VÉRITÉ DE L'HOMME ET VÉRITÉ DE DIEU

Ez 34, 11-12+15-17 ; 1 Co 15, 20-26+28 ; Mt 25, 31-46
Fête du Christ-Roi - année A (24 novembre 1996)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Ce que vous avez fait au plus petit d'entre mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait". Pour entrer dans notre propos, je vous invite à ré­fléchir sur une chose un peu étrange : il s'agit d'un jeu de cartes. Vous savez peut-être que, depuis deux ou trois ans, sont apparus, nous venant probablement de l'Amérique, de nouveaux jeux de cartes qui s'adres­sent plus spécialement à des grands enfants ou à des pré-adolescents et l'un d'entre eux s'intitule " Deus", nom latin qui signifie "Dieu", comme chacun sait et dont le thème est précisément les mythologies. Bien entendu, on n'envisage pas directement la question du monothéisme, mais on propose à ces jeunes un jeu d'environ cent vingt cartes réparties en dix séries de dieux de diverses mythologies, égyptienne, grecque, latine, sud-américaine, nord-américaine, africaine. Ce qui m'intéresse davantage, c'est le but et la structure du jeu : il s'agit d'une sorte de poker menteur, dans lequel les deux partenaires sont invités à se prendre les cartes par des procédés mensongers (ils se traitent de "mytho" ou au contraire de " pas mytho "), ils ont à faire face à des "trahisons divines" ou encore à des "combats mythiques" qui préludent à des "Apo­calypses", le tout reposant sur une conception du di­vin aberrante et sidérante après vingt siècles de chris­tianisme, conception selon laquelle le divin se mani­feste à nous dans des rapports de fausseté, de men­songe et de violence (" La ruse est un secret des dieux " affirme encore la présentation du jeu), ou encore selon laquelle le divin arrive à être comme "capturé" par des ruses et des fourberies. Un journaliste qui étudiait ce phénomène nouveau écrivait ceci : "Le but du jeu est de détruire son adversaire dans un duel mystique en lui jetant des sortilèges et des créatures à la figure". Dans ce même article, l'auteur précisait que ce type de jeu pouvait séduire encore des étudiants qui allaient jusqu'à acheter pour plus de 1600 F des cartes rares pour compléter leur collection. En tout état de cause, la présentation du jeu "Deus" propose aux adeptes de ce jeu : "Complète ta collection et deviens ... le Dieu des dieux !"

C'est dire à quel point nous en sommes après deux mille ans de christianisme : une telle résurgence de paganisme, et peut-être pire encore que le paga­nisme, dans lequel le monde du divin est assimilé au domaine du mensonge, de la ruse, du pouvoir et de la violence, laisse pressentir que le fond d'expérience religieuse sur lequel on mise pour faire jouer des en­fants et des pré-adolescents est à la limite de la per­versité et de la manipulation, le divin étant assimilé à ce domaine peu sûr, dangereux et menaçant pour la vie et la destinée de l'homme. On ne se sent ni très rassuré, ni très fier de voir la jeune génération patau­ger dans un tel marécage religieux de violence et de sauvagerie.

Paradoxalement, pendant que la jeune géné­ration joue ses cartes "Deus", la génération adulte, elle, joue sur un autre registre : celui de la religion "soft", forme ramollie de la démocratie gentille. Une religion sans arêtes vives, sans formes intellectuelles, sans contenu dogmatique, sans vigueur de pensée : une religion dans laquelle il faut éviter à tout prix d'avoir des ennemis, car cela risquerait de troubler une paix sans ombre qui résulte d'une culture télévi­suelle où chacun y va du reniement de soi-même pour assurer la communion universelle dans le fusionnel et le confusionnel.

Une religion où le fait de s'aimer bien équi­vaut à être "gentil", mou et sans volonté ni effort. Ici encore, toute l'économie du désir et de la volonté ne sont pas la manifestation de l'individu ou de la per­sonne, chose dangereuse qui risque d'anéantir tout effort d'alignement sur les mêmes réflexes de pensée dite universelle.

