FACE À LA VÉRITÉ : LES CINQ MINUTES DE PILATE
Dn 7, 13-14 ; Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33b-37
Fête du Christ-Roi - année B (26 novembre 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Ce qui est d'ailleurs curieux dans ce dialogue avec Pilate, c'est l'insistance de Jésus qui semble forcer Pilate, "mais qui te l'as dit que j'étais roi ? Comment penses-tu qu'on puisse être roi ? Toi qui l'es un petit peu, comme un roitelet ? Quelle idée as-tu d'être roi ? ce n'est pas moi qui vais te le dire, mais c'est toi-même qui va le dire, et peut-être vas-tu entendre dans la façon dont je vais m'exprimer, une autre manière d'être roi". Comme s'il y avait plus de place pour Pilate dans ce dialogue que pour Jésus Lui-même, un peu comme si Jésus s'effaçait derrière Pilate en disant : "essaie un peu d'aller jusqu'au bout de tes questions, peut-être que c'est moi le roi vis-à-vis de toi, moi qui suis lié, livré, maltraité, condamné?" D'ailleurs, Pilate qui possède le pouvoir, dans le dialogue avec Jésus, perd son pouvoir. Dans ces paroles échangées entre ces deux hommes que tout oppose, et qui symbolise peut-être quelque chose de profond de la puissance de Dieu dans ce monde, Pilate perd la partie. Et cependant, en dernier ressort, c'est lui qui décidera. Son pouvoir est-il de dire effectivement : "Tu es roi ?" Il devrait le savoir, lui qui est comme un roi. Et cette interrogation est renvoyée à Pilate par Jésus, en lui opposant une autre question : "Qui t'a dit que j'étais roi ? Que penses-tu de la royauté ?"
Si on demandait aux enfants du catéchisme ou de l'école, de dessiner le roi de l'univers, je ne pense pas qu'ils dessineraient, ni un enfant dans la crèche devant qui les mages portant couronne étincelante s'inclinent, ni un homme cloué sur une croix, ni un homme qui se fait parfumer et essuyer les pieds par une pécheresse. Toutes ces images-là ne correspondent pas à celle du roi, elles n'ont rien à voir avec la puissance, mais ce sont des images parlant d'une présence qui anime de l'intérieur, et tout en ayant l'air de démissionner d'une puissance que nous voudrions leur donner, ces images sont présence, accompagnement et ouverture sur une autre perspective. Nous-mêmes qui fréquentons par la foi cette Parole de Dieu, nous ne pouvons pas faire l'économie de l'expérience de penser qu'à un moment, Dieu n'a pas été présent comme il fallait qu'il le soit, que sa puissance n'a pas répondu à notre désir, tel que nous voudrions qu'une puissance de Dieu, divine, protectrice, bienveillante, nous protège du mal, nous arrache à la maladie, à la tragédie, que cette puissance protège notre monde et notre famille. A ce niveau-là, cela n'a pas marché, parce que sans arrêt, le Christ va essayer de renverser, mettre une distance, s'éloigner. Et bizarrement, la manière dont le Christ s'éloigne de nous, tout en restant présent, comme il va l'être dans ces trois enfants qui vont être baptisés, Il vient habiter dans les cœurs, Il donne ce qu'Il a de plus précieux, mais comme en attente. Peut-être que le maître mot de cette puissance de Dieu est en même temps puissance de l'homme. Dans la puissance de Dieu tel qu'Il se définit, il y a de la place pour "moi", pour chacun d'entre nous, pour l'homme.
Et si la puissance de Dieu était finalement un hommage rendu à l'homme qui doit recevoir de Dieu quelque chose de mystérieux, on ne sait ni quoi ni comment ? Pour Pilate, c'était l'occasion d'un renversement de pensée, qui sait, peut-être une conversion, il y avait de la place dans ce dialogue, à ce moment ultime avant la mort du Christ, Pilate a eu l'occasion d'entendre autre chose, comme de renverser les mots, de percevoir et d'entendre la vérité qui y est cachée. Il était tout près, car dans le texte qui continue, il dit : "Qu'est-ce que la vérité ?" c'est une sorte de petit pas de côté pour ne pas aller du côté où le Christ l'avait emmené. Il y avait comme un chemin ouvert par le Christ, comme Il le fait avec chacun de nous lorsque dans notre vie, par les signes, Il se rend présent sans nous "coller", de telle manière qu'il y a pour chacun l'espace pour se plaindre, ou pour danser. Parce que le Christ, ce qu'il veut pour nous, ce n'est pas nous adhérer, nous coller pour nous étouffer, le Peuple de Dieu ce n'est pas une masse compacte, mais c'est l'improvisation permanente d'une liberté que nous avons à inventer face à Lui. Dieu, c'est cela qu'Il aime, que dans le vide apparent de son impuissance d'un Dieu mendiant, nous prenions l'audace, non pas de nous appuyer sur Lui et de démissionner de nous, mais de prendre la place que nous avons comme créature, nous qu'Il a préféré au-dessus des anges.
