INNOCENCE DE L'HOMME, TIMIDITÉ DE DIEU

Ez 34, 11-12+15-17 ; 1 Co 15, 20-26+28 ; Mt 25, 31-46
Fête du Christ-Roi - année A (21 novembre 1999)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Je ne sais pas ce que vous avez eu comme mé­thode de catéchisme, mais je suis sûr au moins pour les plus âgés d'entre nous, c'était le système de questions réponses, et ce n'est pas tout mauvais, le système de questions réponses. Mais je crois que cela induisait un certain type de rapport à Dieu du style : "Je sais, je ne sais pas, j'ai mon bon point, je ne l'ai pas, je peux avancer mon petit mouton vers la crèche, pendant le temps de l'Avent, ou je le recule !" Cela induisait un certain rapport. Et je crois que si le maître ou la maîtresse avait le tort de ne pas être très ave­nant, cela pouvait faire pressentir à l'enfant comme l'image d'un Dieu un peu inquisiteur, et Dieu finissait par prendre le visage du maître ou de la maîtresse. Et cette image du "Grand Inquisiteur", elle est encore profondément ancrée en nous, même si nous n'avons pas eu cette méthode de catéchisme, l'image d'un Dieu qui nous pose des questions, qui attend une réponse, et le pire, c'est qu'il attend une réponse qu'il connaî­trait déjà, comme le maître ou la maîtresse. Là, c'est peut-être dommage en cette fin de millénaire, où l'on ne s'étonne plus de rien, mais quand je viens d'enten­dre cet évangile, et tel que vous l'avez entendu, ce n'est pas Dieu qui pose une question, c'est l'homme : "Quand nous est-il arrivé de t'avoir vu affamé, nu, en prison, assoiffé, malade ?" C'est l'homme qui pose une question, qui est ignorant. C'est assez étonnant que l'homme ne sache pas que l'homme ne se rende pas compte de la présence d'un autre homme, d'une autre femme, c'est étonnant que l'homme soit innocent à ce point. A moins peut-être que cet autre, ce malade, cet assoiffé, ce prisonnier, cet affamé, à moins qu'il soit devenu complètement invisible ? D'ailleurs, on n'a pas tellement le choix, soit on existe, soit on n'existe pas, on n'existe pas un peu, on n'existe pas à moitié, on existe ou l'on existe pas ... Et sans doute que quelqu'un qui est complètement en dépendance par rapport à un autre finit par ne même plus exister, de n'avoir plus de consistance, comme ces esclaves noirs en Amérique, qui disaient quand ils se blessaient : "Ce n'est pas moi qui suis blessé, c'est la main du maître, c'est le pied du maître !" Entièrement domi­nés, entièrement esclaves, ils n'avaient même plus eux-mêmes cette perception d'exister. Si on veut de­venir invisible, je crois qu'il faut devenir pauvre, dé­pendant, comme cette fameuse histoire de saint Alexis : il quitte sa famille, il s'en va très loin, il revient et vit sous l'escalier, et toute sa famille va passer à côté de cet homme, à côté de ce fils, de ce frère, de ce cousin, toute la famille va passer à côté sans même le voir, comme une espèce de disparition. C'est peut-être pour cela qu'on ne se rend pas compte.

Dieu créateur, Dieu le Roi de l'Univers : c'est le thème de la fête d'aujourd'hui. Et Dieu a cette fa­culté de penser ce qui n'existe pas, de faire advenir ce qui n'existe pas. Il a cette façon de faire advenir ce qui n'a aucune consistance, de le faire surgir. Et Dieu ne s'est pas contenté de remonter la pendule au tout dé­but de l'histoire de l'univers, mais Dieu ne cesse de penser à nous, ne cesse de nous créer, ne cesse d'être ce Roi prévenant auprès de nous pour nous faire ad­venir et exister. Il y a, je crois d'après ce texte, comme si Dieu exerçait un certain pouvoir royal pour faire exister à travers nous des personnes qui n'existeraient pas sans nous, des personnes qui n'auraient plus la parole, des personnes qui n'entreraient plus dans un jeu de relations, des personnes qui n'existeraient pour personne. C'est comme si Dieu à travers nous, à tra­vers notre royauté baptismale, quand on nous a versé du saint chrême sur la tête pour faire de nous un roi, il exerce à travers cette royauté baptismale, une certaine forme de royauté par participation pour faire exister des malheureux. En quelque sorte, Dieu se dépossède de sa royauté, ou plutôt, veut la vivre à travers nous. Il a suffisamment d'humilité Dieu, pour ne pas exercer sa royauté directement, mais pour avoir besoin des petits rois et des petites reines que nous sommes pour exercer sa royauté et faire exister des malheureux qui autrement n'auraient pas le droit presqu'à l'existence, parce que tout le monde passerait à côté comme saint Alexis sous son escalier.

