LA VÉRITABLE ROYAUTÉ DU CHRIST
Dn 7, 13-14 ; Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33b-37
Fête du Christ-Roi - année B (23 novembre 1997)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Vous comprenez facilement que, dans beaucoup de religions ou de civilisations, (dans l'antiquité c'est un peu la même chose), dans beaucoup de civilisations la tentation était grande pour le roi, représentant du peuple devant Dieu et lieutenant de Dieu, de se laisser plus ou moins diviniser, et souvent plus que moins. Vous avez tous en mémoire l'histoire de l'empire romain et de la divinisation des empereurs romains. Mais cela n'est pas propre à Rome, c'est une tentation finalement assez naturelle et compréhensible, à partir du moment où l'on se distingue de la masse, ne serait-ce que pour la guider ou la représenter, on est toujours tenté de se croire d'une autre essence, d'une autre nature que cette masse, et par conséquent tout à la fois d'asseoir son pouvoir, de le faire peser sur cette masse et aussi de passer de la condition humaine à une condition transcendante, de se retrouver du côté de Dieu.
C'est la raison pour laquelle, dans la Bible, quand le peuple d'Israël demande à avoir un roi comme les autres nations, parce que ce petit peuple sent bien qu'il est écrasé de toutes parts, que la conquête de la terre promise ne s'est pas faite sans difficulté, que les menaces (qui d'ailleurs se concrétiseront de fait) de l'Egypte ou de la Babylonie, de l'Assyrie, sont des menaces constantes et mortelles, ce petit peuple va recourir à la solution que tous les peuples cherchent, avoir un chef, avoir un roi. Quand le peuple demande un roi, la première réaction de Dieu, par ses prophètes, par le prophète Samuel, c'est non seulement de mettre le peuple en garde contre le pouvoir discrétionnaire qu'un roi sera toujours tenté d'exercer sur lui, mais plus profondément de dire au peuple : "En demandant un roi, c'est Moi que tu abandonnes, car Moi seul, le Seigneur, Moi seul, Dieu, suis réellement Celui qui te guide, Celui qui te rassemble, Celui qui te conduit, Celui qui d'une manière déjà mystérieuse te représente". Tout le peuple d'une certaine manière est concentré en Dieu, le peuple d'Israël, s'entend. Et donc vouloir un chef humain, un roi humain, dans la bouche du prophète Samuel qui parle au nom de Dieu, c'est trahir le Seigneur.
D'ailleurs le Seigneur suggérait à son peuple que si Lui-même, Dieu, était roi, d'une façon mystérieuse tout le peuple était un peuple royal, d'une façon mystérieuse c'étaient tous les membres du peuple qui étaient tous investis de cette mission royale, de cette mission de se rassembler, de s'unifier, de se guider les uns les autres, de se représenter devant Dieu. Ceci n'était pas très clair dans les expressions prophétiques et pourtant cela transparaît à travers les paroles de Samuel.
Toujours est-il que le peuple s'entête, qu'il maintient son désir, son besoin, sa supplique d'avoir un roi et que le Seigneur consent au désir du peuple et dit à Samuel : "Satisfais à tout ce que te dit le Peuple. Ce n'est pas toi qu'ils ont rejeté, c'est Moi qu'ils rejettent ne voulant plus que Je règne sur eux". Car le peuple s'entête : "Nous aurons un roi, nous serons nous aussi comme toutes les nations, notre roi nous jugera, il sortira à notre tête et combattra nos combats". Et le Seigneur redit une nouvelle fois à Samuel : Satisfais à leur demande et intronise leur un roi". Voilà donc la raison pour laquelle, d'une certaine manière, la royauté en Israël commence mal, elle commence contre le désir de Dieu, contre son dessein profond et mystérieux.
Ce n'est pas un cas unique, ce qui se passe là avec le prophète Samuel pour la royauté se passera avec David et Salomon pour le Temple. Là, encore une fois, les juifs voudront, comme tous les autres peuples, avoir un Temple, un lieu représentatif de la présence de Dieu, ne se contentant pas de la présence profonde, secrète, mystérieuse, réelle de Dieu dans leur cœur, au milieu de leur assemblée. Et Dieu, après avoir refusé à David la construction d'un Temple, finira par l'accorder à Salomon, et Il satisfera le désir du peuple. Car c'est la méthode de Dieu. Quand les hommes s'entêtent dans leur voie, Dieu en quelque sorte se convertit aux voies des hommes, mais pour les retourner, pour les transformer. Et si Dieu accorde un roi à Israël, c'est pour lui donner un Roi selon son cœur. Non pas tout de suite, mais par une longue préparation, une longue instruction par laquelle Il va amener le peuple à découvrir ce qu'est un roi selon le cœur de Dieu. C'est la promesse du Messie, mot qui veut dire "oint" puisque dans toutes les civilisations, la coutume était de sacrer, de consacrer un roi par l'onction d'huile, geste de consécration royale.