En fait finalement, cette impuissance de Dieu, c'est un hommage rendu à l'homme, non pas que Dieu démissionne. Mais Il dit : "Toi et moi, et pas Moi sans toi, nous allons au bout de cette puissance et accomplir la victoire, mais Je n'irai pas sans toi."
Le Christ a remporté la victoire, il a dansé avec la mort, il l'a vaincue, ses mains ensanglantées en sont la marque, son visage de tendresse en est le signe, son pardon accordé en est la marque. Il y a une invitation à prendre la place qui nous est réservée, c'est incroyable l'immense place que Dieu nous a réservé, qui nous fait si peur, et peut nous faire penser que Dieu est absent. Je suis toujours étonné que Dieu ait pris le risque d'imaginer que dans cette place qu'Il a laissée à l'homme, nous pouvions ne pas l'apercevoir comme "nous attendant", comme veillant sur nous. Mais nous avons appris à marcher vers Lui, nous avons besoin maintenant d'une nourriture plus solide comme disait saint Paul, et Dieu nous accorde de dire: "Lance-toi, imagine ton chemin vers Moi, afin que toi et Moi nous puissions proclamer cette véritable puissance qui est celle de la Vérité et de l'Amour, qui n'est pas la vérité de l'immédiateté, qui est celle de l'histoire qui se trisse entre toi et Moi". Pilate, cela a duré cinq minutes, l'histoire de Dieu et de Pilate, cela s'inscrit en cinq minutes, on ne sait pas ce qui s'est passé après, cela n'appartient pas à l'Ecriture, mais il y a eu une histoire, courte, forte, intense, mais elle a existé.
Pour chacun de nous il y a une histoire, il y a ces mots échangés, ces mots de l'Écriture qui alimentent et nous permettent d'improviser les nôtres dans la prière. S'il n'y a pas de mot, Dieu n'entend rien. Et Il attend, que vous lui disiez une plainte, une louange, une attente, l'enfant que vous avez eu, que vous Lui présentez, Laetitia qui va communier pour la première fois, qui va se nourrir, cette soif et cette faim qui est la nôtre. Dieu attend, et tous ces mots seront l'occasion de nourrir cette relation entre Dieu et nous, de découvrir que derrière cet apparent échec de Dieu, cette impuissance de Dieu, Il prépare une victoire incroyable contre ce qui en nous ne pensait pas bien Dieu, et contre ce qui en nous était déjà la mort.
Frères et sœurs, quelle est cette place offerte par Dieu ? Quel vertige et quelle ivresse ! Parfois cette place nous paraîtra vide, angoissante. Nous sommes précédés par des tas de gens devant nous, les psalmistes ont jalonné avec leurs mots, le chemin n'est pas entièrement vide, il y a des gens qui ont laissé des mots, ça et là, des petits mots de crainte, des plaintes, des lamentations, qui sont comme des repères pour que nous ne nous égarions pas en marchant vers l'endroit où nous devons aller, mais il faut y aller nous-mêmes, nous donner cette parole de nous-mêmes pour qu'il y ait dialogue entre Dieu et nous, et j'espère que ce dialogue durera plus longtemps que les cinq minutes que Pilate s'est accordé face à la Vérité. Pilate a donné cinq minutes, le reste ne nous appartient pas, j'imagine que nous verrons Pilate au Paradis, nous aurons l'occasion d'en discuter longuement avec lui, il sera toujours en train de méditer sur la Vérité. Il y avait un rendez-vous, une occasion, la nôtre est sans arrêt renouvelée. Prions les uns pour les autres pour que nous ayons le goût de cette vérité, pour chacun de nous et pour tous ceux qui nous entourent.
AMEN