PARTICIPANTS A LA ROYAUTÉ DU CHRIST

Ez 34, 11-12+15-17 ; 1 Co 15, 20-26+28 ; Mt 25, 31-46
Fête du Christ-Roi - année A (24 novembre 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, cette fête du Christ-Roi a donné lieu à bien des divisions, des contradictions et des malentendus. Au nom du Christ-Roi, il y a des armées qui se sont battues, mais le Christ n'est pas roi de France, pas plus d'ailleurs que roi de Prusse ou roi d'Espagne, Il est roi de l'univers. Au nom du Christ-Roi, on a cru pouvoir canoniser une forme de système politique, la monarchie, mais le mot de roi dans l'antiquité ne s'opposait pas à président de la république ou à dictateur, c'était un mot générique qui signifiait : celui qui est la tête, qui a la responsabilité d'un peuple, d'une communauté humaine. C'est donc en ce sens large que le Christ est dit "roi", ce n'est pas une manière d'affirmer que la monarchie est supé­rieure à la démocratie ou à la république, là n'est pas la question.

Il reste cependant que cette titulature de roi semble impliquer une prise de pouvoir. Certes, la plupart du temps dans les royaumes de la terre, ceux qui les gouvernent exercent d'abord un pouvoir. Pourtant, le Christ sur ce point, a été très clair. Rap­pelez-vous qu'au moment de la multiplication des pains, les foules veulent se saisir de Lui pour le faire roi. Et le Christ s'enfuit seul dans le désert, dans la montagne, parce qu'Il savait qu'ils voulaient le faire roi (Jean 6, 15). Il y avait donc une ambiguïté que le Christ ne voulait pas assumer dans cette idée qu'Il était le Messie, c'est-à-dire le roi choisi par Dieu, le vrai successeur de David. Quand Jésus acceptera de se dire roi, ce sera au moment de sa Passion, devant Pilate. D'ailleurs quand Pilate lui dit : "Es-tu le roi des juifs ?" Jésus ne dit ni oui ni non, Il dit : "Est-ce une idée de toi ou bien d'autres te l'ont-ils dit à mon sujet ?" Pilate lui dit : "Tu es donc roi ?" Jésus répond : "Oui, je suis roi", et Il ajoute : "mais mon royaume n'est pas de ce monde" (Jean 19, 33-37). Ce n'est pas un royaume de la terre selon les modalités que les hommes en général, utilisent pour exercer ce pouvoir. Jésus s'en est expliqué en disant : "Les grands de ce monde se font appeler bienfaiteurs, parmi vous, il n'en sera pas ainsi. Que celui qui est le premier se fasse le dernier, que le maître se fasse l'esclave des autres, comme le Fils de l'Homme qui est venu sur la terre non pas pour être servi mais pour servir et don­ner sa vie pour la multitude" (Luc 22, 25-27 ; Marc 10, 42-45). Voilà la royauté selon Jésus. Il l'accepte au moment où, devant Pilate, Il va s'avancer vers la croix. Il l'accepte comme un service et non pas comme un honneur, comme un pouvoir.

Mais encore, qu'est-ce que cela veut dire d'être roi ? Le roi, est-ce donc celui qui guide le peu­ple ? Oui, en un sens, mais ce n'est pas exactement spécifique du terme de roi, celui qui guide, c'est un leader, massimo ou pas, celui qui guide, c'est un fü­hrer. Tous ces mots-là signifient donc "celui qui mar­che devant", mais ce n'est pas exactement cela le roi. Le roi, c'est celui qui assure d'abord l'unité de la communauté humaine, il est le point de référence de toute une communauté et non seulement il la rassem­ble, il l'unifie, mais il lui donne son identité, il est la référence dans laquelle tous doivent pouvoir se re­connaître. C'est cela la spécificité du roi. Il est celui qui donne sens à l'ensemble d'une communauté et à chacun des membres de cette communauté. Il leur donne ce sens en tant que, symboliquement, il est identifié à cette communauté. Cela va très loin, car si le roi doit donner sens à une communauté et à tous les membres de cette communauté, il faut que le plus petit de cette communauté se retrouve en lui, il faut que le roi se manifeste comme le prochain immédiat de tous les membres de cette communauté et du plus petit d'entre eux. Bien entendu, les rois de la terre ont beaucoup de mal à réaliser cela, je ne suis pas sûr qu'ils s'en soucient toujours, mais c'est cela que Jésus veut dire, et l'évangile que nous venons d'entendre nous le dit expressément : "dans la mesure où vous traitez de cette manière le plus petit de mes frères, c'est à moi que vous le faites, c'est moi que vous trai­tez ainsi" (Matthieu 25, 40). C'est en cela que Jésus est roi. Jésus est roi parce que le plus petit est son frère, parce que le plus petit doit se reconnaître en Lui, parce que tout ce qui est fait au plus petit est fait au roi, à Jésus.