Mais, cette royauté baptismale qui nous a été confiée, cette royauté que nous exerçons par partici­pation, puisque nous avons été revêtus de cette dignité de prêtre de prophète et de roi, il ne faut pas l'exercer n'importe comment. Le métier de roi, ça s'apprend ! Il ne faut pas l'exercer d'une façon désordonnée, avec de gros sabots, il faut être infiniment délicat pour exercer cette royauté, parce qu'il y a deux difficultés extrê­mement graves. La première difficulté, elle nous concerne nous, c'est parce que nous ne savons pas toujours écouter les malheureux, le deuxième diffi­culté, elle concerne les malheureux, c'est parce qu'ils n'ont jamais la certitude d'être écoutés pour eux-mê­mes. Parfois, et c'est dramatique pour un malheureux, on s'imagine que si on s'intéresse à lui, c'est pour faire une B. A., si la personne qui en face et s'intéresse à lui, c'est pour faire une bonne action.

Donc, il y a deux difficultés qui marquent en quelque sorte les balises. Comment résoudre ces deux difficultés ? La première chose, c'est que c'est Dieu qui nous donne d'aimer. L'amour de Dieu est premier, c'est Dieu qui met en nous ses capacités d'aimer comme lui. Nous, il nous faut consentir, recevoir cet amour de Dieu qui est premier et qui ne tient même pas compte de notre état d'avancement moral, ou théologal, dans notre vie de prière, il ne tient même pas compte de nos dispositions, non, il nous donne d'aimer et il nous faut consentir et garder les mains ouvertes : c'est la première chose. La deuxième chose, c'est que l'amour de Dieu est délicat, Dieu est timide, il se présente rarement pour dire : "C'est moi, Dieu !" Cela fait penser au rêve de Jacob, il s'éveille les draps de la nuit encore tout froissés, et il se dit : "Tu étais là et je ne le savais pas !" Ou alors si vous préférez le Nouveau Testament, dans les Actes des Apôtres, ces hommes qui disent :" On ne savait même pas qu'il y avait un Esprit Saint !" Donc, il y a une part d'igno­rance, quelquefois, Dieu est là, mais il est tellement délicat, tellement caché qu'on ne se rend même pas compte de sa présence. Et à l'inverse, d'autres fois on l'invoque et il n'est pas là, et l'on considère celui à qui l'on va porter notre aide comme une chose, comme du "matériel", on va se servir de celui qui est en face, pour faire une bonne action et là, Dieu n'est pas pré­sent. Quand on considère l'autre simplement pour faire une bonne action, Dieu n'est pas là. C'est cette phrase de Simone Weill qui m'a inspiré ces réflexions, quand elle dit : "Il y a des jours où il faut davantage penser aux créatures qu'au Créateur". Étonnant ! Il y a des jours où il faut davantage penser à celui qui est en face qu'à Celui qui est en nous qui nous donne d'aimer celui qui est en face. Il y a des jours où il ne faut pas arriver avec son étendard, mais simplement donner un verre d'eau. Je crois que c'est la leçon de cette parabole (si je l'ai bien comprise, mais je peux me tromper ...) c'est que le Seigneur remercie ceux qui ne savent pas. Le Seigneur ne remercie pas le juste qui dit : "Moi je t'ai donné à boire, à manger, je t'ai vêtu, je t'ai visité", mais il remercie celui qui ne sait pas. Ce n'est pas nous qui allons aimer le malheureux en Dieu, parce qu'alors nous savons que nous faisons une bonne action, mais c'est Dieu en nous qui vient aimer les malheureux parce qu'alors nous ne savons pas que nous faisons une bonne action.

Et c'est dans ce critère de cette innocence du bien que l'on fait (c'est un paradoxe), normalement on est innocent du mal que l'on fait et dont on nous ac­cuse, Dieu nous demande une innocence du bien que l'on fait, parce que Lui, de l'autre côté, il avance sa timidité, de ne pas se présenter toujours. La dernière innocence et la dernière timidité ... la dernière inno­cence de l'homme qui n'est pas conscient du bien qu'il fait, la dernière timidité d'un Dieu ... Pourquoi cette dernière innocence et cette dernière timidité ? Pour éviter que le malheureux qui est déjà blessé, qui est déjà au bord de la route, qui est déjà assoiffé, nu, en prison, ne puisse penser un seul instant qu'il n'est pas aimé pour lui-même. Je crois que là on touche l'ex­trême délicatesse de Dieu qui ne veut pas que le mal­heureux puisse penser une seconde qu'il n'est pas aimé pour lui-même. Je crois que c'est la condition, frères et sœurs pour qu'un jour, comme dans l'évan­gile, le Christ nous accueille, pour qu'un jour Il puisse nous faire entrer dans la joie, parce qu'on se rendra compte quand Il nous accueillera qu'en fait, c'était Lui que l'on servait. Et il nous accueillera en nous serrant très fort et en nous disant : "Tu es un roi comme moi".

 

 

AMEN