LA ROYAUTÉ UNIVERSELLE DU CHRIST
Dn 7, 13-14 ; Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33b-37
Fête du Christ-Roi - année B (20 novembre 1994)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Qu'est-ce à dire que cette universalité ? Et bien tout d'abord le Christ est le fondement de l'universalité de l'Église. Nous disons que l'Église est une, sainte, catholique et apostolique. Et vous savez que le mot "catholique" signifie "universel". C'est la totalité de l'Église, c'est cette Église de, toutes races, de toutes langues, de toutes nations, cette Église qui est répandue à travers tout l'univers, cette Église de tous les lieux et de tous les temps, cette Église des pauvres et des riches, des puissants et des faibles, cette Église qui rassemble tous les hommes de toutes conditions, cette Église des enfants et des adultes, des hommes et des femmes, cette Église dans laquelle tous nous sommes convoqués, tous nous sommes frères, cette Église dont nous sommes tous les membres, chacun de nous représentant dans ce corps qui est l'Église, un membre indispensable, un membre qui remplit une fonction unique et que personne d'autre ne peut remplir à notre place.
Universalité de l'Église qui ouvre notre cœur, qui dilate notre cœur afin que nous nous sachions proches, que nous nous sachions frères, intimement unis les uns aux autres, non seulement à ceux que nous connaissons, mais aussi à ceux, plus lointains, que nous n'avons peut-être jamais vus. Car nous sommes le prochain les uns des autres et nous devons, dans cette Église, nous sentir, nous faire, devenir proches même de ceux apparemment qui sont les plus éloignés de nous, qu'ils soient éloignés géographiquement, culturellement, socialement ou affectivement. Aucune barrière ne doit empêcher que nous fassions partie de cette universalité de l'Église, que dans chacune de nos familles, dans chacune de nos communautés, que dans chacun d'entre nous, soit présent d'une façon réelle la totalité de nos frères, la totalité de tous les membres de l'Église.
Mais cette universalité de l'Église s'étend non seulement à tous les baptisés, à tous ceux qui professent la foi dans le Christ qui est notre chef et notre Roi, non seulement à tous ceux qui adhèrent à ce corps de l'Église pour en être membre effectif, conscient, libre et volontaire, mais cette universalité a mission de s'étendre à l'humanité tout entière.
Quand nous disons que le Christ est Roi de l'univers, nous pensons que le Christ est le Roi de tous les hommes quels qu'ils soient, même ceux qui apparemment ne le connaissent pas, ne le servent pas, même ceux qui ne font pas partie de son Église, tous ont pour vocation d'être appelés à ce rassemblement universel dont le Christ est le Roi. Le Christ est le proche, Il est le frère, Il est le principe d'unité et de bonheur et de rassemblement de tous les hommes quels qu'ils soient, même de ceux qui n'ont jamais encore entendu parler de Lui, même de ceux qui se sont détournés de Lui. Le Christ est Roi des pécheurs comme des athées, Il est le Roi des nations païennes comme des peuples chrétiens. Le Christ est le Roi de l'univers, c'est-à-dire de l'universalité de l'humanité.
Et c'est pourquoi dans cette fête nous devons nous sentir liés à tous les hommes quels qu'ils soient. Et c'est pourquoi cette fête est fondamentalement missionnaire non pas au sens où nous devrions aller imposer une foi ou une manière d'être à ceux qui ne sont pas encore mûrs pour la recevoir, mais elle est missionnaire au sens où notre cœur doit se sentir concerné, intéressé par tous ces hommes qui aujourd'hui encore, et Dieu sait s'ils sont nombreux, ne sont pas dans l'Église, ne font pas partie de notre communauté ecclésiale, ni de notre communauté rassemblée maintenant, ni même de la communauté des croyants. Nous devons sentir en nous une force de communion, une force de proximité avec tous ces hommes, toutes ces femmes, tous ceux qui à travers le monde marchent vers un but dont ils ne savent peut-être pas exactement qu'il est le Christ et qui cependant cherchent comme à tâtons cette lumière de Jésus sans le savoir très clairement. C'est pourquoi d'ailleurs avoir fait du Christ Roi l'emblème de tel ou tel parti politique ou de telle ou telle faction qui voudrait s'opposer à une autre faction, au point de mettre cet emblème sur des drapeaux en tête d'une armée, est un contresens absolu puisque la fête même du Christ Roi, c'est la fête du Christ qui est le frère de tous les hommes quels qu'ils soient y compris de ceux qui ne Lui sont pas encore expressément liés et convertis.
