ne veut pas qu'on répète cela, Il a peur de l'équivoque. C'est seulement quand Il arrivera à sa Passion (nous venons de le lire), Pilate lui demandera: "Tu es roi ?" Et Jésus lui répondra : "C'est toi-même qui le dis !" Si tu le dis toi-même, oui c'est vrai mon royaume existe, mais il n'est pas selon les critères de ce monde (Jn 18, 33b-37). Il dira la même chose au Grand-Prêtre quand il lui dit : "Je t'adjure au nom du Dieu vivant, es-tu le Christ, le Fils du Béni ? Jésus lui répond : c'est toi-même qui le dis. Et vous verrez le Fils de l'Homme venir sur les nuées du ciel" (Mt. 26, 63-64). Donc Jésus, quand il n'y a plus d'équivoque possible, quand Il est enchaîné, livré, injurié, à ce moment-là accepte ce titre de roi, parce qu'il est évident qu'il ne s'agit pas d'un pouvoir à exercer.

Frères et sœurs, être roi, même humainement parlant (l'évangile ne fait que le mettre en lumière), être roi ce n'est pas exercer le pouvoir (cela est une caricature de la royauté). Le roi, c'est celui qui est le serviteur de son peuple, de son clan, de la nation ; le serviteur pour la défense de son peuple, sa sauvegarde et plus profondément encore, serviteur de l'unité de ce peuple et donc de son existence. Il est le symbole d'un bien commun, transcendant par rapport à tous les biens particuliers. Spontanément chacun d'entre nous cherchons notre bien propre, notre intérêt, soit personnel, soit l'intérêt du loby auquel nous appartenons. Or, le groupe ne peut subsister que s'il y a quelque chose de plus profond qui est le bien commun du groupe, qui dépasse tous ces biens particuliers qui ont toujours tendance à s'opposer les uns aux autres et à se contredire et à se combattre. C'est cela le rôle d'un roi au sens profond du terme avant toute caricature de pouvoir. C'est cela que Jésus nous propose, et c'est cela que nous acclamons quand nous disons que nous fêtons le Christ-Roi.

Je voudrais rattacher cela à ce que vous disait le Frère Bernard il y a quelques semaines, sur le Christ prêtre, et à ce que vous disait le Frère Daniel au mois de juillet sur le Christ prophète, et plus précisément sur le fait qu'au moment de notre baptême, après l'ablution baptismale, nous recevons l'onction du saint chrème, "afin de demeurer membre du Christ prêtre, prophète et roi". Donc, le Christ est prêtre, le Christ est prophète, le Christ est roi. Mais nous aussi, en tant que membres du Corps du Christ, en tant que par l'Esprit saint nous sommes devenus d'autres christs, nous sommes nous aussi, prophètes, prêtres et rois. Qu'est-ce à dire ? prophète, c'est dire que nous sommes habités et donc rayonnants de la Parole de Dieu, de la Révélation de Dieu, plus encore de la liberté de cette Révélation de Dieu qui ne dépend pas des idéologies humaines mais qui est transcendante par rapport avec toutes les idées que nous pouvons nous faire. Nous sommes remplis d'une parole que nous devons répandre et c'est cela être prophète comme le Christ a été prophète tout au long de l'évangile en nous annonçant le Royaume. Nous avons à être prêtres comme le Christ est prêtre. Comment est-il prêtre ? Quand Il monte sur la croix pour se livrer lui-même, pour se donner. Dans l'histoire de l'humanité, les prêtres étaient ceux qui étaient chargés d'apporter des dons à Dieu au nom des autres, mais des dons qui étaient des animaux, des biens matériels. Le Christ lui, a accompli le vrai sacerdoce en ne donnant pas autre chose que Lui-même. C'est pourquoi le Frère Bernard vous parlait du sacerdoce du Christ et de notre sacerdoce à propos de cet évangile de la veuve qui avait donné une petite pièce et dont Jésus dit : elle a donné plus que les autres, parce quelle a donné tout ce qu'elle avait pour vivre, elle a donné sa propre vie (Luc 21, 3-4), ce qui est d'une certaine manière l'annonce prophétique de ce que Lui-même va faire quand il donnera sur sa croix, toute sa vie. Etre prêtre, ce n'est pas lire l'épître ou donner la communion, être prêtre c'est se donner soi-même pour Dieu, pour nos frères.

Nous sommes prophètes de la Parole, nous sommes prêtres du sacrifice qui est le don de nous-mêmes, nous sommes rois, c'est-à-dire serviteurs les uns des autres. Et ici, se situe ce qu'on appelle traditionnellement dans l'Église, la "diaconie" (du mot grec "diaconos", qui a donné diacre, et qui veut dire serviteur). Mais si les diacres sont les serviteurs par excellence, nous tous aussi, nous sommes des serviteurs exactement comme nous sommes tous prêtres, et tous prophètes. Il faut que nous exercions cette diaconie, c'est-à-dire le service permanent les uns des autres, diaconie des malades, diaconie des pauvres, diaconie des étrangers, diaconie de ceux qui sont rejetés, diaconie de ceux qui ne sont pas reconnus comme des personnes humaines. Toutes les diaconies sont devant nous pour que nous y participions selon nos capacités, mais c'est le devoir même de notre baptême : être par le baptême un autre Christ, et comme lui, prêtre, prophète et roi. Voilà ce à quoi nous sommes appelés en cette fête du Christ-Roi qui nous invite à comprendre quelle est notre mission.

 

 

AMEN