LA ROYAUTÉ ET LA VÉRITÉ

Dn 7, 13-14 ; Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33b-37
Fête du Christ-Roi - année B (23 novembre 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


"Mon royaume n'est pas d'ici". On pourrait dire que cela se passe dans un commissa­riat de police un peu crasseux, cela sent le tabac partout, il y a l'inspecteur Colombo, toge, pé­plum ou gabardine mastic, comme vous voulez, le col un peu ouvert, débraillé, la cravate à midi moins cinq, le chien dans le coin, les vieilles machines à écrire Remington modèle 1925, qui font un bruit épouvan­table quand on tape les rapports. Donc, Colombo-Pi­late fait entrer le suspect numéro un. Ce n'est qu'une opération de routine, on est quand même en pleine province de l'empire romain, et donc, c'est une sorte de vérification d'identité suite à des mouvements d'émeute dans la petite ville de Jérusalem, à un mo­ment particulièrement délicat, c'est-à-dire celui de la fête de la Pâque qui est très importante pour les juifs.

Donc, la première chose à faire pour l'ins­pecteur, c'est de savoir à qui l'on a à faire. On fait entrer le prévenu, il s'assied, chaises en tubes, et il lui demande, vérification de papiers, d'identité : "Alors, tu es le roi des juifs ?" Pour Pilate, il faut que les cho­ses soient claires. On l'a livré, il est quand même un peu suspect, et il faut savoir exactement pourquoi il a été livré. Pour Pilate, le vrai problème c'est qu'on dit qu'il est roi, mais d'où cela lui vient-il ? Vous le sa­vez, si cela ne vient pas du bon côté, c'est que cela vient du mauvais côté, du côté de l'ennemi c'est logi­que. "Tu es roi des juifs", apparemment, tu n'as pas une tête à avoir ton pouvoir du côté romain, puisque c'est moi Pilate-Colombo qui représente l'autorité. Donc, toi si tu te dis roi, tu commences à semer la panique au milieu de la population, c'était exactement d'ailleurs la situation qu'avaient voulu créer les grands prêtres en criant qu'il n'était pas ami de César.

Donc, Pilate lui demande : "D'où tiens-tu ton pouvoir ?" Et à ce moment-là va commencer dans ce commissariat de police, la plus haute leçon de théolo­gie politique qui ait jamais été donnée dans toute l'histoire. C'est cela qui est tout à fait étonnant, c'est de voir que c'est dans cette espèce d'officine d'admi­nistration de bas de gamme provinciale, impériale dans les années 30, qu'on a eu la révélation véritable de ce qu'est la royauté divine. Cela vaut la peine de s'y attacher jusque dans les moindres détails.

Pilate, vous le comprenez, pose la question fermement : "D'où tiens-tu ton pouvoir ?" Vous re­marquerez que Jésus, d'abord dans un premier temps ne se laisse pas intimider. Je n'ose pas dire qu'il de­mande à l'inspecteur de lui montrer sa carte, mais ce n'en est pas loin : "Dis-tu cela de toi-même ou d'au­tres te l'ont-ils dit de moi ?" C'est-à-dire : quel travail fais-tu ? quelles compétences as-tu pour juger de ce problème ? De deux choses l'une, ou bien tu as vu sur ma tête qui j'étais, dans ce cas-là, ce n'est peut-être pas si mal, ou bien, simplement, tu ne fais que répéter ce qu'on t'a dit. Je vous laisse penser les conséquences : cela voudrait qu'en fait Pilate n'est pas tout à fait à la hauteur de la situation. Evidemment, Pilate esquive ce genre de question assez désagréable pour lui en ré­pondant : "Est-ce que je suis juif, moi ?" Ce qui veut dire : mon problème n'est pas d'arriver à déterminer exactement si je dois adhérer ou pas, c'est simplement que je suis devant un problème à résoudre. En résumé : on t'a livré, qu'as-tu fait ? Ici, Pilate insiste en disant : ne posons pas les questions de principe pour savoir si j'ai le droit de te juger ou pas, de t'examiner ou pas, tu es là, je suis là, il faut que je sache qui tu es.

