INVENTER L'IMITATION DE L'INIMITABLE !

Ez 34, 11-12+15-17 ; 1 Co 15, 20-26+28 ; Mt 25, 31-46
Fête du Christ-Roi - année A (20 novembre 2005)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Quelquefois, je reçois du courrier, comme curé, des réactions par rapport à telle ou telle chose de la paroisse. On me reproche régulièrement de ne pas assez parler d'actualité, de ne pas sensibiliser davantage les personnes à la brûlante actualité. Ce n'est peut-être pas le rôle du sermon. L'homélie sert peut-être davantage à sensibiliser à une attitude qui fera jaillir dans la communauté, des réponses vis-à-vis de cette actualité, qui permettra à la communauté d'inventer. Par contre, je souhaiterais qu'un jour, il y ait un groupe de réflexion sur les banlieues, ou l'inter culturalité, pourquoi pas ?

Il faut saisir ce que cet évangile nous dit pour aujourd'hui, pour inventer notre réponse. Cet évangile a parlé par exemple à Charles de Foucauld d'une manière très singulière et d'inventer la réponse, de trouver sa vocation. Charles de Foucauld, orphelin, rentre dans l'armée comme on rentre dans une famille, bambocheur, noceur. Il part faire sa première reconnaissance du Maroc, déguisé en marchand juif. En revenant, il se confesse à l'abbé Huvelin, il repart en pèlerinage en Terre Sainte, approfondit la figure du Christ, décide d'imiter le Christ. C'est toute cette spiritualité de l'imitation du Christ, puis il rentre à la Trappe pour sept ans, il sent que cette vie à la Trappe ne lui correspond pas, il veut imiter le Christ de plus près. Il s'en va vivre quatre années à Nazareth dans une petite cabane au fond du jardin du petit couvent des Clarisses, et c'est la phrase : "Tout ce que vous avez fait au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait " qui va permettre à Charles de Foucauld, de sortir de son indécision qui est la sienne, parce qu'il n'a pas trouvé encore son lieu. Il veut imiter le Christ d'une manière peut-être trop immédiate, trop servile. Quand il intègre cette phrase qui l'a tellement marqué, il comprend qu'en fait, il faut imiter l'inimitable et c'est cela qui va le mettre en route. Il va revenir à la Trappe pour recevoir le sacerdoce, il s'en va vivre une première expérience à Beni-Abbès, une deuxième auprès des touaregs à Tamrasset, et meurt le premier décembre 1916, il est otage, il y a un mouvement de panique et il est assassiné.

Imiter l'inimitable ! Voilà ce qui a permis à Charles de Foucauld d'épouser la cause d'une tribu qui était la plus étrangère à sa vie, épouser cette existence des nomades, épouser cette existence des Touaregs.

Imiter l'inimitable ! Un paradoxe (ça fait intelligent, un paradoxe) : trouver une vérité dans deux propositions contradictoires. Mais je crois que toute notre foi chrétienne est paradoxale. Imiter l'inimitable pour ne pas reproduire indéfiniment une sorte de modèle. Imiter l'inimitable : c'est la leçon de mon quincailler cette semaine, je lui portais une clé pour la faire dupliquer. Il m'a rendu l'original parce que s'il refait une clé à partir de la clé qui a été dupliquée, au fur et à mesure, cela n'ouvrira plus rien. De la même manière, quand en peinture, on imite un chef-d'œuvre, la première reproduction rappellera l'œuvre du peintre, la deuxième beaucoup moins, et la quarantième, plus rien du tout. Imiter l'inimitable pour imiter le seul Inimitable, le Christ qui casse une manière de penser, disant qu'il faut l'imiter de manière servile. Et dans cet évangile, Il casse cette manière de penser : "Tout ce que vous avez fait aux plus petits, c'est à moi que vous l'avez fait". Il s'identifie en fait, à celui à qui l'on doit ce service. Il ne propose pas une série de gestes, d'attitudes, de manières de penser stéréotypées. C'est très intéressant de penser qu'Il nous laisse devant lui, lui qui est à servir, lui qui est à recevoir. Il ne nous donne pas de gestes à faire, Il dit que les personnes à qui nous ferons ce geste, c'est à lui que cela s'adresse. En quelque sorte, Il est le plus inimitable puisqu'il devient celui qui veut être servi. C'est pour cette raison qu'il est le roi, parce que seul le roi est inimitable. On peut imiter des peoples, mais on n'imite pas le roi. Le roi ne fait pas nombre avec les autres personnes, il est proprement l'inimitable. Le roi, c'est celui qui doit être servi dans les personnes malades, prisonnières, affamées et assoiffées. C'est à la croix d'ailleurs que cela s'opère. C'est pour cela que le Christ est roi à la croix, parce que vraiment l'identification avec le plus petit est la plus parfaite : il est étranger, il est crucifié à l'extérieur de Jérusalem ; il est affamé de cette immense faim de Dieu de sauver l'humanité ; il est assoiffé, on lui donne du vinaigre ; il est nu, il est souffrant, il est en prison. C'est à la croix qu'il est véritablement le roi inimitable, parce que c'est à ce moment-là-là qu'il s'identifie le plus profondément, à celui qui doit être servi.