Universalité de l'Église, universalité de l'humanité, universalité plus encore de la création tout entière, car le Christ est Roi non seulement des hommes mais de tout l'univers créé, Il est le Roi de la terre, des animaux, des plantes et des étoiles. Il est le Roi des galaxies, le Roi de toute la matière qu'il a créée de ses mains, qu'il a façonnée et tout cela doit être rassemblé dans ce Royaume dont Il est le Roi. Car, comme nous le dit saint Paul, la création tout entière, la création inanimée, la création matérielle gémit dans les douleurs de l'enfantement car elle désire parvenir à la gloire des enfants de Dieu. Et le Royaume auquel nous sommes appelés, dans lequel nous sommes convoqués, ce Royaume éternel ne sera pas simplement le Royaume des chrétiens, ne sera pas simplement le Royaume de tous les hommes, mais il sera le Royaume de tout l'univers, de toutes choses, car tout sera récapitulé et rassemblé. Oui le Christ Roi de l'univers, c'est le Christ qui récapitule en Lui toute la création. "Récapituler", c'est un mot que saint Irénée nous a transmis et par lequel il veut précisément toucher au cœur du mystère même du Christ. Le Christ est Celui qui récapitule en Lui tout l'univers. Le Christ est avant toutes choses, Il est le Verbe inséparable du Père, éternellement jaillissant de l'amour du Père, le Christ est le vis-à-vis éternel du Père dans un acte d'amour réciproque. Et avant les mondes, avant la création, avant toutes choses, éternellement le Christ et le Père s'aiment d'un amour infini qui est l'Esprit saint Lui-même. Mais ce Christ éternel, ce Verbe du Père a, par la surabondance de cet amour qu'Il reçoit du Père et qu'Il Lui rend, par cette surabondance Il est devenu le Principe de toute la création. Et toutes choses sont sorties de ses mains, toutes choses sont sorties de sa Parole, de son Verbe. Il a dit et toutes choses ont existé. "Que la lumière soit, et la lumière fut". Et les eaux se sont mises à grouiller d'un grouillement d'êtres vivants. Et les cieux se sont remplis d'anges et d'oiseaux. Et la terre a été remplie de tous les animaux du monde. Et au cœur de cet univers l'homme qui en a reçu en quelque sorte la domination et la royauté. Tout cela a jailli de cette Parole créatrice qui est le Verbe de Dieu, qui est le Verbe du Père, de cette Parole éternelle que le Père prononce dans le secret de son amour mais qui s'est déployée, manifestée, multipliée, qui a donné naissance à toutes choses. Et l'univers tout entier est sorti de cette Parole du Christ.
Toutes choses ont été faites à l'image du Christ, Lui qui est l'image parfaite du Père, Lui qui est l'effigie de la substance même du Père, à son image ont été créées toutes choses, et toutes choses portent en elles le vestige, la ressemblance du visage du Christ. Et l'homme comme centre de la création, comme résumé en quelque sorte de toute cette création, l'homme, à la charnière du monde de l'esprit et du monde de la matière, est l'image par excellence du Christ qui est Lui-même l'image parfaite du Père. C'est pourquoi il y a entre le Verbe du Père et la création et, au cœur de la création, entre le Verbe du Père et l'humanité comme une connaturalité, comme une ressemblance, une familiarité, une proximité. Depuis toujours nous sommes nés à l'image du Fils. Et il y a dans le dessein du Père ce désir que nous devenions fils comme le Fils, que nous entrions dans cette intimité filiale du Verbe avec le Père, que nous entrions dans cette gloire d'amour et que nous fassions entrer avec nous tout cet univers dont nous sommes le centre, qu'à travers nous toutes choses entrent aussi dans ce mystère d'amour et de gloire.