A ce moment-là, Jésus fait une réponse tout à fait étonnante : "Ma royauté ne vient pas de ce monde, si ma royauté était de ce monde, il y aurait eu des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux juifs. Non, ma royauté ne vient pas d'ici". Il y a là une première subtilité qui vaut la peine d'être notée. Comprenez bien, Jésus aurait pu dire : ma royauté n'est pas "dans" ce monde. De fait, Il ne l'a pas dit. Il a dit : "Ma royauté ne vient pas de … n'est pas à partir de ce monde". Ce qui a une consé­quence directe. Je ne sais pas si Pilate en a tiré tout de suite la conclusion, mais cela veut dire : ma royauté peut fort bien s'exercer dans ce monde, même si elle vient d'ailleurs. Jésus ne dit pas qu'il y a deux mon­des, ce monde-ci où je n'ai rien à voir, et l'autre monde dans lequel je tiendrais ma royauté. Il ne coupe pas le monde en deux, ce qui d'une certaine manière aurait été commode, parce que si Jésus avait dit : ma royauté s'exerce ailleurs, cela aurait été le cas du fou qui se prend pour Napoléon, et c'était terminé ! Mais Il dit bien : "Ma royauté ne vient pas "de" ce monde". Déjà saint Augustin disait : que le Christ ait dit que sa royauté n'était pas de ce monde signifiait en fait qu'il pouvait très bien exercer la royauté "dans" ce monde. La réponse de Jésus ne va pas du tout dans le sens d'une sorte d'extériorité totale de son exercice royal par rapport à ce monde. Jésus ne dit pas exac­tement que son domaine n'a rien à voir avec ce monde. Je ne veux pas faire de l'humour sur la situa­tion qui est très actuelle, mais il n'est pas tout à fait pour la séparation radicale de l'Église et de l'état. Il a une conception de la laïcité ouverte. En fait, Il dit que lui, comme roi a une royauté dont la source est ail­leurs, mais il ne nie pas qu'Il puisse exercer cette royauté en ce monde. Du coup, son dossier ne s'allège pas, au contraire, il est rendu plus suspect. Cela veut dire aussi que si par un certain côté Pilate peut en être soulagé, cela ne lui facilite pas les choses pour l'en­quête, parce que ce que veut dire Jésus, c'est qu'il ne tient pas sa royauté des juifs. Eh oui ! Quand Pilate lui dit : "Es-tu le roi des juifs ?", est-ce que tu es un roi qui tient sa royauté d'un plébiscite des habitants du cru, comme il y a eu d'autres précédents où effecti­vement, on a voulu proclamer roi dans cette efferves­cence messianique de l'époque d'autres personnages. Comme d'ailleurs (et saint Jean ne se fait pas faute de faire des renvois à l'intérieur de son évangile), quand Jésus a multiplié les pains Il a été obligé de se sauver parce qu'on veut le faire roi A ce moment-là, il ne veut pas tenir sa royauté d'ailleurs que de là où il la tient légitimement. Il ne veut pas que ce soit les foules, dans l'enthousiasme d'avoir mangé du pain qui le fasse roi, Il ne tient sa royauté de personne. La question est éliminée : je ne suis pas roi des juifs au sens où je tiendrais ma royauté des juifs, je ne suis pas une projection du désir de pouvoir et d'autonomie des juifs qui voudraient se libérer des romains.