Jésus est donc roi dans la mesure où non seu­lement il a pris soin de chacun des membres de son peuple, souvenez-vous du texte d'Ézéchiel : "La brebis qui est perdue j'irai la rechercher, celle qui est malade je la soignerai, celle qui est blessée, je panserai ses blessures, celle qui est bien portante, je la ferai prospérer" (Ézéchiel 34, 16). Voilà le travail du roi, d'être attentif à chacune de ses brebis, c'est-à-dire à chacun des membres de cette communauté dont il a la charge. Non seulement il doit être attentif à chacun, mais encore, il doit faire de chacun un autre lui-même, et c'est en cela que Jésus est le roi, dans la mesure où Il fait de nous des rois comme Lui. C'est le sens du baptême. Souvenez-vous qu'à la fin du bap­tême, quand le prêtre fait l'onction sur la tête du nou­veau baptisé, il lui dit qu'il va être incorporé au Christ "prêtre, prophète et roi". "Prêtre", celui qui offre, "prophète", celui qui apporte la Parole, "roi", celui qui se met au service de tous les autres. Par le baptême, nous devenons prêtres dans le Christ, prophètes dans le Christ, rois dans le Christ-roi. Le but de la royauté de Jésus c'est de faire de nous tous des rois. C'est ce que dit l'Apocalypse : "Tu as fait de nous une royauté de prêtres pour Dieu notre Père" (Apocalypse 1, 6). Ainsi donc, Jésus nous introduit nous aussi dans la logique de cette royauté, non seulement Il se fait pro­che de chacun d'entre nous, mais Il fait de chacun d'entre nous, à commencer par le plus petit, proche de lui, au point que nous soyons rois comme Lui, c'est-à-dire que nous soyons proches à notre tour les uns des autres et proches du plus petit d'entre nous pour nous mettre à son service.

Telle est la logique de la royauté du Christ : faire de nous tous, un royaume, le royaume de Dieu. C'est pourquoi cette fête du Christ-Roi qui fait de nous tous des prêtres, des prophètes et des rois, cette fête est la fête de l'accomplissement de toutes choses car, la fin du monde, la fin c'est-à-dire non pas seule­ment le moment terminal, mais le but de l'histoire du monde, la fin vers laquelle le monde marche, c'est ce que nous disait saint Paul tout à l'heure : quand le Christ rassemblera toutes choses, Il sera vainqueur de tout ce qui s'oppose à la royauté de Dieu, "et le der­nier ennemi vaincu, ce sera la mort, et le Christ ayant tout rassemblé remettra tout entre les mains de son Père pour que Dieu soit tout en tous" (I Corinthiens 15, 25-28), pour que nous soyons tous prêtres, pro­phètes et rois, mieux encore, pour que nous soyons tous participants de la vie même de Dieu, de la royauté même de Dieu, qui, encore une fois, n'est pas un pouvoir à exercer, mais un don que Dieu nous fait et qu'Il nous invite à faire avec Lui.

Alors, fêter le Christ-Roi, c'est fêter le but vers lequel l'Église s'achemine et s'avance, vers lequel elle est aspirée par le Christ, par le Père, par l'Esprit. Nous sommes en marche vers ce but, non pas comme une chose lointaine, comme une chose remise à plus tard, mais comme quelque chose qui commence maintenant. C'est maintenant que nous devenons prê­tres, prophètes et rois. C'est maintenant que nous sommes les serviteurs les uns des autres. C'est main­tenant que nous avons à nous dire la Parole de Dieu qui nous conduira jusqu'à l'accomplissement de toutes choses, c'est maintenant que nous devons nous offrir nous-mêmes et les uns les autres, à Dieu pour qu'Il soit tout en tous.

Frères et sœurs, tel est le programme de ce royaume. Telle est l'aventure à laquelle Dieu nous appelle, voilà en quoi le Christ est notre roi. Il est roi de l'univers, Il est roi de l'humanité et de toutes cho­ses. Toute la création attend dans l'espérance que le Christ accomplisse en nous et à travers nous dans toutes choses, cette royauté, cette transfiguration (Romains 8, 19-21) qui est le don sans cesse renou­velé, le don que Dieu nous fait, le don que nous lui faisons, le dons que nous nous faisons les uns aux autres, le don que nous faisons tous ensemble, car c'est cela le maître-mot de cette royauté : tout est don, tout est offrande, tout est partage, tout est accomplis­sement.

 

 

AMEN