Étrange tableau de notre société contempo­raine : la jeune génération se représente le divin sur le mode de la violence, du combat mythologique et de la fourberie qui manipule et la génération adulte se can­tonne dans l'indistinct, le confus et le fusionnel, la religion qui ne fait ni bien ni mal, la religion plastique à souhait, la religion de tout le monde et qui n'apporte rien à personne, sinon de l'inciter à devenir "couleur muraille". Or, c'est dans ce contexte précis que nous sommes invités ce matin à célébrer une fête dont la signification peut paraître bien dérisoire et bien étrange face à ce paradoxe : la fête du Christ-Roi. Lorsque nous fêtons un tel mystère, nous ne faisons pas de la poésie ou des rêves de puissance sur un mode fantasmatique : nous proclamons réellement que le Christ-Jésus est réellement et vraiment Roi de toute la création. Nous savons bien qu'il n'est pas Roi par suite de combats mythiques ou mystique, ni par trahisons divines, comme l'imaginent les joueurs de cartes "Deus". La royauté du Christ n'est pas une af­faire de pouvoir et de violence. En revanche, en tant qu'adepte de la démocratie soft et de la religion sans odeur ni saveur, nous sommes peut-être choqués par l'incompatibilité qui existe entre la notion de royauté et celle de démocratie et nous aurions peut-être envie de voir cette fête reléguée dans quelque brocante des antiquités liturgiques. Pourtant le fait est là : l'Eglise aujourd'hui célèbre le Christ comme Roi de la créa­tion et cette donnée de la foi exige d'être confessée avec tout le réalisme et la fermeté dogmatique qu'elle exige. Comment la comprendre et comment la croire ?

Il semble que l'évangile que nous venons de lire nous mette sur la bonne voie pour aborder ce mystère. Vous en avez remarqué la structure et la mise en scène : quand le Christ apparaît comme Roi, il dit aussi bien à ceux qui se trouvent à sa droite qu'à sa gauche : "J'avais faim ... J'avais soif ... J'étais nu ... J'étais prisonnier ou malade..." Première constata­tions : ne pas méconnaître l'homme dans cette dimen­sion de fragilité, de vulnérabilité, de faim : tous ces traits nous présentent l'homme dans sa finitude et dans sa faillibilité. Notre intelligence et notre désir ne sont pas illimités dans leur puissance. A tout moment, nous nous heurtons à ces manques, à ces souffrances, aux limites que nous imposent le temps et la mort, à la fragilité de notre désir et de notre volonté. Vouloir nier cela de l'homme, soit au plan individuel, soit au plan de l'humanité comme un tout, c'est se condamner à fuir dans le rêve et l'utopie, l'inconsistance d'un ave­nir meilleur pour tous, la négation de ce que nous sommes. C'est nier notre vie de pécheurs, d'hommes blessés par toutes ces maladies et toutes ces prisons que nous nous fabriquons pour nous-mêmes ou pour les autres. Jésus nous demande donc de reconnaître cette vérité de l'homme : êtres finis, souffrants, bles­sés, pécheurs, non que le péché soit la vérité de l'homme, mais il est impossible à l'homme d'accéder à sa vérité sans reconnaître qu'il est pécheur ...

Mais le Roi de gloire au moment du jugement ne s'en tient pas là et il précise que c'est bien de lui qu'il s'agit. Il ne dit pas : "Vous avez vu des pauvres et vous ne leur avez rien donné, vous avez su qu'il y avait des malades et des prisonniers et vous ne les avez pas visités ... ", mais il affirme, en utilisant la première personne : "J'avais faim ... J'avais soif ... J'étais nu ... J'étais prisonnier ou malade ..." En clair, il s'identifie avec l'homme dans sa souffrance et sa vulnérabilité. Ce qu'il nous manifeste ici de sa Royauté n'a rien à voir avec une mythologie de la puissance ou de la manifestation du destin des hom­mes par ruse et par fourberie, c'est au contraire l'iden­tification radicale avec chaque homme dans sa souf­france et sa pauvreté. C'est la grandeur du créateur de pouvoir faire ce qu'aucun de nous ne pourrait faire : faire de sa Royauté le moyen de rejoindre tout homme en ce qu'il a de plus pauvre et de plus démuni pour que cette communion soit parfaite. Rien de fusionnel ici : tout le pouvoir royal du Christ consiste à être suffisamment proche de ceux qu'il a créés pour leur donner au cœur même de leurs épreuves et de leurs souffrances, de leurs défaillances et de leur fragilité, ce qui leur permettra d'entrer en communion avec lui par la force de son salut. Dans cette simple manière d'énoncer le problème, Jésus nous fait comprendre la vérité de son salut : non pas la manipulation du destin de l'homme, mais le service royal de la communion de l'homme avec Dieu.

Nous allons dans quelques instants baptiser Christian et Matthieu au nom du Christ Seigneur et roi de la création, de l'humanité tout entière et de leur propre vie : que ce geste les introduise dans la vérité même de ce qu'ils seront pour Dieu tout au long de leur existence et qu'ils puissent par là reconnaître la vérité du salut qui leur est ainsi offert aujourd'hui. Et que pour nous, cette célébration du baptême nous permette de redécouvrir notre propre vérité d'êtres vulnérables et fragiles devant Dieu, mais appelés en vérité à la communion du salut par ce même Jésus-Christ notre Seigneur et notre Roi.

 

 

AMEN