LE SEIGNEUR EST ROI PAR TOUTE LA TERRE
Ez 34, 11-12+15-17 ; 1 Co 15, 20-26+28 ; Mt 25, 31-46
Fête du Christ-Roi - année A (21 novembre 1993)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Vous me direz : "c'est dangereux parce que s'il y a une différence au niveau de l'être même d'une personne, cela risque de la promouvoir au-dessus des autres et d'en faire une sorte d'intermédiaire entre Dieu et les hommes". Reconnaissons qu'au moins dans l'antiquité ces choses-là ont été couramment pensées. Le pharaon était précisément un roi et il le faisait sentir qu'il était un fils de dieu. Et dans nombre de traditions de systèmes politiques, la royauté a cherché à certains moments à se donner des espèces de prérogatives divines comme si le roi n'était pas tout à fait quelqu'un comme tout le monde.
Mais indépendamment de ce danger qui est réel en fait le problème est différent. Aucune société ne peut concevoir par elle-même son unité et sa cohésion, au moins dans les temps anciens, sans qu'il y ait pour elle quelqu'un qui porte en lui ce principe d'unité et de cohésion. Autrement dit la société ne se fait pas toute seule comme société, elle n'est pas cohérente par elle-même. C'est beaucoup plus tard qu'on a pensé aux problèmes de la nature humaine ou des institutions. Mais au début on pensait qu'une société, pour être vraiment une, avait besoin de quelqu'un qui, par sa seule présence, manifestait, fondait et permettait cette unité. Et ce pouvoir, précisément dans la Bible, qui a été donné à David et à sa descendance, ce pouvoir n'était pas quelque chose d'acquis à la force de son poignet ou de son épée. C'était précisément quelque chose de donné. Le pouvoir royal en Israël était le sommet même de ce qu'on peut appeler la grâce. David n'y était pour rien, il était le plus petit de ses sept frères, les fils de Jessé. Il n'était pas si haut et si costaud comme le roi Saül qui dépassait tout le monde de l'épaule. Mais il était humble et petit, berger. Et Dieu le choisit pour être le roi de son peuple, c'est-à-dire pour assurer, pour sceller, pour fonder la communion, l'unité de tout le peuple d'Israël. Voilà ce qui est en sa racine, en son principe le sens même de la royauté dans la tradition de la Bible. C'est un idéal redoutable et qui n'est sans doute pas très facile à réaliser. La tradition royale de Juda, de Jérusalem, il faut bien le dire, n'a pas été très souvent à la hauteur. Le don même de la grâce, la grandeur même du don qui est fait dans la royauté exige de la part du roi, contrairement à ce qu'on pourrait penser, une humilité vis-à-vis de tous ses sujets dont bien peu de rois de Juda et ne parlons pas des rois d'Israël, ont été capables.