Voilà déjà une première équivoque levée. Pi­late comprend mieux, car jusqu'ici, il demandait : "Es-tu le roi des juifs ?", c'est-à-dire roi qui vient de la volonté populaire du coin. Donc, il continue et dit : si tu as nié cela, alors, "tu es roi" ? On passe ici à la vitesse supérieure. En fait, l'interrogatoire progresse très bien. Maintenant, il ne s'agit plus de savoir s'il est le roi qui tient son pouvoir d'un quelconque roi, ou d'une quelconque délégation d'autorité romaine ou autre, ici, c'est : "Tu es roi", à mettre exactement en parallèle avec l'autre scène de la passion dans saint Jean : "Voici l'Homme". Tu es l'Homme, et ici, tu es roi, c'est : tu es "le" roi. C'est-à-dire, et c'est cela qui intéresse saint Jean dans son récit, c'est de proclamer cette royauté sans condition, si elle vient d'ailleurs, alors elle est sans condition. Il est "le" roi. D'une cer­taine manière, pour Pilate, s'il devait reconnaître une chose pareille, cela voudrait dire que toutes les autres royautés ne tiennent plus la route. Cette question de Pilate est très grave, car cela pourrait aboutir à la né­gation de l'empire romain, il n'y a plus que "ta" royauté, tout le reste ne tient son pouvoir que d cir­constances précises, des populations, des guerres, des victoires, des soumissions, etc …Là, tu es roi sans condition. C'est l'aveu dans l'enquête, quand Jésus dit: "Tu le dis toi-même, ou c'est toi qui le dis", il ne pen­sait que Jésus lui dit : c'est ton idée. Non, Jésus at­trape la balle au bond, c'est vrai. Comme Anne a été prophète cette année-là quand il était grand prêtre, je crois que Pilate l'a été, lui aussi. D'ailleurs, il l'a été tellement qu'ensuite, il a mis comme titulus, comme indication du motif de condamnation sur le haut de la croix : Jésus, roi des juifs. D'une certaine manière, c'est extraordinaire, Pilate a cru ce qui Jésus lui disait. Evidemment, il est resté en-deçà parce qu'il est revenu à sa vieille idée de roi des juifs, mais il n'a pas nié la royauté. Ici, quand il pose la question : "Tu es roi ?" cela veut dire qu'il pressent que cette royauté peut être universelle, mais pas uniquement dans l'extension, c'est la qualification de roi comme aucun roi ne le sera jamais, donc, non seulement du point de vue de l'extension du pouvoir, mais aussi du point de vue de la qualité du métier. Plus roi que cela, tu meurs ! c'est presque le cas de le dire !

Jésus va alors donner la précision ultime : "C'est toi qui le dis", (c'est-à-dire, tu as bien vu que je suis roi, d'accord), "Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité". C'est le sommet. Pour comprendre ce texte, il faut faire un tout petit flash-back dans l'Ancien Testament quand on parle de la royauté de Dieu. Dans l'Ancien Testament, et on chante souvent les psaumes ici, "le Seigneur est roi". Or, qu'est-ce qui fondait la royauté de Dieu ? C'était que Dieu, en tant que roi, était roi parce qu'Il avait révélé la Loi. Il était roi parce que promoteur, promulgateur de la vérité de l'homme en face de Dieu. La vraie fonction royale de Dieu dans l'Ancien Testament, c'est qu'il fait voir "la" vérité. Et comment fait-Il voir la vérité ? Par la révélation de la Loi au Sinaï, puis au milieu de l'assemblée, chaque fois qu'est lue la Loi. La royauté de Dieu dans l'An­cien Testament, avant d'être la royauté davidique, avant d'être la royauté des rois d'Israël et de Pilate, la royauté c'est la royauté de Dieu qui donne la Loi. Et cette vision des choses était d'autant plus prégnante à l'époque de Jésus qu'il n'y avait plus de rois en exer­cice. On chantait d'autant plus "Dieu est roi", qu'on n'avait pas de roi, et l'on chantait d'autant plus "Dieu est roi", et qu'il fallait obéir à la Loi, puisque c'était pratiquante le seul domaine qui était laissé à disponi­bilité du peuple juif comme religion permise.

Ici, Jésus reprend ce thème, et Il dit : "Je suis né, je suis venu dans ce monde ("je suis venu dans ce monde", c'est pour dire qu'Il n'est pas d'ici, qu'il vient d'ailleurs), que pour cette chose, rendre témoignage à la vérité". Jésus explique ainsi ce qu'est sa royauté. C'est très intéressant, car Jésus ne dit pas : tu vois, Pilate, finalement, tu as bien vu, je suis le roi, le fils de David. Non, pas question de cela. Il lui dit : "Je suis roi comme monstrateur, index, de la vérité". Voilà ma royauté, je montre la vérité que je connais parce que je viens d'ailleurs, du sein du Père, je viens du Père qui est la totale vérité et qu'il a commencé à montrer cette vérité à travers la proclamation de la Loi et les alliances dans le peuple juif, et maintenant, je viens comme celui qui montre et qui fait voir défi­nitivement la vérité même de l'amour du Père pour le monde.