Donc Dieu accepte qu'Israël ait un roi, mais ne renonçant pas à son dessein profond, Il veut que ce roi temporaire ne soit que la figure préparatoire du roi véritable qui sera le Messie. Et le Messie, ce sera finalement Dieu Lui-même, Jésus le Fils de Dieu qui, tout en étant le roi d'Israël et plus encore le roi de toutes les nations et plus encore le roi de l'humanité toute entière et de tout l'univers, tout en étant un roi représentatif de cette humanité, chargé de rassembler cette humanité dans l'unité, Lui qui veut rassembler les enfants de Dieu dispersés, tout en étant donc un homme royal, représentant et rassemblant Israël et, à travers Israël, l'humanité toute entière, sera aussi Dieu Lui-même et par conséquent ne fera plus nombre avec l'autorité royale que Dieu disait à Samuel qu'Il avait seul sur son peuple et que son peuple ne respectait pas.
Alors là où les choses entrent dans un grand mystère, c'est que Jésus va être un roi d'une espèce tout à fait particulière. Bien loin de se glorifier, bien loin de se diviniser comme l'ont fait les rois de beaucoup de peuples et de beaucoup de civilisations, bien loin de se hausser a une transcendance plus ou moins artificielle à la force de ses honneurs accumulés, bien loin de cela, Lui qui est Dieu et qui n'a donc pas besoin de se diviniser, Lui qui est Dieu, Il va être roi en s'abaissant. "Tu es Roi", dit Pilate à Jésus. "Oui, Je suis Roi, mais mon Royaume n'est pas à la manière de ce monde". Quand Jésus dit : "Mon Royaume n'est pas de ce monde", ça ne veut pas dire que son Royaume est de quelque part ailleurs, que ce Royaume est à renvoyer dans je ne sais quel pays qui ne serait qu'une imagination de notre pensée, même que ce Royaume n'est que quelque chose de futur et d'à venir. "Mon Royaume n'est pas de monde," cela veut dire : mon Royaume n'est pas à la manière des royaumes de ce monde, ma Royauté n'est pas à la manière de celle des rois de ce monde qui s'élèvent au-dessus du peuple qu'ils sont chargés de rassembler, qui imposent leur loi et leur volonté à ce peuple. "Ma Royauté ne vient pas de ce monde, elle vient d'ailleurs". Et c'est pourquoi cette royauté est comme une sorte de révolution dans la conception de la royauté. "Ma Royauté va consister à M'abaisser au plus bas, M'abaisser jusqu'à la croix". Et c'est sur la croix que Pilate prophétiquement mettra cet écriteau: "Jésus, le Roi des Juifs", et encore sans tout à fait s'en rendre compte, il ira au-delà même de ce qu'il écrit, car "Jésus, roi des juifs", il l'écrit non seulement en hébreu, mais aussi en grec et en latin, signifiant ainsi qu'Il n'est pas seulement le roi du peuple juif historique, mais de cet Israël Nouveau qu'est l'humanité tout entière rassemblée en Église, de toutes les races et de toutes les langues de cette époque et de toutes les époques.
Alors Jésus, en trônant royalement sur la croix, devient le roi véritable qui est représentatif du peuple tout entier, qui est véritablement le rassembleur du peuple tout entier parce que personne ne peut être en dehors de cette royauté. Il s'est mis à la place du plus humble, du plus petit, du dernier des hommes. Et en se mettant à la place du dernier, personne n'est en dehors de cette royauté représentative. Personne ne peut dire : "Je ne suis pas représenté par ce roi parce que ce roi est tout-puissant, parce que ce roi est parfait, parce que ce roi est au-dessus de tout et moi je ne suis rien". Ce roi s'est fait Lui-même rien et moins que rien. Et ainsi personne ne peut dire : "Il n'est pas mon frère, Il n'est pas l'image ce de que je suis, Il n'est pas le rassembleur de tous, y compris de ce que je suis, de ce pauvre, de ce délaissé, de ce dernier que je suis". En régnant par la croix et non pas par l'accumulation des honneurs, le Christ devient véritablement Celui qui rassemble tous les hommes, jusqu'au dernier, jusqu'au plus misérable, Celui qui représente tous les hommes, Celui qui véritablement peut en quelque sorte rassembler ces hommes comme une gerbe pour les offrir à Dieu et être en même temps, devant eux, le vrai visage de Dieu, de ce Dieu qui n'est pas un dieu qui nous écrase et qui s'impose à nous, mais un Dieu qui vient se faire le plus proche, le plus aimant, le plus infiniment intime au cœur du dernier d'entre nous.
Alors, frères et sœurs, aujourd'hui en célébrant le Christ-Roi, nous célébrons notre royauté à tous, car en Lui nous sommes tous rois, quelle que soit notre misère, quelle que soit notre pauvreté, nous sommes tous rassemblés. Et ce dessein de Dieu qui était que le peuple d'Israël soit un peuple royal, se réalise dans l'Israël nouveau qu'est l'Église, nous sommes un peuple de rois. Et tout à l'heure en baptisant Thomas, je vais lui donner l'onction royale, l'onction d'huile, de chrême, d'huile parfumée, l'onction qui est celle de tous les rois d'Israël et qui est celle du Messie, je vais proclamer qu'il est, lui aussi, messie et christ, comme le Christ, dans le Christ. Et je lui dirai : "Reçois l'onction qui te fait prêtre, prophète et roi". Et nous sommes tous ainsi, en vertu de notre baptême et de notre onction baptismale, nous sommes tous consacrés rois dans le Christ, rois de cette royauté d'humilité, de pauvreté et de charité.
AMEN