Mais dans cette compréhension du rapport du roi à la société dont il fonde et manifeste porte le souci d'unité, il y a quelque chose d'extraordinaire, c'est que le roi est là pour réaliser cette cohésion et cette unité de la société. Et comment se réalise-t-elle ? Le premier don royal à une société c'est précisément la paix, et j'allais dire à certains moments la paix par tous les moyens. C'est pour cela que dans les traditions royales on n'hésite pas à prendre l'épée pour aller remettre la paix là où elle a été perturbée. C'est pour cela que la figure royale est très profondément liée à celle du guerrier. Mais au fond le vrai rôle du roi, c'est assurer la paix. S'il y a roi dans la société, il y a le garant de la paix et celui qui effectue la paix. Quand la société est rassemblée autour de son roi, elle est dans la paix. Et la paix, ce n'est pas la paix des cimetières, ce n'est pas la paix où tout le monde s'écrase et fait le mort, c'est la paix où chacun vit dans la communion les uns avec les autres, cette communion étant comme grandie, nourrie de l'intérieur par la présence du roi. Or précisément pour que le roi soit le garant de cette paix, pour qu'elle s'effectue en réalité, il faut pour ainsi dire, mais là nous sommes presque à la limite de la mythologie, il faut que le roi soit comme le diffuseur de sa présence et de sa bienfaisance dans le cœur de tous ceux qui composent la société dont il est roi. Autrement dit le roi dans la Bible se caractérise par la proximité de chacun de ses sujets, non pas par la supériorité dominante, mais par le fait d'une proximité qui fait que le roi est le canal de la paix pour chacun des membres de la société. C'est la raison pour laquelle, dans les sociétés à structure royale anciennes, chacun de ceux qui avaient à réclame justice allaient auprès du roi parce que c'était là comme la source d'où l'on pouvait retrouver la paix l'équilibre, la justice lorsque la paix avait été perturbée. Cela a duré jusqu'à saint Louis avec son chêne à Vincennes et même peut-être encore plus longtemps. Et donc c'est le fait de cette quasi communion royale du roi avec chacun de ses sujets, cette quasi présence du roi dans la vie et dans le cœur de chacun de ses sujets qui fait que la cohésion de la société est assurée. Un des symboles très clair est le fait que le roi ait le droit de battre monnaie c'est-à-dire de mettre son effigie sur les valeurs économiques qui circulent dans une société.
Evidemment au plan humain un tel idéal, une telle vision des choses, une telle harmonie, une telle paix de la société, vous l'imaginez, n'a jamais pu trouver sa réalisation concrète. C'est pourquoi très vite dans la tradition de foi d'Israël, quand on a réalisé que Dieu avait fait d'Israël un peuple, lui avait donné une unité, une cohésion, une paix, Israël a très vite réalisé que la personne du roi, même si avec David ça avait, comme on dit par ici, un peu marché, en réalité après, ça ne marchait plus du tout. Et par conséquent la tradition d'Israël a pensé ou plus exactement a découvert plus sérieusement que le seul qui pouvait être le Roi d'Israël, c'était son Dieu, que précisément peut-être il y avait le roi comme lieutenant de Dieu sur la terre mais qu'en réalité le véritable garant et le véritable principe de l'unité et de la cohésion de ce peuple d'Israël, c'était son Dieu. C'est ce qui fait que nous avons chanté tout à l'heure : "Le Seigneur est Roi par toute la terre". Il faut le comprendre de la façon la plus littérale, la plus matérialiste possible. C'est la diffusion de la présence de Dieu dans toute la terre qui assure la cohésion, la cohérence de la terre. C'est pour cela que, pour les hébreux, affirmer Dieu Créateur ou Dieu roi de la terre, c'est la même chose. C'est la personne royale qui assure l'unité et la cohésion par la diffusion du bienfait même de son Etre. Dieu est roi de cette manière-là. Dieu est roi en diffusant à partir de sa personne la plénitude de ses bénédictions, de ses bienfaits dans le cœur de chaque homme.
Il est remarquable que Dieu Lui-même ait tenu en si haute estime la tradition royale d'Israël qu'Il a décidé personnellement de s'y inscrire. Il s'y est inscrit personnellement par l'Incarnation. Quand nous disons que Jésus est Fils de David, nous disons qu'Il a reçu l'héritage royal de David pour Israël. Cela peut nous paraître une question un peu vaine de légitimité et de succession. En réalité quand on comprend ce que j'ai essayé de vous suggérer, on s'aperçoit que c'est essentiel. C'est que Dieu Lui-même a voulu être Roi sur Israël non pas par effraction, mais en montrant à travers la structure même de l'institution royale, même si à cette époque-là elle était carrément en capilotade, Il a redressé la Tente de David et à travers la chair de Jésus, à travers son humanité, à travers les quelques années qu'Il a vécues parmi nous, Il a réalisé de la façon la plus parfaite qui soit ce que nous mettons sous le mot de royauté. Et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle Il a voulu et accepté de mourir et que Pilate qui s'y connaissait en matière de gouvernement et d'affaires politiques a décidé de mettre au-dessus de sa tête : "Jésus Roi des Juifs". Et quand les grands prêtres sont allés, furieux, le revoir pour lui dire : "il ne fallait pas écrire : Roi des Juifs, il fallait écrire : celui qui dit : Je suis le Roi des Juifs", Pilate alors a répondu : "ce que j'ai écrit reste écrit ou est écrit", ce qu'il faut entendre de la manière la plus stricte : "j'ai composé une phrase de l'Ecriture, j'ai écrit une phrase de la Bible, j'ai été prophète ce jour-là en disant : le Roi des Juifs". Jésus est donc mort sous le signe de la royauté réelle de David. Et cela a frappé le cœur et la foi des apôtres qui nous ont rapporté ce détail qui, comme vous le comprenez, est extrêmement important.
