TOUT AU BOUT, D'ABORD ... RIEN

2 S 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43
Fête du Christ-Roi - année C (25 novembre 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Une envie de Dieu, une forte envie de Dieu. Quand on rentre dans une église, et qu'on a essayé de se dépouiller un peu des soucis et des questions qui encombraient comme des valises notre marche d'humains dans cette terre, on rentre ici ensemble, à la fois pour y être tous ensemble et tout au fond de soi-même, très seuls, et en même temps tous ensemble très seuls, pour y être confrontés avec Dieu, au mystère, ce qui résiste à l'entendement, ce qui résiste à la compréhension. Une sorte d'envie in­guérissable de Dieu, je l'ai en tout cas ce matin, il y a des matins comme ça on se lève quand le ciel est si bleu si transparent qu'on a envie d'en savoir davan­tage, qu'on a envie un peu de forcer, s'approcher plus près quitte à se brûler. Et l'évangile du jour des lar­rons, des deux larrons autour de Jésus m'a toujours semblé un évangile qui flirte avec l'épaisseur de l'énigme de Dieu. On est là au cœur, on voit comme le bon larron, ou alors on ne voit rien comme le mau­vais. La question est de savoir : qu'est-ce que le bon larron a vu ? Il n'a rien vu ! Il n'a vu qu'un homme comme lui, enfin, qu'un homme comme lui qui n'a même plus de visage humain, même plus de corps humain. Il a vu de l'agonie, il a vu de la souffrance, il a vu du mal, il a vu de la douleur, il a vu du sang. Il s'est vu lui-même d'ailleurs, il s'y est vu, il s'y est reconnu.

Hier, au cours d'une réunion de scientifiques qui discutaient d'un texte biblique, le texte de Noé j'ai entendu cette réflexion en aparté "Il faudra bien que quelqu'un, un jour, rende compte un jour de tout ce mal". Il y avait dans cette phrase, tant d'indignation ancienne, presque de la hargne : "en fait je ne lâcherai pas tant qu'on ne m'a pas dit qui est responsable du mal qui défigure, abîme notre humanité". Ce mal est si inventif. Notre monde a eu récemment le privilège d'assister à quelques inventions grandioses. Et à cha­que fois, nous sommes surpris par l'inventivité, par le déploiement. On pouvait avoir l'impression que le monde en quelque sorte s'est un peu guéri et s'est un peu transformé, s'est un peu amélioré, et voilà que le mal ressurgit de l'autre côté plus violemment encore et que le monde n'arrivera jamais vraiment à vaincre. Et au fond dans le propos que nous tenions tous en­semble hier et je l'entends souvent dans d'autres en­droits, les gens gardent au fond d'eux et moi aussi d'ailleurs, j'allais dire comme on dit, un chien de sa chienne, une question à laquelle personne ne peut répondre. Qui est responsable ? Qui va en rendre compte ? Qui va me donner une raison, la raison des cinq mille et des victimes et des souffrances et je ne décris rien pour ne pas décliner l'horreur que vous connaissez, mais il y a, j'allais dire l'horreur est mena­çante, elle est derrière, elle est immédiate, elle est à portée de main, à portée d'actualité. Et au fond, la question que nous gardons au fond de nous, c'est d'ailleurs une question dans l'Ancien Testament que Job garde au fond de lui, il la brandit comme une me­nace contre Dieu, c'est : qui va en rendre compte du mal qui abîme et transfigure cette humanité, que Dieu, que Toi Tu as voulu. Le larron sur la croix ne voit pas un responsable, il voit une victime, il voit plus qu'une victime, une victime, j'allais dire absolue. Il voit, j'al­lais dire cette figure insupportable ou presque qui d'ailleurs à mon avis provoque la colère de l'autre, il voit la figure de celui qui n'y est pour rien, j'allais dire, il a, il en a, il s'est lâché, il s'est abandonné, il est déclaré l'innocent radical de tout temps du mal. Non seulement il ne rend pas compte du mal, mais en plus, il se dégage pur, c'est la figure de l'innocent. Et j'ai toujours pensé que Judas et peut-être ceux qui lui ressemblaient dans l'évangile avaient du mal à accep­ter cette figure d'innocent, très souvent j'ai constaté que l'innocent n'est pas forcément, n'est pas facile à aimer un innocent. Nous préférons des complices, mais c'est difficile à accepter que quelqu'un soit parmi nous absolument innocent, c'est une figure difficile à aimer, cela demande comme un saut, comme un mouvement en soi, je vais dire comme un abandon, il faut lâcher prise sur cette question du mal. On a du mal à se confronter à l'idée que Dieu, ou Dieu-homme, ou Dieu-agneau, Dieu-crucifié, etc, celui qui annonce un royaume, celui qui annonce une puissance, celui qui annonce qu'il est roi de l'univers n'y est pour rien dans ce qui se passe dans ce royaume. Nous avons du mal à imaginer que le roi de l'univers tout en étant ce roi, en déclarant sa royauté, bon certes paradoxale, ne peut pas rendre compte de ce qui se passe dans ce royaume. Et au fond de nous peut-être pas tout de suite au début de la vie, au début de notre foi, mais au fond de nous finalement les évé­nements venant blesser, chavirer nos convictions, les transformer, certes certainement les purifier en même temps les fragiliser, nous gardons au fond de nous une question, un deuil, un à décès, une souffrance, une maladie à laquelle nous voudrions une réponse, une petite réponse, un début de réponse, un commence­ment, je me contenterais d'un commencement de ré­ponse, qu'on me dise : qu'est-ce qui fait que, qu'est-ce qui a causé, qui est responsable de ... Et puis Jésus ne parle pas, Jésus ne répond pas, Jésus affiche sur cette croix à l'égal des deux autres une totale soumission apparente, une totale soumission à ce mal, une totale innocence. Et à c'est là qu'il faut que je me défasse de ma question, que je me défasse de mon attente et que j'emprunte un autre chemin, celui que le bon larron a fait et celui que le mauvais larron ne peut pas faire. C'est pour cela que je dis souvent quand on cherche Dieu, quand on s'y acharne, tout au bout, tout au bout de ce chemin, d'abord il n'y a rien, enfin un petit mor­ceau de rien, tout au bout du chemin d'abord, il y a un moment de rien. C'est ce qu'a fait le bon larron, il a accepté de à reconnaître dans cette figure qui n'a plus de figure, qui n'a pas de sens, l'éternel visage de Dieu, l'invincible visage de Dieu. Il a réussi à coller dans ces deux visages, le visage du crucifié et le visage de Dieu, il a réussi à accepter qu'il soit le même visage. Et au fond pour accepter, pour heurter ainsi notre raison, notre conscience, nos interrogations, et nos questions, il faut une sorte de démission intérieure, il faut accepter par cette phase de l'abandon, comme on dit, il faut lâcher.