Et si l'homme n'a pas su répondre à cette vocation qui était la sienne, cette vocation d'être l'introducteur de l'univers dans la gloire de Dieu, si l'homme, par le péché, s'est détourné de Dieu et a essayé de faire de toutes choses un royaume à son propre compte, un royaume pour son propre intérêt, si l'homme, par le péché, a ainsi coupé non seulement son propre cœur, mais la création tout entière du but vers lequel Dieu l'appelait, alors le Christ, image parfaite du Père à l'image de qui nous avons été créés, le Christ qui nous a façonnés de ses mains, le Christ, le Verbe du Père qui, par sa Parole, nous a donné l'existence, a voulu se faire l'un de nous, venir parmi nous pour rassembler ces enfants de Dieu qui s'étaient éparpillés, qui s'étaient dispersés et qui avaient répandu aux quatre coins de l'univers cette Création faite pour l'unité.
Le Christ est venu pour remettre ce principe d'unité qu'est l'amour qui jaillit du cœur du Père et dont Il est le premier réceptacle, le Christ est venu apporter cet amour au milieu de l'humanité divisée, au milieu de l'univers défiguré, le Christ est venu se mettre au centre de cet univers pour le restaurer, pour le récapituler, pour le rassembler, pour que toutes ces choses éparses, toutes ces choses diverses, toutes ces choses démantelées puissent retrouver en Lui l'unité de l'amour, l'unité du dessein de Dieu. Et c'est ainsi que le Christ est Roi de l'univers, Il rassemble en Lui chacun d'entre nous, Il rassemble en Lui son Église, Il rassemble en Lui l'humanité tout entière, Il rassemble en Lui la Création dans toute sa splendeur, n veut restaurer par ce rassemblement et cette récapitulation toutes choses dans leur destinée primitive. Et c'est cela le Royaume, c'est cela la Royauté du Christ. La Royauté du Christ, c'est cette restauration universelle qui s'étend jusqu'aux limites de cet univers matériel, jusqu'aux choses les plus humbles, jusqu'aux réalités les plus minimes, car rien n'est petit et rien n'est inutile aux yeux de Dieu. Et tout a été créé par amour, et tout doit être sauvé par amour, et tout doit être restauré et rassemblé dans ce même amour.
Et c'est cela la Royauté du Christ. Et nous chanterons tout à l'heure que ce Royaume de Jésus est un Royaume de vérité et de vie, de grâce et de sainteté, un Royaume d'amour, de vérité et de paix. C'est dans cette douceur infinie du Père que Jésus veut que nous soyons tous rassemblés. C'est vers ce Royaume qui déjà s'ébauche en nous et s'ébauche, par nous, autour de nous, dans cet univers, dans cette création matérielle, dans ce monde qui est si beau et en même temps si fragile et qui, par la Royauté du Christ, va devenir un monde nouveau, un monde restauré, un monde renouvelé, un monde rassemblé.
Frères et sœurs, que nous nous sentions appelés par le Christ à cette vocation de rassembleurs qui est la vraie vocation missionnaire de l'Église : être le rassemblement de tous les hommes et de tout l'univers, dire à toutes choses, dire à tous nos frères qu'ils sont aimés, qu'ils sont attendus, qu'ils sont unis les uns aux autres, qu'ils ont tous même vocation, appelés à cette gloire et à ce bonheur éternel de Dieu. Sentons-nous, autour du Christ, destinés à cette grande mission et que cette année liturgique qui se termine nous envoie à travers le monde pour annoncer cette bonne nouvelle.
AMEN