Pourquoi fait-il cela ? Pourquoi ne nous liste-t-il pas une série de gestes et de d'attitudes ? Pour plusieurs raisons. La première, je crois, tient à notre dignité d'hommes, de femmes, d'inventer, de trouver le geste, l'attitude qui convient. La deuxième raison tient à la dignité du pauvre que l'on sert, qui est unique, qui doit nécessairement recevoir de notre part une réponse unique. La troisième raison, on pourrait dire qu'en ne listant pas une série d'attitudes stéréotypées, il nous laisse inventer pour aujourd'hui, pour 2005, pour le problème des banlieues aujourd'hui, quelque chose qui suscite de notre part une interrogation, une démarche. Il ne pouvait pas prévoir à l'avance tout ce qui allait arriver et il voulait que nous ayons des rois comme lui. Mais je crois que si jamais il nous laisse devant l'inimitable, ce roi qui doit être servi, c'est que notre réponse ne peut pas avoir de limites, elle touche à Dieu puisqu'elle est sans fin, elle peut être incroyable, presque divine, comme ce témoignage que j'ai trouvé dans le journal "Le Monde". Cela se passe en Palestine. Un gamin de douze ans joue dans la rue avec une petite mitraillette en plastique, elle lui a été offerte par ses parents pour fêter la fin du Ramadan (on peut discuter sur l'opportunité de ce cadeau évidemment). Toujours est-il que ce gamin est pris pour cible par des soldats israéliens qui recherchaient un terroriste. Il est abattu de plusieurs balles et meurt à l'hôpital. L'article poursuit en ces termes : " Dans un geste rare, les parents du jeune garçon ont décidé de faire don des organes de leur fils : Nous voulons adresser un message de paix à la société israélienne, au ministère de la défense, au Parlement israélien. Les militaires ont tué mon fils qui était en bonne santé, nous voulons faire don de ses organes à ceux qui en ont besoin. Que le receveur soit palestinien ou israélien ne nous pose aucun problème. Deux enfants juives et une jeune fille druze ont reçu les poumons, le foie et le cœur de ce jeune enfant. Le père de Samah, la fillette druze de douze ans, qui était en attente d'une greffe de cœur depuis cinq ans, a salué le geste d'amour des parents d'Ahmed." Personnellement, ce petit exemple m'a profondément bouleversé. Là, on est proprement dans l'inimitable, c'est tellement incroyable, dans la situation actuelle de ce pays, que des parents offrent ainsi les organes de leur enfant mort par des soldats pour sauver d'autres enfants, que là, je crois qu'on est presque dans le divin. C'est quelque chose qui nous dépasse infiniment. Cela nous dépasse et cependant, nous y sommes aussi appelés, nous. Nous avons aussi, différemment à inventer notre réponse de roi. Nous avons à inventer la réponse qui convient, même si cela touche aux confins du sublime. Nous n'avons pas à imiter, mais à inventer. Je n'aime pas la vie chrétienne comme celle de l'imitation, quand c'est la reproduction, quand on est dans quelque chose qu'il faut refaire. Au contraire, la vie chrétienne, c'est l'invention. Regardez à la fraternité, on est tous différents, on ne prêche pas de la même façon, il n'y a pas de "clone, et c'est cela que j'aime bien. J'aime bien parce qu'il n'y a pas de modèle stéréotypé, à chacun d'inventer la vie qui va avec. Dans la vie chrétienne, dans votre vie de baptisé, c'est ce que chacun profondément, doit faire aussi, jusqu'au sublime.

Vous regarderez en repartant, la petite expo qu'on a fait sur Charles de Foucauld, vous verrez ce dernier visage, en bas à droite, il s'est profondément inculturé, il est devenu touareg. Lui qui a cherché à imiter d'une manière servile, en comprenant qu'il fallait imiter l'inimitable, finalement, il s'est identifié à ce peuple qu'il est allé trouver jusqu'au fin fond du désert.

Voilà la réponse d'amour, elle vous appartient à chacun. Je souhaite pour Augustin qui va recevoir le baptême, que dans cette grâce du baptême, il puisse lui aussi inventer cette réponse qui sera la sienne, qui réjouira le cœur de Dieu et le cœur des saints.

 

AMEN