Dans un roman paru récemment qui s'appelle "Le démon de l'acédie" de Xavier Pattier, l'histoire d'un héros, enfin d'un héros, l'histoire d'un homme, accusé de pédophilie, le livre est tout à fait conforme à l'actualité récente, et qui est donc jeté en pâture dans un procès, cet homme cherche Dieu, c'est un homme qui voudrait surtout passer inaperçu. Il dit quelques petites choses comme ça que j'aimerais vous communiquer pour illustrer ce que je viens de dire : "A la paroisse où je viens, ce ne sont pas des hommes que je viens chercher. Tout au bout à gauche du couloir arrondi, une entrée particulière est aménagée qui donne directement au fond de la chapelle du saint sacrement. J'y ai vécu des épisodes décisifs de ma vie, j'y ai souvent atterri en urgence, moteur en feu quand mon histoire me déchirait. J'ai lutté contre le dégoût qui m'envahissait lorqu'on s'est mis à me haïr. Cette chapelle a tenu les premiers rôles dans mon histoire spirituelle, oui j'ose parler d'histoire spirituelle pour moi qui ai si peu vécu aux yeux du monde, si peu réussi en tout cas, et dont le curriculum tient dans la demi-page qui faisait soupirer de dédain l'avocat de la partie civile, ma vie intérieure est un continent peuplé de combats, de bonheurs et de passions dont les gens n'ont pas d'idée. Ma vraie vie est intérieure. Mes plus grandes souffrances, mes plus grandes joies sont associées à ces heures passées à saint Jérôme (c'est le nom de la paroisse) au pied d'un encensoir baroque, ou enfin je cessais d'être seul. C'est là que je me suis senti le plus aimé. Dans les premiers temps de toulousain (cela se passe à Toulouse), j'y venais le matin et à nouveau l'après-midi en sortant de la chambre d'étudiant, au milieu des bigotes affalées sur un prie-dieu dont l'accoudoir en velours cramoisi laissait passer du crin, je recevais ces flots de ten­dresse que le monde méprise ou plutôt qu'il ne connaît pas. Mon Dieu s'obstinait à ne pas me guérir pour m'inciter peut-être à rester un peu plus. Je me prenais à l'aimer. Je communiais à la messe de six heures comme on prend de l'aspirine pour souffrir un peu moins (je ne vous encourage pas à faire ça mais ...). Je me surprenais à accepter ce que le monde n'accepte pas : l'idée d'être créé. Je me suis installé à ma place ordinaire, côté droit dans le fond de la cha­pelle (vous avez tous vos habitudes dans la paroisse, vous avez tous vos lieux, là où vous êtes sûrs que Dieu vous voit, si vous changez de place Dieu va être perturbé dans le plan qu'il a de la paroisse Saint Jean de Malte, c'est certain), j'ai plongé dans la paix des grandes profondeurs, très loin de la surface des ré­alités du monde qui continuaient de voguer comme des vaguelettes et de lancer leurs appâts dérisoires, mais il n'était même plus question d'y penser, je repo­sais ma tête sur l'épaule de Celui qui pour nous s'est exilé".