Evidemment, cela met le problème sur un tout autre registre encore. Cela veut donc bien dire que si Jésus est roi parce qu'il vient témoigner de la vérité, montrer la vérité du Père, cela veut dire que ce n'est pas la vérité par-dessus les nuages, c'est la vérité aussi pour le monde, c'est la vérité de ce que doivent être les hommes et la vérité de la manière dont les hom­mes doivent être les uns avec les autres, entre eux. Donc, ce n'est pas une dérobade de la part de Jésus, comme si craintif devant Pilate, il disait : je n'ai rien fait du point de vu politique, je ne me suis pas com­promis avec les puissance occupantes. Il dit simple­ment, je viens rendre témoignage à la vérité. Je suis le seul à pouvoir manifester la plénitude de la vérité, et c'est cela ma royauté.

Il y a cette conclusion qui est absolument extraordinaire, et qui définit notre statut de chrétien : "Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix". C'est Jésus qui résume à l'usage de Columbo-Pilate toute la théologie de l'évangile de saint Jean, c'est-à-dire : Jésus vient révéler aux hommes ce que Dieu veut de toute éternité qu'ils soient. Si les hom­mes appartiennent à la vérité, s'ils acceptent d'être ouverts à la vérité du salut, à ce moment-là, ils écou­teront la voix de Jésus, c'est-à-dire qu'ils se laisseront montrer la vérité là où elle est. C'est effectivement le statut de la royauté du Christ dans le monde.

La royauté de Jésus, ce n'est pas une subver­sion institutionnelle comme Pilate le craignait, ou comme les juifs essayaient de le présenter sur le pré­toire pour coincer Jésus, mais ce n'est pas non plus une démission vis-à-vis du monde. C'est au contraire la royauté de Jésus qui apporte au monde l'éclairage de la vérité qui est l'amour du Père, et de dire à qui­conque aime, recherche, appartient à la vérité, d'écouter la voix de la Parole de Jésus pour aller dans la direction où il la montre.

Je terminerai par une petite réflexion. Chez les anciens, et Pilate raisonnait, même s'il parle en grec dans l'évangile, il raisonnait en romain, il avait des mots romains, latins dans la tête, vous savez que le rois se disait : "rex". Que veut dire "rex" ? cela veut dire "direction". En réalité, le "rex", depuis la plus haute antiquité chez les indo-européens, c'est ce pou­voir mi-religieux, mi-chef de tribu, qui avec le bâton, le sceptre, indique la direction dans laquelle le trou­peau doit aller pour trouver les bons pâturages. Le roi avant d'être l'exercice d'un pouvoir discrétionnaire sur les gens, est celui qui est au service de montrer la destinée de la tribu et du peuple. Ici, Jésus reprend exactement cet héritage païen du roi : il est vraiment le "rex", c'est-à-dire celui qui par sa vie, par son être, par ses actes témoigne de la vérité, montre la vérité, la montre dans la direction là où elle est, au-delà de nous puisqu'Il vient d'ailleurs.

C'est là où le texte s'achève d'une façon presque abrupte et désabusée, Pilate ne comprend rien à cette notion de vérité. Pour lui évidemment, le pouvoir, la royauté, c'est de faire que "l'ordre règne à Varsovie" ! Donc, ce n'est pas du tout son souci de savoir ce qu'est la vérité de l'homme. Mais cela n'empêche que quelques instants plus tard, quand il ira une deuxième fois montrer Jésus aux foules, il dira mi-désabusé, mi-moqueur, mi-ironique il dira la vérité des choses, et lui, cette espèce de païen un peu lâche, un peu magouilleur, il dira simplement la vérité : "Voici votre roi".

 

 

AMEN