Mais les choses ne s'arrêtent pas là. Si le Christ s'est fait roi, Il l'est devenu personnellement. A travers sa personne de Fils de Dieu et dans son humanité, Il a été descendant de David. Et par conséquent désormais, cette royauté, c'est la personne de Dieu qui est capable d'atteindre chaque personne humaine. Autrement dit, la royauté, c'est quoi ? C'est l'Église. Et c'est pour cela qu'elle est un peuple de rois, car nous sommes tous, d'une certaine manière, habités par la personne royale du Christ. Et donc lorsqu'on dit que l'Église est un peuple royal, ce n'est pas de la littérature, c'est littéralement que nous sommes des rois. Mais attention, des rois à la manière du Christ, c'est-à-dire capables de livrer notre vie pour les autres, pas de porter sceptre et couronne, c'est un autre problème. C'est la réalité même de la royauté en tant que notre vie devient royale, c'est-à-dire que nous sommes rois de la manière dont le Christ a donné à chacun des baptisés son sacerdoce royal c'est-à-dire capable de participer à cette pacification, à cette communication de la grâce et des bienfaits de Dieu sur les hommes et sur le monde. C'est cela qui nous explique qu'aujourd'hui nous lisons ce passage magnifique de l'évangile de saint Matthieu où le Christ dit : "mais chaque fois que j'étais dans un pauvre, chaque fois que j'étais dans un prisonnier, chaque fois que j'étais dans un homme qui n'avait pas de quoi se vêtir, c'était ma présence royale que vous n'avez pas su honorer. Et par conséquent si vous n'avez pas su reconnaître ma Royauté maintenant dans le cœur des pauvres parce que j'étais là et que j'avais besoin de vous comme ministre pour manifester ma bonté et ma munificence vis-à-vis de ce pauvre et de cet homme démuni, à ce moment-là puisque vous n'avez pas participé à mon Royaume sur la terre, comment voulez-vous participer à mon Royaume dans la vie éternelle" ?
Le fil conducteur de l'histoire du salut, de la création à la fin des temps, c'est précisément le mystère de la royauté de Dieu et du Christ sur le monde. Nous n'avons rien d'autre à célébrer aujourd'hui que ce mystère de la continuité présente de la personne de Jésus Christ à travers l'histoire et le monde entier, nous n'avons rien d'autre qu'à célébrer par notre charité, par notre foi, par notre service ce mystère de royauté et ce mystère de l'accomplissement de l'histoire dans cette royauté.
Frères et sœurs, c'est pour cela que l'Église aujourd'hui a choisi ce thème pour conclure l'année. Au fond, le roi est celui à qui il est donné par grâce d'embrasser dans sa vie, dans son être la totalité de la destinée de la société dont il est roi. Nous aussi, nous participons à cela, nous n'en sommes pas dignes, cela nous est donné. Et ce n'est pas parce que nous serions meilleurs que les autres, mais à partir du moment où cela nous a été donné, nous ne pouvons pas le renier ni le maltraiter. Il s'agit de notre dignité royale de fils de Dieu, de la dignité de notre baptême, du seul don que Dieu veut nous faire, un jour pouvoir être tout en tous parce que nous aurons accueilli et été les serviteurs du mystère de sa royauté sur la création.
AMEN