C'est simple. En fait, c'est tout simple, enfin, c'est lui qui l'écrit. Bien ! Ce moment que nous vivons ensemble c'est le moment où l'on va lâcher prise, non pas se défaire de soi, de ce que nous sommes comme homme, de sujets dans ce monde, mais en se serrant les coudes de nos âmes, en se tenant les uns les autres comme des échafaudages, en s'arc-boutant sur les apôtres qui ont commencé bien avant nous et qui ont les mêmes problèmes que nous voire pire, et cette histoire de l'Église qui s'arc-boute sur son histoire elle-même, sur ce premier moment d'un apôtre, d'une femme une pécheresse, d'un Zachée et puis d'un lar­ron qui dit oui, qui dit malgré tout oui, nous appre­nons à dire oui, non pas de notre propre point de vue, non pas de nos questions qui sont restées, qui restent des questions intactes que nous apporterons comme la série de questions que nous avons à poser devant Dieu quand nous le verrons face à face. Moi j'ai un catalo­gue de questions à lui poser comme vous j'imagine, mais nous sommes là pour un moment donné tout au bout, dans ce petit rien qui nous sépare, qui nous em­pêcherait de voir dans le visage du crucifié le visage du roi de l'univers, pour franchir ce ravin, cette cre­vasse, il faut la franchir ensemble, et cel ne se fait jamais seul, enfin, on peut croire qu'on le fait seul mais on meurt de peur et l'on ne le fait pas.

C'est ce qu'on appelle la démarche de foi, c'est ce que je crois donner qui me semble être une démission mais qui est simplement un don de moi-même, en quelque sorte le larron a accepté de mourir à l'idée qu'il avait de Dieu et de lui en reconnaissant que Celui qui lui ressemblait tellement était vraiment le créateur, le tout-puissant, le roi de l'univers. Et Jé­sus lui dit : "Souviens-toi, tu seras avec moi". En fait, sur la passerelle que nous allons franchir ensemble, sur ce moment où nous allons comme lâcher en nous-mêmes, que nous allons nous donner et nous élancer comme un enfant qui s'élance vers sa mère, comme un enfant qui accepte de franchir l'espace qui le sé­pare, en fait l'espace nous paraissait si loin, si vertigi­neux, et au cœur, au milieu même de la passerelle il est venu nous chercher, il nous a pris la main, il nous a rejoint, mais il fallait que nous amorcions le mou­vement, que nous nous élancions, et là plus près en­core il est. Et là je pense qu'il répondra, et là je pense que non seulement, comme le dit si bien l'Écriture, il essuiera chaque larme n'est-ce pas, chaque visage, chaque malheur, chaque douleur, et encore faut-il que nous ayons accepté comme le bon larron, de nous élancer, bien fixés à notre malheur comme le bon larron sur sa croix, il a quand même par son cœur il a donné ce qui lui restait, il l'a donné à l'autre à côté, qui n'avait rien à lui offrir. C'est l'image même ce qui peut être, de ce qui peut nous sembler avec parfois de ce que nous gardons un peu pour nous, on ne sait jamais. "Souviens-toi de moi dans ton Royaume", paradoxal, insupportable, mais au moins, ça guérira mon envie de toi. L'envie de Dieu on ne peut pas la faire mourir, faut l'entretenir, elle peut de temps en temps se nourrir de hargne, de questions d'attente douloureuse, mais Dieu nous rejoindra plus près, de façon inattendue, de façon imprévisible si nous acceptons de nous abandonner et de lui dire oui.

 

 

AMEN